‹ Paroles d'un solitaireChapitre 21 sur 46 · XX

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Le facteur se présente ce matin avec une lettre recommandée. En pareil cas, il a l’habitude de monter dans ma chambre pour recueillir lui-même ma signature. Mais, depuis deux jours, il est grippé et se plaint d’avoir la fièvre. Afin de lui épargner la peine de gravir un étage, j’ai prié ma vieille bonne de m’apporter le carnet. Or, loin de pénétrer mon intention charitable, il est parti en disant:

--Oui, je comprends. On craint d’attraper la grippe là-haut.

Te souviens-tu, mon cher Brulat, de ce soir de notre jeunesse où tu nous invitas, Lapaix et moi, à dîner au Petit-Riche?

Riche, aucun de nous ne l’était. C’est pourquoi, à un certain moment, comme Lapaix venait de commander un plat qui ne me semblait pas indispensable, je me penchai vers son oreille pour lui dire:

--Attention. N’exagère pas. C’est Brulat qui paie.

Or, déjà soupçonneux, tu fus persuadé qu’au contraire je l’avais incité sournoisement à grossir l’addition.

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J’achetai un jour pour ma cousine un fauteuil de jardin en jonc damassé afin qu’elle pût s’y asseoir plus commodément que sur le pliant de ma mère, dont elle se servait quelquefois et qui n’est pas à sa taille. Quand elle le vit, elle me dit:

--Ah! vous avez craint que j’abîme le pliant de ma tante!

C’est une chose qui m’a toujours frappé que cette défiance instinctive que se manifestent non seulement deux étrangers, mais deux amis, deux parents. Ne pourrait-on s’accorder mutuellement un peu plus de crédit? Ne pourrait-il exister entre deux êtres qui s’estiment, la volonté de croire au bien; et, s’il arrive qu’un de mes actes puisse s’interpréter de différentes façons, ne me ferez-vous pas l’honneur de choisir ou d’admettre l’interprétation la plus favorable?

Vous devez une somme d’argent à quelqu’un qui ne vous la réclame pas. Vous préférez croire à une défaillance de sa mémoire plutôt qu’à sa générosité. Ce qui est sans beauté chez l’homme paraît toujours plus plausible.

J’ai souvent vu des gens sourire de ma candeur, parce que je me refusais à accueillir, sans preuves, des bruits destinés à rabaisser dans mon esprit un homme qui me semblait digne de considération. Mais n’est-il pas une sorte de crédulité à rebours qui consiste à toujours croire au mal? Je ne sais pas où j’ai lu qu’une bonne action ne sort pas de la maison, mais qu’une mauvaise a bientôt fait des lieues.

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