XIV
Février.
Mon ami, j’ai lu ta lettre et puis je l’ai relue et je ne parviens pas à la comprendre. Je ne comprends ni sa mauvaise humeur ni surtout son ton excédé. Je la trouve insensée. Il n’est pas possible qu’une simple phrase innocente où je t’avertis qu’après un mois de séjour ici je suis comme anesthésiée par ce climat, mais qu’à mon retour je penserai à toi avec plus d’inquiétude, il n’est pas possible, je ne puis comprendre que cela me vaille cette réplique qui a comme un son de rupture.
Tu entends être libre, me dis-tu, et non pas harcelé par des plaintes continuelles. Tu veux bien être un ami, non un esclave. Qu’est-ce que cela veut dire?
François, il se passe dans ta vie quelque chose qui m’échappe. Tu es loyal; peut-être t’ignores-tu toi-même. Peut-être ne vois-tu pas clair en toi? Je m’obstine à tirer de loin sur la corde d’une cloche qui depuis longtemps ne sonne plus dans ton cœur. Se peut-il que le mien soit si vibrant quand le tien est déjà sourd? D’où vient qu’ils ne battent plus à l’unisson? Nous nous sommes rencontrés; nous avons cru marcher du même pas; mais tu allais plus vite, et je mesure, impuissante, l’écart qui est entre nous. Ton amour essoufflé est au bout de sa course quand le mien est si près de son point de départ. Il est midi dans l’un; dans l’autre c’est déjà l’ombre.
Quel motif t’entraînait? Qu’avais-tu à courir? Qu’ai-je fait pour te lasser? Pourquoi cette lettre d’aujourd’hui? Tu n’as pas obéi à ta propre impulsion en me l’envoyant. Tu es trop généreux pour m’écrire sur ce ton, de toi-même, en toute liberté d’esprit, lorsque deux jours de courrier, aller et retour, nous séparent. Il y a là quelque chose de dur, de cruel qui ne te ressemble pas. Je te supplie de regarder en toi, de t’interroger. Ce que tu m’as écrit est tellement injuste que j’en suis plus abasourdie qu’affligée.
Non, plus j’y réfléchis et plus je me persuade que ces reproches ne m’étaient pas destinés. Ils se sont trompés d’adresse. Si tu as été excédé par quelqu’un, ce n’est pas par moi. Ce n’est pas moi qui suis responsable de ta mauvaise humeur. Ce n’est pas moi qui te prive d’un atome de ta liberté.
Au contraire, je comprends, j’admets tous tes caprices d’écrivain et d’artiste gâté par le succès. J’admets tous tes changements et que tu puisses considérer aujourd’hui que le plus grand des biens c’est l’indépendance, tandis que l’an dernier tu ne rêvais que de sacrifier cette indépendance à ta nouvelle amie. Alors le plus grand des biens, à tes yeux, était ma tendresse.
Mais tu es libre, mon ami, libre, hélas! libre même de ne plus m’aimer. Je te demande seulement, si cela est, de ne pas inventer de prétexte, d’être loyal. Si cela est, ne me ménage pas, dis-moi la vérité.
Vois-tu, François, tu es trop heureux. Célèbre, accueilli en tous lieux par des sourires, des flatteries, partout fêté, tu as perdu, peu à peu, les vertus héroïques qui, à ton début, faisaient de toi un être exceptionnel. Tu ne penses plus qu’à tes plaisirs, et tu ne peux plus souffrir la plus légère entrave à leur accomplissement. Tu te plains quand tu devrais bénir le destin de t’être si clément. Il te manque quelque grande épreuve, accompagnée de quelques petites épreuves secondaires, pour te ramener au sentiment réel de la relativité de tous les bonheurs.
Mais je ne te souhaite aucune épreuve, même si elle doit te rendre meilleur. Je te souhaite seulement de descendre en toi-même et d’y trouver tout naturellement ton cœur qui, sans doute, ne cesse de te parler que parce que depuis quelque temps tu as cessé de l’écouter.
Je t’embrasse tendrement.
DENISE.