L’HIVER, NOËL, L’ÉPIPHANIE
L’accoutumance rend tout familier; l’insolite, le contraste ravivent, renouvellent nos impressions amorties par l’accoutumance. Les citadins de plus en plus ne connaissent l’hiver que comme une époque de conforts, de lumière chaleureuse et d’une fièvre de plaisirs; la neige virginale ne leur apparaît qu’à l’état de boue noire où naviguent les automobiles étincelantes; leurs appartements feutrés, où la cheminée et son brasier de bûches est à peine un lointain souvenir, s’emplissent de la respiration imperturbable des radiateurs.
Mais la saison froide se manifeste d’autant plus poignante au citadin, quand elle le surprend dans les lieux qu’il n’a connus jusqu’alors que comme des décors de soleil et de joie. La campagne conserve pourtant encore une âpre majesté; mais quoi de plus désolé l’hiver, et de plus désolant, qu’une station de bains de mer?
Nous nous trouvâmes à Dieppe en un pareil moment. En été, le Parisien ne soupçonne de la patrie de Duquesne et de tous les corsaires, du «port damné» des Anglais de jadis, que la vasque superbe d’une rade vaste de plus d’une demi-lieue, une plage grouillante de toilettes claires, l’immanquable Casino hispano-chinois-mauresque et juste assez de bateaux pour rappeler qu’il est tout de même l’hôte d’un port... Football, golf, tennis, musiques, fêtes de fleurs, etc. Cependant l’automne survient, puis l’hiver; Casino et hôtels ferment, tout s’éteint, se dépeuple, devient silencieux et mort, et la plage n’est plus qu’une grève immense et morne; tandis qu’à l’autre bout se ranime le vieux port par la saison du hareng et l’arrivée des lourds bateaux scandinaves chargés de bois et de charbon. Le ciel se fait bas, tel qu’un infini champ de bataille de nuages noirs; la mer est livide et terreuse, tourmentée perpétuellement; la bourrasque devient l’état permanent, et c’est un incessant et sinistre dialogue entre la mer qui, formidablement mugit et le vent qui gémit et siffle. Sa bise froide envahit les rues noires, puis c’est la pluie interminable, puis les rafales de neige, puis la gelée terrible. En plein novembre, en plein décembre, surgissent de soudaines trombes de grêle, véritables mitrailles traversées de tonnerre et d’éclairs. Et la tempête s’en mêle, qui jette la mer jusque dans la ville, balaie le port, soulève l’eau des bassins, fracasse les barques, enlève comme des fétus les malheureux pêcheurs et même les passants qui s’approchent imprudemment des quais. On éprouve, tout grelottant et terrifié, cette sensation de fin du monde qu’a si mornement exprimée Nicolas Poussin dans le tableau du Déluge. C’est alors qu’apparaît un bienheureux refuge, l’obscure maisonnette des marins, qu’emplit un maigre feu de houille, que signale une faible lumière palpitante, à travers et neige et brume!
Comment ne pas songer de suite à la Crèche, à l’étoile de Noël?
Et ils y songeaient nos bons aïeux, alors que les logis, les villages, les cités même, grelottantes et noires sous leur blanc linceul de neige, apparaissaient en hiver pareilles à cette ville, à ces maisonnettes que nous venons d’évoquer, image de l’étable où ils se ressouvenaient que leur Sauveur avait voulu voir le jour.
Aussi, tout ce mois de décembre--les quatre semaines de l’Avent--leur était une période de recueillement, d’attente, d’anxiété, de désir qu’exprime avec un si grand sentiment dramatique l’hymne admirable: «Rorate, cœli de super, et nubes pluant Justum!» «Faites descendre, ô cieux! votre rosée; nuées, faites descendre le Juste!» Chaque grande solennité de l’Église possède en effet et surtout possédait sa personnalité propre, et l’allégresse de Noël n’est pas absolument la joie bondissante de Pâques, là où toute la nature s’unit pour chanter le Resurrexit. Cette période, dont la nuit de Noël représente le sommet, semble célébrer particulièrement la virginité dans ce qu’elle offre de plus émouvant: la virginité martyre. Ne s’ouvre-t-elle pas en quelque sorte par la commémoration de sainte Catherine, dont son père se fit le bourreau? Puis après celle de saint Nicolas, patron des jeunes garçons, elle s’achève au lendemain même de la nativité du martyr suprême, par celles du jeune saint Étienne et des saints Innocents, laquelle inspira au poète Prudence de si suaves accents, dont notre traduction donne une faible idée:
Salut, ô fleurs des martyrs Qu’au seuil de votre journée A moissonnées l’Ennemi!
