XII
Décembre.
Mon ami, ce n’est pas bien. Tu sais que je compte toujours que tu m’écriras le lendemain du jour où nous nous sommes vus. Tu sais que je tiens, que je m’attache à ces petites choses, que, dans ta vie affairée, dispersée, une menue attention, la moindre prévenance de toi ont à mes yeux un prix inestimable. Je ne suis pas bien encombrante ni bien exigeante et je crois que nulle amie n’aurait un tel désir de s’effacer ni plus de bonne volonté que moi. Pourquoi me fais-tu involontairement, je veux le croire, ces petites peines si fréquentes? Crois-tu que cela soit bon pour notre tendresse? Crois-tu que l’amour le plus tenace, le plus acharné à vivre et à durer ne soit pas amoindri, appauvri, blessé par ces mille déconvenues qu’un amant pourtant doux et tendre ne fait rien pour lui épargner? Je voulais t’écrire une lettre si chaude, si caressante; mais comment en trouverais-je les termes devant ton apparente distraction?
Tu me dis que tu es moins tendre que moi. Ce n’est pas ce que tu me disais au commencement. Tu as même tout fait pour me convaincre du contraire.
Hélas! nous nous voyons si peu! Malgré toi, à ton insu peut-être, tu te déshabitues de moi. Tu ignores ma journée, ma rêverie, ma promenade, mes pensées, ma tristesse. Je ne reçois plus de toi qu’une attention distraite, un rayon affaibli qui décline, un regard oblique qui va se détourner. Je sens bien, je sens trop que ma tendresse inquiète ne t’apporte aucune force et même que tu n’as pas besoin que je t’aime.
Autrefois, quand je voyais le porteur de dépêches, mon cœur battait d’espoir; j’ouvrais d’un main tremblante le papier bleu et quand du premier coup d’œil j’avais lu la signature François, je savais, j’étais sûre qu’elle m’annonçait ta venue alors que je ne t’attendais pas. A présent, ce même papier bleu m’annonce toujours que tu ne viens pas quand je t’attends. Assurément, tes excuses sont valables, tes raisons sont de celles devant lesquelles on ne peut que s’incliner. Mais le fait est là. Autrefois, tu me disais: «Nous sommes deux êtres si semblables que nous étions nés pour nous connaître et nous aimer... Je te cherchais; j’allais à ta rencontre. Chacun de mes pas me conduisait vers toi.» Aujourd’hui tu me dis: «L’amour ne peut pas suffire à remplir ma vie»; ou bien, en parlant d’une femme quelconque: «Elle est charmante; elle me plaît beaucoup.» Et je dois me taire, te cacher ma peine pour ne pas t’irriter. Mais quelle tristesse de voir s’affaiblir, s’émietter, de jour en jour, un sentiment qu’on croyait si fort, si durable!...
Tantôt tu te jettes dans le travail avec une fureur qui m’inquiète, tantôt tu recherches les distractions, les plaisirs, les fêtes. Notre liaison, tu peux lui accorder çà et là une heure, mais ensuite l’engrenage de ta vie te prend et tu m’oublies. Cela est inévitable, sans doute. Mais moi, pendant ce temps, je suis là, retournant mes pensées, reprenant ce que tu m’as dit, découvrant un sens terrible à des mots innocents. Je suis là tout occupée de toi, ne vivant que pour toi, attendant une lettre, attendant ta venue. Ah! la fièvre de l’attente! Soupçonnes-tu ce que c’est? Encore quatre jours. C’est mercredi qu’il doit venir. Encore trois jours. C’est pour après-demain. C’est pour demain, pour aujourd’hui. Ah! ce tourment d’imaginer mille obstacles, cette impatience qui rend les mains moites, cette anxiété qui serre la gorge. Plus que vingt minutes, plus que dix-neuf, plus que dix-huit. Le train doit être en gare. On pense aux tendres reproches qu’on taira tout à l’heure, à la folle inquiétude qu’il faudra cacher. On regarde l’heure qu’on a oublié de consulter depuis un long moment; mais non, une minute à peine s’est écoulée. Plus que dix-sept. Et enfin, enfin, plus qu’une. Et rien. L’aiguille indifférente continue sa marche comme si ce moment n’avait rien d’exceptionnel. La porte est toujours là, muette, immobile et close. Rien que ce soleil de fin d’automne qui caresse la pierre du perron et insensiblement glisse vers l’ouest. L’oreille tendue, les sens aiguisés, on cherche à percevoir le bruit d’une voiture. Oui, on ne se trompe pas, c’est bien une voiture qui roule, qui approche. On court à la fenêtre. Non, ce n’est pas lui! On se dit: «Il aura manqué le train. C’est une demi-heure à attendre.» On prend un livre, on se réfugie dans la pièce la plus retirée ou bien, si le temps est beau, au fond du jardin. Et soudain, le tintement de la sonnette vous fait tressaillir, vous rend les jambes défaillantes, emplit votre poitrine d’une onde de vie qui l’étouffe. On voudrait courir, on se maîtrise, on s’efforce de paraître calme, de marcher lentement. On ne sent plus le sol sous ses pieds. Et c’est le télégramme, le télégramme redouté, auquel on ne voulait pas penser et qu’on n’a pas besoin d’ouvrir pour savoir ce qu’il contient.
