‹ Paroles d'un solitaireChapitre 29 sur 46 · XXVIII

XXVIII

Si ces pages n’atteignent pas ceux auxquels elles sont destinées, aurai-je eu tort de les écrire?

Je n’ignore pas que, pour la plupart des hommes, et dans toute entreprise, réussir est la seule façon d’avoir raison.

Mais comptez-vous pour rien le plaisir d’avoir fixé hâtivement sur le papier quelques rêveries, quelques souvenirs et de se délivrer ainsi un peu--si peu!--de l’univers que chaque être enferme en soi et qu’il voudrait exprimer?

Si l’on me proposait ce marché:

«Pendant dix ans tu pourras travailler normalement sans craindre aucun trouble organique, sans accroître tes maux. Mais à peine sortie de toi, ton œuvre ne t’appartiendra plus; tu n’en recueilleras pas, s’il y a lieu, le bénéfice moral. A toi le labeur obscur. A un autre l’applaudissement.»

Que répondrais-je?

J’accepterais.

Je n’ai pas eu à choisir. Je n’ai pu écrire ces pages qu’en dérobant, çà et là, une heure aux soins de ma santé. Je n’ai pu les écrire que du bout de l’esprit, sans tendre mes cordes, et si, deux ou trois fois, j’ai fait entendre quelques accords de violoncelle, c’était en sourdine.

Souhaitons que cent esprits se donnent la peine d’accueillir ces Paroles d’un solitaire. Car, ainsi qu’aime à le répéter un des rares amis qui viennent encore me voir environ une fois l’an:

--La plus belle destinée pour un écrivain, ce n’est pas d’avoir du succès, c’est d’avoir des partisans.

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