Salut, ô fleur des hosties, Vapeur, neige, cœurs de roses, Tendre troupeau décimé.
Sous l’autel du divin Maître Vous jouez avec vos palmes Et vos guirlandes de fleurs!
Ceci dotait la fête de Noël d’une solennité spéciale: à la fois qu’elle célébrait la venue du martyr par excellence, elle célébrait la rédemption en quelque sorte de toute la nature.
A-t-on remarqué comme les grandes dates liturgiques revêtent un caractère météorologique, pour ainsi dire?--Rien là d’insolite. Sans parler des Bacchanales grecques, les Saturnales romaines tombaient aux Calendes de janvier, comme on sait. Là, les artisans, les soldats, les enfants, travestis en femmes, en bêtes à cornes (honni soit qui mal y pense, ne pensons qu’au Bœuf gras), envahissaient tumultueusement les rues; les esclaves, libérés pour un jour, se voyaient servis par le maître: cette «liberté de décembre» n’était-elle pas, en quelque matière, une préfigure de rédemption? Et pour le besoin de se déguiser, origine du Carnaval, il semble indiqué par Janus, le Dieu au double visage, qui ouvrait l’année romaine.
De même, aux moyenâgeuses fêtes de l’Ane, on n’a pas oublié comme un baudet, harnaché, mitré, monté à reculons par un diacre crossé, était mené par le peuple en plein chœur de la cathédrale, et chacun connaît au moins le début de l’illustre Prose de l’Ane, lequel âne évoquait à la fois le prophète Balaam, la Crèche, la fuite en Égypte et la dernière entrée à Jérusalem.
Peu après, l’Épiphanie provoquait la Fête des Rois et la Fête des Fous, où les clercs inférieurs, travestis comme de juste et masqués, nommaient un Évêque des Fous. Et le Carnaval reprenait haleine pour donner son suprême élan au Mardi-Gras où Carême-Prenant et son auguste famille, étaient, mannequins géants, promenés par la ville, à travers mille et une folies et, finalement, brûlés le matin des Cendres; usage conservé dans nos provinces d’Artois, de Flandre, du Brabant, où les géants, tel le fameux Gayant, sont demeurés des héros locaux, traditionnels, symboliques, espèces de palladiums dont la fête est un motif à réjouissances... gigantesques, lesquelles attirent des milliers de fidèles d’on ne sait combien de lieues à la ronde. Ce ne semblait pas trop à nos ancêtres de deux mois de folies pour se payer de la gravité de l’Avent, et prendre des forces en vue des austérités--réelles alors--du Carême, qu’aidait d’ailleurs à supporter l’espoir de la fête par excellence, Pâques.
Ce qu’avait de touchant la joyeuse Fête des Rois, c’est son côté familial et hospitalier. A l’instant solennel, le plus jeune des enfants se cachait sous la table, et un étrange dialogue s’échangeait entre le père de famille, maître de la cérémonie, et lui:--«Phœbé?--Domine!--Pour qui?--Pour Dieu.» Cette première part, la «part à Dieu», c’était le pauvre, représentant de Dieu, qui venait la réclamer. Le pauvre était parfois plusieurs, qui touchaient au nom de la Sainte Vierge, des Rois Mages, etc..., et le faisaient souvent par quelque complainte tantôt touchante, tantôt malicieuse:
... Ah! si vous pouvez Pas ben le couper, M’y faudra donner L’gâtiau tout entier.
La Révolution, qui abrogea tant de coutumes séculaires, millénaires, n’a rien pu contre les Rois... de la Fève. Dès décembre 1792, le citoyen-maire Nicolas Chambon, décréta que cette fête au nom séditieux serait remplacée par une Fête des Sans-Culottes! et considérant que les pâtissiers qui persistaient à offrir des galettes «ne sauraient avoir que des intentions liberticides», invita la police à faire son devoir. Hélas! ce fut en vain. Ainsi donc, cette fois-ci encore, crions joyeusement: Le Roi boit!... et songeons à la «part à Dieu.»
