‹ Paroles d'un solitaireChapitre 23 sur 46 · XXII

XXII

A travers la vitre, je regarde la rue. Des enfants jouent à la balle. Parfois cette balle passe au-dessus de la grille et tombe dans le jardin. Alors ils sonnent à la porte et me demandent la permission d’aller la chercher. Combien j’en ai connu de ces enfants, qui sont aujourd’hui des hommes, et que je ne reconnais pas lorsqu’ils me saluent! Bientôt ceux-ci seront grands à leur tour. D’autres enfants joueront à cette place. Comme aujourd’hui, comme hier, une balle maladroite franchira la grille; la sonnette tintera; une voix timide demandera la permission d’entrer. Mais je ne serai plus dans cette maison, ni ailleurs, ni nulle part; je ne serai plus de ce monde.

Nos impressions se nourrissent de contrastes. Autour de moi tout n’est qu’un hymne à la vie. Le papillon qui voltige encore pour quelques heures, l’hirondelle qui poursuit ses compagnes, le soir, avec de petits cris joyeux, et emplit le ciel de cercles insensés, la guêpe qui bourdonne, la fourmi qui s’active, le moucheron, le ver de terre, proclament: «Je suis la vie, la vie!» Et ces liserons qu’on a oublié d’arracher sur le chemin, les plus humbles fleurs disent: «Je suis la volonté qu’a la terre obscure d’ouvrir des yeux à la lumière. Je suis la joie; je suis la vie.» Et ces myriades d’atomes qui dansent dans un rais de soleil disent: «Je suis la vie qui foisonne dans l’air transparent, ce que tu respires, que tu ne vois pas.» Et la poussière de la route dit: «Je suis l’usure, la destruction de tout ce qui a vécu; un peu de vent me soulève, me fait palpiter; je vis encore, je suis la vie!» Et tout cela s’élance vers quelque chose de lumineux, d’au-dessus de nous, d’inconnaissable, tout cela appelle un Dieu. Il y a un tel besoin au fond de la plus humble chose, un tel besoin que Dieu existe!...

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