‹ Paroles d'un solitaireChapitre 40 sur 46 · X

X

Octobre.

Oh! François, quel affreux malentendu! Parce que ta femme est souffrante depuis trois semaines et qu’un moment tu as craint pour sa vie, samedi, après une brève entrevue, je t’écris dans la naïveté de mon cœur, m’efforçant de m’oublier moi-même:

«Je sens revivre en moi l’amie des premiers temps.»

Aussitôt tu me réponds:

«Ta lettre est tout à fait selon mon souhait. Je ne demande qu’à te chérir avec une tendresse fraternelle, sans trouble, sans ombre. Ne regrettons pas ce qui a été et qui n’était pas le meilleur. Vois-tu, je n’étais pas fait pour le partage, l’hypocrisie, l’écartèlement sentimental...»

Est-ce bien vrai? Je ne rêve pas? C’est bien toi qui m’as écrit cela? Comment est-ce possible? Je lis et je relis ta lettre et c’est toujours la même stupeur. Il faut que je te voie, que je te parle, que se dissipe au plus tôt cet atroce malentendu. Comment pourrais-je vivre jusqu’à demain avec cette fièvre, cette angoisse? Je te fais porter cette lettre par Justine. J’attends la réponse dans une voiture. Afin de ne pas attirer l’attention, la voiture ne stationne pas devant ta porte, mais tu n’auras qu’à suivre Justine. Ne tarde pas, je t’en supplie. Je compte les minutes.

DENISE.

Le même jour.

Mon ami, je suis comme un être tombé d’un toit et qui tâte ses membres, étonné d’être encore en vie. Il n’est pas une parcelle de ma pensée, de mon cœur qui ne soit endolorie. Tu ne peux pas savoir le coup que tu m’as porté.

Parce que je n’ai pas l’habitude de me plaindre, il ne faut pas croire que je n’aie pas un cœur capable, lui aussi, de souffrir et qu’on puisse m’arracher sans que je crie.

Te souviens-tu de ce jour qui n’est pas encore très lointain où n’ayant que peu de temps à passer auprès de moi, après m’avoir prise fougueusement dans tes bras, tu voulais me quitter et où je m’écriai, rougissante et froissée: «Mais, François, l’amant n’est pas tout pour moi. J’ai besoin aussi de l’ami!» J’ai souffert ce jour-là parce que je croyais perdre ce qu’il y avait de plus tendre, de plus délicat en toi. Alors l’amour m’a paru dénué de toute beauté. Mais j’ai souffert bien plus encore aujourd’hui quand j’ai cru perdre l’amour et que tu m’offrais l’amitié comme consolation--parce que c’est toujours la chose que l’on perd qui semble la plus belle.

Je me suis affolée. J’ai vu en une seconde tes lettres espacées, le ton refroidi, l’affection décroissant par degrés jusqu’à l’indifférence, la perte par fragments d’un être chéri qui tour à tour m’avait enflammée et me glaçait. Je me suis rappelé mille promesses, de si doux serments et tant de paroles enivrantes. J’ai réfléchi qu’il faut pour s’enrichir dépouiller quelqu’un et que, parce que je n’avais voulu dépouiller personne, ma bonté se retournait contre moi. J’ai vu cette lente agonie d’un cœur qui perd sa raison de vivre. Et quand je me suis retrouvée en présence de toi et que, tout d’abord, au lieu de me rassurer, tu m’affirmas une volonté si cruelle, l’excès de la douleur m’a portée au désespoir. En perdant mon bonheur, j’ai cru perdre la raison. Si tu n’as jamais connu une heure comme celle que j’ai vécue ce matin auprès de toi, tu ne peux pas me comprendre.

Hélas! personne ne comprend personne. Les paroles mauvaises que tu as entendues ont jailli de moi comme le cri même de l’innocent qu’on exécute. Mais au fond, sache-le bien et n’en doute jamais, la bonté demeure et, quelle que soit l’injustice que je doive subir, je ne pourrai jamais te haïr. Je t’ai dit des choses mauvaises qui ne devaient pas rester en moi, qui auraient empoisonné ma tendresse. Il fallait les éliminer. Je ne puis croire que cela ait été mortel pour notre amour, ou alors c’est que l’amour était déjà mort.

Je comprends, je m’explique ce qui s’est passé en toi. La maladie de ta femme t’a contraint de réfléchir. A la lueur de cet événement tu as mieux mesuré la place qu’occupe dans ton cœur chacun des êtres qui te sont chers. L’exaltation amoureuse tombée, la tête froide, tu aperçois enfin le néant de l’illusion où tu as vécu depuis quelques mois. Je comprends le revirement qui s’est fait dans ton esprit. Mais ai-je pu faire que ce revirement qui me dépossédait ne m’ait été cruel à mourir?

Sois tranquille, je ne te parlerai plus de celle envers qui je ne crois pas avoir manqué de générosité. D’ailleurs, comment pourrais-je désormais te parler de quoi que ce soit, de qui que ce soit avec colère? Comment pourrais-je être violente? Après cette secousse, je me sens si triste, si abattue, si peu désireuse de vivre!...

Ce que j’ai été, je ne le serai plus jamais. Le voudrais-tu que jamais je ne regagnerai la cime. Tu seras mon ami, plus tendre qu’un ami. S’il y a encore un peu de tendresse pour moi dans ton cœur, tu passeras ton bras autour de mon cou et j’appuierai ma tête sur ton épaule. Mais le bonheur qui m’a fui ne reviendra plus.

Car même si je vois renaître un jour l’amant que j’ai cru perdre, il y aura dans mon cœur plus de tendresse que de délire. Même si tu me voulais passionnée, je ne pourrais plus l’être. Tu traverses une crise passagère, tu changeras peut-être; moi, je ne changerai pas. Je ne crois pas que rien puisse jamais m’ôter ce goût décevant que je trouve à chaque chose. Tout s’est terni pour moi. Hélas! je suis de ces êtres qui ont appris qu’on peut vivre sans bonheur et qui se consolent en pensant que leur course, peut-être, ne sera plus très longue.

Mais pourquoi se laisser aller au découragement comme je le fais? J’ai tort. Pardonne-moi. Je ne sais si c’est un mouvement généreux qui, au moment de nous quitter, t’a rendu à moi, si c’est l’amour, si c’en est l’ombre. Je ne sais qu’une chose, c’est que ce n’est pas moi qui te causerai jamais volontairement la moindre peine. La sagesse, la douceur, la patience, la gravité de l’esprit, tout ce qui t’a attiré vers moi se retrouvera quand je cesserai de souffrir. Et tu aurais voulu que je ne mette plus jamais ma tête sur ton cœur? N’en parlons plus. Oublions. Ah! tâchons d’oublier!

DENISE.

Page 1