XXVI
La distance qui sépare le plaisir du déplaisir se réduit pour moi chaque jour.
Serais-je en train de devenir indifférent à toutes choses?
Quand tombe le soir, la maison clôt ses volets et ses portes; elle s’isole, s’enferme dans elle-même et se rend sourde aux bruits du dehors. Ainsi font les vieux hommes.
En est-il de même pour moi? Assurément non. L’affection d’un ami dont me sépare, depuis vingt ans, toute la longueur de la France m’est aussi chère qu’au premier jour. Comme au temps de ma jeunesse mon cœur tressaille au récit d’une belle action; et une chose juste, s’accomplit-elle au bout du monde, au bénéfice d’êtres que je ne verrai jamais, m’emplit toujours de la même joie désintéressée.
Quand, chaque matin, les grands faits universels arrivent à ma connaissance et viennent à la même heure comparaître en quelque sorte devant le tribunal de chaque homme, par ma manière de comprendre et de juger je me sens en communion d’esprit avec un grand nombre d’êtres que je ne connais pas. Ce que je pense, je sais qu’ils le pensent en même temps que moi. Ainsi je perds un instant le sentiment de ma solitude qui à d’autres heures m’est chère.
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Il en est de certains vieillards comme de ces routes que l’on suit à la tombée du soir et où, selon que tels endroits ont mieux recueilli, capté la chaleur du soleil, l’on est surpris par la persistance de zones encore tièdes dans l’air refroidi.
Persistance de l’ardeur, de la jeunesse, de la vie dans un corps soumis au déclin! Je crois que cela tient à cet instinct de curiosité--source de toute sympathie--à cet immense désir de connaître qui chez certains êtres, vivraient-ils mille ans, ne serait jamais épuisé.
Ceux qui déclarent avec sincérité qu’ils n’aimeraient pas à recommencer leur vie avouent par là qu’ils ont ignoré ou méconnu la seule chose qui donne du prix à la vie et qui s’appelle apprendre.
Apprendre! chose qui semble vaine puisque, à peine épelons-nous quelques vérités que notre lampe s’éteint. L’auteur génial d’une grande découverte ignore quelles applications en feront ceux qu’il laissera derrière lui. Le livre dont il a écrit le premier chapitre lui est à jamais fermé. Et cependant cet instinct merveilleux qui l’a conduit, poussé, soutenu à travers toutes les difficultés, les obscurités du chemin, ne l’a pas trompé. Admirable destinée de l’homme qui, sans souci de son vêtement, de son physique, de ce qu’il mange, de ce qu’il boit, du lieu même où il travaille, a vécu ce beau rêve de poursuivre toute sa vie une idée féconde et de la réaliser!
Enviable pauvreté d’un Branly!
Mais l’homme sans génie, l’homme simplement éclairé, cultivé, l’homme de bien, qui, tant que les forces de son cerveau le lui permettent, cherche à augmenter son faible savoir, à agrandir chez lui le champ de la connaissance, pour celui-là quel résultat, quelle récompense?
Celui qui accumule les richesses matérielles ne travaille pas en vain. Il se trouvera toujours quelqu’un pour les recueillir, les gaspiller ou les augmenter. Mais le sage qui accumule les trésors de l’expérience, pour qui travaille-t-il? A quoi servira sa méditation? Il sent que les forces le quittent, que la vie s’enfuit hors de lui, que bientôt il cessera de respirer, et cependant il lit, il pense, il réfléchit; il se voudrait plus éclairé, meilleur. C’est l’honneur de la nature humaine qu’il en soit ainsi--du moins pour quelques-uns.
Apprendre, quand tout s’apprête à s’obscurcir en nous, accroître nos clartés intérieures à l’approche de la nuit éternelle et, quand on descend par le corps, tenter encore de s’élever par l’esprit!...
Ceux qui viendront après nous sur la terre le sentiront frémir en eux comme nous-même, ce sublime besoin de connaître. Cet instinct, cette flamme, cette fièvre de recherche les jetteront hors de leurs limites. Et c’est par cela sans doute qu’avec le temps sera améliorée non seulement la condition mais aussi la nature de l’homme.
Quelques penseurs à courte vue tirent argument des horreurs de la dernière guerre pour nier la loi du progrès humain. Mais combien s’est-il écoulé de temps depuis que les hommes vivent à l’état de société? La lumière qui nous éclaire vit passer, il n’y a pas trois mille ans, Lycurgue qui fit Sparte et Romulus fondateur de Rome. Qu’est-ce que trois mille ans, et même, si l’on remonte aux civilisations les plus anciennes, qu’est-ce que six mille ans par rapport à la durée de la terre? Que pèsent trois milliards de minutes dans les destins du monde?
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M’est-il indifférent que les hommes soient meilleurs quand je n’y serai plus? Ai-je l’âme assez basse pour me désintéresser de ce problème? Une chose que je ne dois pas voir, un bienfait dont je ne dois pas jouir, puis-je dire qu’ils m’importent peu?