I
La condition, le rang, la fortune, les événements d’une existence eux-mêmes n’ont pas aux yeux du solitaire l’importance que leur accordent généralement les hommes.
J’ai cinquante ans. C’est l’époque de ma vie que je préfère. Quand il m’arrive de considérer un instant de mon passé, je me prends en pitié; car il est rare que, depuis, je n’aie pas appris quelque chose et l’instant que je considère me paraît toujours situé dans une région inférieure et comme vu à l’étage au-dessous.
J’ai désiré tous les biens de ce monde: la fortune, la puissance, la gloire. Je n’ai gardé que le goût du travail, une grande curiosité d’esprit et le même enthousiasme pour tout ce qui est beau, grand ou juste. Le reste, je l’ai laissé derrière moi, sans regrets, sur ma route.
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Hélas! c’est un mauvais tour que nous joue parfois le Destin en nous accordant ce que nous souhaitons le plus. Si tu as un peu d’imagination, jeune homme, apprends que notre rêve est souvent la seule réalité et que, neuf fois sur dix, obtenir c’est perdre.
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Mon existence ne fut point enviable, car le plus précieux de tous les biens, celui sans lequel on n’en peut goûter aucun autre, la santé, me fut toujours refusé. Et pourtant, j’accepterais de recommencer ma vie. Je souhaiterais même, si une nouvelle durée pouvait m’être octroyée, qu’elle eût pour point de départ l’instant où je suis parvenu.
A cinquante ans, je me sens délesté de tout fardeau inutile. Je n’ai plus de vanité, j’ai peu de besoins. Chaque pas que j’ai fait vers la sagesse m’a permis de connaître et d’atteindre ma vraie nature. Je sens avec évidence qu’à travers mille vicissitudes et quels que fussent les événements de ma vie, j’étais né pour devenir le solitaire que je suis.
La splendeur du jour, la douceur d’exister, la seule vue de mon jardin (est-il une œuvre d’art comparable à la forme d’un iris?) une heure de rêverie, voilà des plaisirs modestes et négligeables, vous semble-t-il. C’est que vous ne savez pas jouir des choses essentielles et que vous ignorez la simple joie qu’on éprouve, seul, sans amis, quand rien ne vous distrait, à lever les yeux, à contempler ce jeu du vent et du nuage, ce spectacle toujours le même et jamais semblable, cette perpétuelle féerie qui se joue dans le ciel depuis le commencement du monde. Que de fois, sentant passer sur moi, à ras de terre, ce même vent qui régnait dans l’espace, j’ai tendu instinctivement l’oreille comme si sa voix lointaine m’apportait un mystérieux message!
Est-il besoin d’être poète pour goûter cette ivresse chaste de l’âme à suivre là-haut ce nuage qui glisse, qui change de forme, qui se divise, qui se fragmente pour se dissoudre lentement dans un silence éternel?