«D’UN VOL FAMEUX...»
S’il est vrai que seul, un besoin de vengeance ait poussé au vol le tardif émule de cet aimable collectionneur de trésors artistiques italiens que fut Napoléon Ier, la Joconde aura servi à illuminer d’un rayon de sympathie...
(La Stampa, de Milan.)
Dans une première déclaration, dont les termes ont été lénifiés après coup, le ravisseur vrai ou supposé de notre Joconde s’est vanté d’avoir voulu «venger l’Italie des vols commis par les armées françaises lors de la campagne d’Italie». Ce sont propos qui ne s’inventent pas: ils témoignent d’une rancune, d’une haine, plus que séculaires, soigneusement entretenues là-bas, et prenant prétexte d’événements dont nous-mêmes avions perdu le souvenir.
Voyons cela d’un peu près. Il est exact que la Convention songea fort promptement--dès 1794--à étendre à l’étranger le système d’accaparement artistique qu’elle avait inauguré en France. Pourtant la cupidité fut loin d’être son seul motif. Un peuple libre seul est apte à comprendre les productions de l’art; or la France est la terre de la liberté; donc, etc. C’est brutalement naïf, mais ne manque pas de quelque grandeur. Un autre argument est invoqué par le journal La Décade philosophique:
C’est une belle conquête que celle des productions du génie! C’est la seule qui soit digne d’un peuple ami des arts... La première conquête de la Belgique fut ruineuse et dérisoire. Elle absorba nos trésors et la fleur de nos armées... rien ne dédommagea la République de ses pertes... Paris doit être en Europe la métropole des arts...[20].
[20] C’est en somme la pensée implicite des Italiens... et c’est aussi l’argument allemand des «compensations».
Cependant ce procédé un peu trop sommaire est bientôt abandonné, précisément à l’occasion des campagnes d’Italie:
On ne prend plus par voie de conquête, mais diplomatiquement. Quels que soient les besoins de l’armée, on n’exige pas exclusivement des gouvernements et des villes de l’argent. On emporte des chefs-d’œuvre, mais en défalcation sur l’impôt de guerre[21].
[21] Charles Saunier, Les Conquêtes artistiques de la Révolution et de l’Empire.
Les Goncourt décrivent avec enthousiasme la fête à quoi donna lieu l’arrivée à Paris du cortège triomphal, et quoi qu’on puisse dire sur la légitimité de l’acquisition, il y a quelque chose de noble et de grandiose dans cet hommage de tout un peuple aux merveilles du génie humain:
Fête nouvelle et prodigieuse! Promenées par les boulevards de la petite ville de l’empereur Julien, les merveilles de l’Italie et de la Grèce. Un char portant les quatre chevaux de Venise; un autre Apollon et Clio: un autre Melpomène et Thalie... un autre la Vénus du Capitole; un autre le Mercure du Belvédère... un autre le Tireur d’épine et le Discobole... un autre encore la Transfiguration de Raphaël, un autre encore Titien et Véronèse!... Et les boulevards parcourus, et les chars rangés en cercle sur trois lignes, au Champ-de-Mars, autour de la statue de la Liberté, les chars étageant pour les adieux d’or du soleil couchant, tout un Olympe de marbre...
L’étendard précédant les chars portait un distique susceptible de nous rappeler à propos que l’origine de ces richesses ne fut pas elle-même toujours absolument pure:
La Grèce les céda; Rome les a perdus; Leur sort changea deux fois...
Ces richesses d’ailleurs étaient assez mal défendues contre un esprit de lucre plus fort que le patriotisme «italien» (aussi bien il n’existait pas alors d’Italie, puisque c’étaient nos armées qui à ce moment même versaient leur sang pour la constituer); et il en alla toujours ainsi, puisque le gouvernement royal dut plus tard édicter une loi sévère contre l’exportation des œuvres d’art. Et voici, en effet, comment s’exprime un groupe d’artistes français dans leur pétition au Directoire:
... N’avons-nous pas déjà vu disparaître de Rome une foule de monuments précieux, qui formeront cette prétendue série sur le démembrement de laquelle on a avec si peu de raison voulu apitoyer le gouvernement français? Le roi de Naples n’a-t-il pas enlevé du palais Farnèse l’Hercule, la Flore et le groupe colossal du Taureau et d’Antiope? L’empereur n’a-t-il pas dépouillé la Lombardie de ses chefs-d’œuvre et Léopold enlevé à Rome la fameuse collection de Médicis? Un Anglais n’a-t-il pas acheté la collection des Negroni? Celle des Justiniani et des Barberini n’a-t-elle pas été totalement enlevée? Hâtons-nous donc de faire arriver en France ce qui, dix mois plus tard, n’existera plus à Rome, et que la cupidité romaine vendra d’autant plus vite à nos ennemis qu’elle aura été plus voisine de s’en voir privée.