Excuse-moi de libérer aujourd’hui tout mon cœur, de te montrer toute l’étendue de ma misère. Je vais partir. Je vais aller passer deux mois à Saint-Jean-de-Luz. Ma santé exige ce déplacement. Durant deux mois je ne te verrai pas. Car si tu m’offrais de venir m’y rejoindre pour quelques jours je n’accepterais pas. Je sais trop ce qui m’attendrait après ton départ. En ce pays triste et voluptueux, où l’âme ne trouve ni appui ni ressort, tu me laisserais, après une courte étreinte, en proie à une mélancolie inexprimable, pendant que tu t’en irais, insouciant et joyeux, vers tous les agréments et les plaisirs de la vie. Je renonce à la joie si douce que j’aurais à t’avoir tout à moi pendant quelques jours, là-bas, parce qu’ensuite je serais mille fois plus sensible au retard d’un courrier, à un mot oublié, au geste que tu ne songerais pas à faire. Non, non, c’est dans ce pays où rien ne me parlera de toi, que je veux me ressaisir.
Hélas! la pensée qu’un jour viendra où tu ne seras plus pour moi qu’un ami banal qu’on retrouve avec plaisir mais auquel on réduit sa place, dont les lettres ne vous font pas battre le cœur, dont l’attente vous laisse calme et l’absence sans émoi, cette pensée me semble plus désolante que tout. Et voilà pourtant où nous allons, où tu me conduis. Et voilà la lettre que je suis en train de t’écrire lorsque tant de paroles pressées, chaudes et enflammées voudraient s’exhaler de mon cœur vers toi. Je t’écris sans élan parce que je le dois. Mais les sentiments qu’on simule on finit parfois, à la longue, par les éprouver...
Vois-tu, mon ami, ce n’est pas quand elle est malheureuse qu’il faut juger le cœur d’une femme. C’est quand elle est heureuse, c’est aux heures de grande sécurité quand elle pourrait se permettre impunément d’être moins tendre, qu’elle donne la mesure de ce qu’elle vaut. Alors elle peut être tentée parfois, parce qu’elle est comblée, de faire le moindre effort. J’ai la fierté de penser que c’est aux heures où j’ai le mieux senti mon pouvoir sur toi que je me suis montrée le plus attentive, le plus dévouée à ton bonheur. Mais il est malheureusement vrai et quelqu’un l’a dit avant moi, que la plupart des hommes n’ont de zèle que lorsqu’ils sont inquiets. Ils ne consentent à s’ingénier, à se dépenser en mille soins que s’il s’agit de ressaisir ce qui leur échappe, et c’est seulement pour la raison qu’on les fuit qu’ils se décident à presser le pas, à courir. Il me semble que celui qui attend d’être menacé dans son bonheur pour témoigner à l’être aimé son dévouement ne démontre que son égoïsme.
Je te quitte. Je suis lasse. Dehors, le soleil brille. Quelle belle matinée de décembre! Moi, le soleil m’offense quand tu n’es pas là. Mais je m’efforce de le considérer avec sympathie parce qu’à l’heure où je t’écris il attend derrière les volets que ton domestique vienne lui ouvrir pour pénétrer dans ta chambre. Tu cligneras des yeux en le voyant entrer. Ton cœur en sera peut-être éclairé, mais tu ne sauras pas que son rayon ami t’apporte un peu de ma pensée.
Au revoir. Prends soin de toi, ne travaille pas trop, ne t’amuse pas trop, et ne me laisse pas, ne me laisse pas sans nouvelles.
DENISE.