‹ Paroles d'un solitaireChapitre 18 sur 46 · XVII

XVII

La journée du solitaire[1] est une plaine nue. La plus légère impression y résonne profondément. Chaque menu fait s’y détache comme des pas sur la neige. L’esprit y est plus attentif, plus vigilant, plus apte à découvrir la petite source de joie qui se cache dans les plus humbles choses. On m’eût bien étonné autrefois, en me disant qu’il y avait en moi la possibilité de vivre seul sans connaître l’ennui. Je ne connais pas l’ennui. Mais les raisons que j’en pourrais donner ne me semblent excellentes que si je me les donne à moi-même. Si je les expose à autrui, je les trouve piteuses. Il en est d’elles comme de ces meubles qui nous séduisent dans l’intimité d’un appartement et nous désenchantent quand l’occasion d’un départ les livre, un instant, au jour cru de la rue.

[1] Cette page est empruntée au Roman du Malade, au chapitre «Rêverie dans un jardin».

Peut-on rendre cette sensation de plénitude inattendue qui vient du vide même, comme l’extrême froid produit l’effet d’une brûlure, cette sensation d’être comblé qu’on éprouve à de certaines minutes, cette douce sérénité sans relations avec les circonstances, cette félicité surprenante et si courte qui jaillissent de nous tout à coup, d’une façon animale, et auxquelles nous ne comprenons rien?...

Si l’odeur royale des dernières roses retarde un instant ma marche dans l’allée, si le cri du rouge-gorge me fait lever la tête vers la cime du cerisier, si je goûte, dans l’été qui s’en va, la plus déchirante des fins de fête, si ce temps rêveur, cette lumière oblique, ce jardin dénoué qui découvre ses suprêmes beautés, m’étourdissent un peu, si j’entre en confidence avec tout ce qui m’entoure, si j’ai mieux senti aujourd’hui à mon côté l’affection qui me soutient, dois-je croire que tout bonheur a déserté ma vie? Quand on s’éloigne résolument de ce qu’on a perdu et qu’on se tourne vers ce qui nous reste, on cesse d’appeler le bonheur, on cesse d’ouvrir une après l’autre toutes les portes de sa maison en criant: «Où es-tu?» et, cessant de le chercher, on le trouve, on le reconnaît sous ses plus humbles aspects. Le parfum de la rose, l’éclairage qui m’enchante, la main qui est demeurée longtemps sur mon épaule, tout cela, n’est-ce pas encore quelque chose de lui?

Quelle vertu secourable a ce soleil déclinant qui caresse, à cette heure, sur la place mélancolique de chaque petit village, le dos des vieillards assis sur les bancs! Comme il assoupit nos regrets, fait fondre nos ressentiments, efface les pas qui nous ont foulé l’âme, affaiblit nos chagrins et, avec les pierres et nos volontés, fait de la poussière! De quelle façon insensible et sûre, lui qui a éclairé toutes les désillusions humaines, il décolore, détruit en nous le désir de biens que nous ne pouvons atteindre! Avec quelle force tranquille de persuasion il dit: «Résignez-vous», à ceux qui savent entendre sa leçon!...

Nous voici à l’époque où dans la maison il pénètre davantage. En juillet, par la fenêtre qui éclaire l’escalier, il effleurait à peine la première marche. Déjà, il atteint la cinquième. Et à mesure que le froid viendra, se sentant plus attendu, il montera encore. C’est ainsi que, durant la saison du sommeil végétal, quand il n’a plus d’autre utilité que de réchauffer les êtres, il s’attache à eux, les suit dans leurs demeures, en gravit les degrés, s’élargit dans les chambres, s’avance jusqu’au chevet des lits pour retrouver ses amis les malades.

Puis, discrètement, sur la pointe du pied, il se retire, rétrograde, mois par mois, redescend marche à marche, comme il est venu, rappelé dans l’univers par les vergers, les prairies et les bois.

Pendant que je trace ces lignes au crayon sur quelque marge de journal, son dernier rayon chemine lentement, ce soir, parmi le gravier de l’allée. Les arbres, les plantes, les fleurs qui perdent avec lui leur bien le plus précieux, ont poussé davantage du côté où il les quitte, à cause de l’effort qu’ils ont fait chaque soir pour le voir partir; et quand il a disparu, c’est un peu impressionnant de se retrouver, dans un vaste silence, avec ces témoins arrêtés, cette multitude immobile, comme assemblée sur des gradins, dont toutes les têtes tournées vers le même point dénoncent la route qu’il a prise...

Le rayon chemine lentement sur le gravier de l’allée. Et moi, dont les meilleurs moments furent donnés à mon cœur, je songe combien de fois, jadis, j’ai suivi du regard une robe qui s’en allait ainsi. Ainsi elle s’en allait sans bruit dans quelque allée de jardin et à chaque pas qui l’éloignait, je voyais pareillement l’ombre grandir autour de moi...

J’écris pour ceux que la vie, le mal ou l’amour ont blessés, pour ceux qui portent au côté gauche une langueur secrète et qui, comme moi, étendus dans un jardin, interrompent leur lecture ou leur rêverie pour mieux sentir, dans l’enveloppement doré d’une belle journée de septembre, ces douces influences qui veulent consoler...

Page 1