Mais le point sur lequel il importe d’insister, c’est que--sauf pour la Belgique et la Hollande--les œuvres cédées à la France le furent en vertu de traités réguliers et en défalcation d’impôts de guerre. Aussi Stendhal pourra-t-il écrire dans son Histoire de la Peinture en Italie:
Les alliés nous ont pris [c’est Stendhal qui souligne] onze cent cinquante tableaux: J’espère qu’il me sera permis de faire observer que nous avions acquis les meilleurs par un traité, celui de Tolentino. Je trouve dans un livre anglais, et dans un livre qui n’a pas la réputation d’être fait par des niais ou des gens vendus à l’autorité: «The indulgence he showed to the Pope at Tolentino, when Rome was completely at his mercy, procured him no friends and excited against him many enemies at home[22] (Edimburgh Review, décembre 1816, p. 471). J’écris ceci à Rome le 9 avril 1817. Plus de vingt personnes respectables m’ont confirmé ces jours-ci qu’à Rome l’opinion trouva le vainqueur généreux de s’être contenté de ce traité. Les alliés, au contraire, nous ont pris nos tableaux sans traité...
[22] L’indulgence qu’il (Bonaparte) montra à Tolentino quand Rome fut complètement à sa merci ne lui procura aucun ami, et excita contre lui beaucoup d’ennemis.
Stendhal s’exprime avec une réserve diplomatique. La vérité est que, à part l’Autriche qui se montra courtoise, les alliés exercèrent les droits du vainqueur avec une brutalité touchant à la grossièreté, maladroite au surplus, car elle donnait à ce qui pouvait être qualifié de restitution une allure de pillage. Béranger traduisait exactement l’indignation des artistes et du public, dans ses chansons:
D’un vol fameux prompts à venger l’offense...
Mais les Italiens, avec les Prussiens, furent les plus âpres. Le statuaire Canova, «l’ambassadeur Canova», comblé d’honneurs par la France, apparut particulièrement odieux; d’où ce mot de Talleyrand: «Ambassadeur? c’est sans doute M. l’Emballeur qu’on a voulu dire!»
Malgré les efforts réellement héroïques de nos conservateurs, Denon et Lavallée, les alliés emportèrent 2.065 tableaux, 130 statues, 150 bas-reliefs, 289 bronzes, 2.000 émaux, etc., etc. Sur quoi les Italiens prirent 260 tableaux, 80 statues, 65 bas-reliefs et bronzes (non comprises les œuvres italiennes confisquées par l’Autriche).
Le ministre de l’instruction publique italien déclara avec calme qu’en restituant la Joconde (achetée par François Ier à Léonard de Vinci) l’Italie en fait deux fois cadeau à la France: il manifeste le même état d’esprit que son compatriote Perugia: et c’est purement celui des Italiens de 1815 «se restituant» ce que nous avions littéralement acheté aux traités de Tolentino et autres; c’est celui des Italiens de 1913 délibérant d’ouvrir une souscription en faveur du martyr Perugia, c’est...
LE SUPPLICE DU FEU
Décembre, huit heures du matin; sur les tombes du Père-Lachaise, un demi-jour lugubre, au sommet de la colline de Ménilmontant. Solitude et froid: les deux cheminées du Crématoire ont peine à se profiler à travers le ciel bas et gris. Les tombes bien sagement s’alignent, petits logis pour poupées éternelles. Le Crématoire, lui, arrondit ses dômes de mosquée blanche et bleue; la mosquée est encadrée à distance d’une galerie d’arcades développant trois des faces du carré, la quatrième béante: la cour d’un cloître, ou mieux, un charnier de cimetière au Moyen-Age. D’autant mieux que l’épaisse muraille du fond est divisée en une multitude de cases, qui semblent des devants de cercueils. Ou mieux encore des alignements de cartons, dans les casiers d’une administration. C’est cela et cela. Cartons blancs et non verts, étant de grès, les uns portent des numéros... 94, 95, 96... d’autres, des noms, des initiales, des dates... 63: A. D., 1897... 64: Louis Forestier, 5 juin 1897. Petites boîtes en grès, de «0,28 × 0,48 × 0,28», que l’administration dénomme urnes, comme au temps de Romulus, de Louis David et de Ponsard:
Lève-toi, Laodice, et va puiser dans l’urne L’huile qui doit servir à la lampe... --Nocturne? --J’allais le dire.
Les numérotées sont vides, elles attendent. Les autres sont pleines, ou à peu près: certaines revêtues de plaques de marbre, noir, ou blanc, ou rose, ou de porcelaine, avec des fleurs peintes à quelques-unes, de minuscules couronnes ont réussi à s’accrocher. Au moins, ce tient peu de place, c’est propre, maussade, administratif: le citoyen de cela demeure dans la mort et par delà, numéroté comme il fut dans la vie. Cette bibliothèque de pincées de cendres s’appelle Columbarium: une fois comblée, comment se débarrassera-t-on des cendres? celles-ci serviront, faut-il espérer, à étancher leurs écritures aux scribes de la Ville: rien ne se doit perdre dans une démocratie bien entendue.
Le «médecin assermenté», l’employé d’état-civil, l’agent de funérailles, deux membres de la famille, après plusieurs allées et venues, se sont enfin rejoints. Une fumée noire sort d’une cheminée du Crématoire: il est temps. Tout ce monde noir, comme la fumée, atteint bientôt une tombe; ce qui fut quelqu’un dormait là ou rêvait, depuis quelques cinq mois. Les fossoyeurs ont déjà descellé la pierre: un trou de six pieds, un cercueil de chêne rouge. Les fossoyeurs ont apporté un autre cercueil, léger tout blanc: de peuplier, bois qui brûle sans laisser de cendres. Une corde, un nœud coulant, un «oh hisse!» le cercueil rouge pesamment monte, de guingois, heurte en passant la paroi du trou: boum! Les fossoyeurs dévissent le couvercle: un paquet de toile blanc sale est désemmitouflé d’abord d’un matelas de ouate rôtie par les sels antiseptiques, verdie, jaunie par les humeurs dont le cadavre s’est vidé: enfin démailloté, il apparaît, lui, en personne si l’on ose dire. Ah le pauvre camarade! Ce fut un officier d’infanterie. Le gros drap bleu, les boutons dorés, les galons d’or moisis, s’affaissent sur un mannequin flasque d’où toute chair s’est dissoute, une marionnette pitoyable à même ses oripeaux souillés. Avec peine on découvre la face: un parchemin terreux collé sur le crâne et le visage en épouse hideusement tous les creux et toutes les saillies: orbites, mâchoires, narines, sont tout juste des trous vagues, qu’une barbe posthume poussée au hasard un peu partout, achève de défigurer.
«La mort ne nous laisse pas assez de corps pour occuper quelque place, et on ne voit là que les tombeaux qui fassent quelque figure. Notre chair change bientôt de nature; notre corps prend un autre nom; même celui de cadavre, dit Tertullien, parce qu’il nous montre encore quelque forme humaine, ne lui demeure pas longtemps: il devient un je ne sais quoi, qui n’a plus de nom dans aucune langue...» Ce déplorable rien, pourtant, les parents le reconnaissent encore, ce rien garde des signes marquant que cela fut un homme et quel homme ce fut. Lorsque morts à leur tour seront ces parents et avec eux tout souvenir, le corps qui là se désagrège dans la sérénité, conservera un quelque rien de sa personne, quelque chose qui en dépit de tout murmurera: Je fus homme, et tel homme, et le demeure encore: et tous, nous nous sommes découverts.
On s’est penché. La fosse effleure l’allée centrale du cimetière. Des gens qui passent jettent des regards étonnés. Nous semblons un cénacle de vampires. Tout au moins, et c’en est proche, des «curieux» qui pour rechercher les traces de quelque crime hypothétique, collaborent, violant la majesté de la mort, à un crime certain. La majesté de la mort! ce n’est pas en face de cette pauvre charogne que les somptueux mensonges prévaudront. Soudain une horrible bouffée de puanteur jaillit des chairs et nous gifle au visage. Nous avons tous reculé. Ce n’est pas la fade odeur qui fuse d’un mort tout frais et fait lever le cœur: c’est quelque chose d’âcre, violent, empesté, meurtrier, qui saisit à la gorge et asphyxie comme un poison. L’exactitude de Baudelaire est rigoureuse:
La puanteur était si forte que sur l’herbe Vous crûtes vous évanouir!
Le médecin légiste se penche de rechef; il ordonne: un fossoyeur fait prestement sauter les boutons du dolman, déchire les étoffes qui cèdent comme une liasse de papier buvard humecté. Le torse apparaît, et le ventre: terreux, poilus, effondrés, collés sur les côtes, sur le bassin; au bas, un lamentable tortillon velu exprime ce qui fut un homme. Le médecin fait recouvrir bien vite, et disparaît vers le bureau du Crématoire, rédiger «que la cause de la mort semble naturelle et qu’il n’a reconnu aucun signe de nature à s’opposer à l’incinération»--ce qui fait sourire les personnages officiels.
Les fossoyeurs ont renveloppé le tas de viande dans le suaire, inquiets qu’un morceau ne se sépare. Ces exhumations, l’argot professionnel les nomme dépotages. Le coffre de bois blanc, accompagné tête nue, pérégrine vers la salle d’attente, froide, plus nue de ses banquettes, ses tentures noires et blanches... La bière poussée sous un faux catafalque est par derrière happée, menée au four. Ce four est double. D’une part du coke brûle, dont le gaz dégagé souterrainement passe dans le four proprement dit, fait de briques réfractaires, traversé d’une soufflerie énergique. C’est la combustion de ce gaz qui consumera le corps, sous 1.500° de chaleur.
La bière est posée sur un chariot métallique, à tablier d’amiante, et roulant sur rails (en somme c’est très ingénieux toute cette petite mécanique, mais un peu compliqué). Hop! une porte de fer se lève, une caverne incandescente s’ouvre, où danse en ronflant une brume rose: une flaque de chaudeur et de lumière fouette les faces, aveugle les yeux, gerce la peau. Hop! la caisse au mort est enfournée: instantanée, une vague de flamme, pareille au soleil, l’avale: et la porte de fer est retombée: flac! Une minute ou deux un grésillement de friture filtre, ensuite plus rien qu’un monotone ronflement de poêle bien réglé.
C’est vraiment merveille comme a la vie dure la matière humaine. Ce travail, on se l’imaginerait, doit s’achever aussitôt; il prend trois quarts d’heure. Il prendra près d’une heure sans doute cette fois, à cause du drap des vêtements, du cuir, des chaussures, des boutons de métal, qu’on n’osa se risquer à détacher du mort. A travers six petits hublots dans le four encastrés, on accompagne les événements. Tout d’abord un dansant rideau de brume rose masque tout: c’est les viscères et les chairs qui rissolent. Le voile assez tôt se désagrège, dégage un squelette rose tendre si furieusement éclairé qu’il semble transparent, étendu à même un ouragan de flamme rouge cerise. C’est vraiment l’Enfer. Le squelette paraît vivre encore et souffrir; on distingue s’écarter les fémurs «comme les jambes d’une femme lubrique», et les genoux se soulever: derniers ligaments qui se rétractent. Tout retombe. Autour du torse, de vagues choses feuilletées, tel un paquet de vieux papiers, s’effritent, se tordent, s’envolent, volatilisés par l’haleine de la fournaise; une apophyse émerge, se lève, tombe; rose et blanc, le squelette seul subsiste, rose et blanc à travers la flamme rose. Le crâne est très visible. Le brasier travaille, il s’acharne à exprimer toute la gélatine des os. Que c’est solide un corps humain! Oh l’admirable architecture!
A quoi, nous demandons-nous, à quoi peuvent bien tout ce temps s’occuper les invités alignés sur les banquettes d’en bas? La crémation, proscrite par la religion catholique, représente généralement un défi des libres penseurs; il n’est donc pas rare qu’un habitué de réunions publiques, un franc-maçon de préférence, du haut de la tribune à ce préparée, explique à ses ouailles quelle victoire nouvelle ils sont en train de remporter sur l’Obscurantisme. Sinon, l’ennui morose, et pour les proches du mort, d’assez noires réflexions. Les femmes notamment écartent malaisément leur pensée de la fournaise au-dessus de leurs têtes ronflant, et qui leur impose ironiquement la vision réelle de l’Enfer. Les hommes se répandent dans les cabarets prochains, la porte du cimetière étant toute voisine. De ces choses, l’entrepreneur de convois et un employé à mi-voix dissertent. L’employé s’étonne--la sole de fer porteuse du corps étant creuse et constamment traversée d’eau froide immédiatement bouillante (sinon le métal sous tant de chaleur se tordrait)--s’étonne que la Ville n’installe quelque buvette, hygiénique et anticléricale: grogs et punchs ou vin chaud, voire une salle de douche ou au moins de bains de pieds.
La cuisson enfin parfaite, la porte de fer se lève, un menu tas d’os blancs apparaît, que sans rire, le préposé invite les parents à reconnaître. Tibias, fémurs, radius et crâne semblent intacts; le reste se dissémine en petits tas pulvérulents. Non pas inodore cette fois-ci: les vêtements, crainte que ne partît avec eux cette viande morte depuis six mois, ayant été conservés, en place de l’unique suaire du règlement. D’où une écœurante odeur de laine, cuivre et cuir.--Peuh, cela répugne, marmonne à l’écart un assistant!--Quelle infection, chuchote l’autre. Les parents se taisent, un peu décontenancés. Cependant est amenée l’urne, manière d’augette en grès (0,28 × 0,48 × 0,28); les ouvriers fourniers, au moyen de raclettes, pelles et balayettes d’argent (fichtre!) y déversent le phosphate de chaux qui fut voici une heure, une effigie humaine encore. Les fémurs, un peu longs d’un coup sec sur le bord de l’auge, sont cassés. L’épouse, amenée, dit à sa fillette: «Tiens, embrasse ce qui nous reste de ton père.» L’enfant baise le crâne, sans conviction. L’auge alors close et scellée, ce tas de cendres qui logiquement devraient être aux vents jetées comme faisaient nos aïeux de celles des criminels au bûcher condamnés, s’en retourne vers la fosse violée, d’où tout à l’heure chair et os, et figure, on le sortit. Je remarque ceci: aux parents, qui accompagnent, pas une minute la pensée ne vient de se découvrir, à présent, devant ce résidu chimique. Il est neuf heures et demie; dans la rue, un convoi de pauvres vers Pantin s’achemine. La bière, noyée sous les bouquets et les couronnes, se fait prophétiquement une montagne de fleurs. Des hommes suivent, et des femmes qui pleurent, et en avant, dans un fiacre, un prêtre en surplis blanc s’aperçoit, et dans le ciel délavé de ses brumes, le soleil luit.
DU PONT DES ARTS, BALCON DE PARIS
--Pourquoi, Seigneur, les hirondelles Si bas, puis si haut volent-elles: Qu’en savent-elles, Qu’en sais-je, rien;
Et moi, pourquoi gai, puis morose, Pourquoi mes vers, pourquoi ma prose, Pourquoi sous mes doigts cette rose, Qu’en sais-je? rien.
TABLE
Dédicace 7 Éphéméride 9 Sans date: A quoi bon? 14 L’esprit du haut de l’escalier 18 Printemps Lorrain 20 Et la ville! 23 Éphéméride 27 L’agent consciencieux 28 Éphémérides 29 Mais ne te promène donc pas... 36 De quelques rêves 41 Récurrence 43 Zigomar 48 La revanche de Zigomar 50 Danse macabre 52 Trait historique 55 Télépathie 57 C’est la faute à Claudel 59 Outre-tombe 63 Pour la bonne bouche 67 Confession au Dr Cabanès 69 Un plagiat éhonté 71 Brindes 78 Rachel, quand du Seigneur... 83 Dioscures 95 Ovigny... 100 Sous la foule 105 Cas de conscience 110 Sous la voûte d’un pont 112 Éphémérides 117 Propos d’un profane 122 D’un vol fameux... 129 Le supplice du feu 135 Du pont des Arts, balcon de Paris 144
Achevé d’imprimer le 12 Février 1926, sur les presses de l’Imprimerie Alençonnaise, 9-13, rue des Marcheries, 9-13 Alençon (Orne)