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Chapitre 10

La nuit avait surpris les Apôtres à table ; et, depuis quelque temps, des torches de bois résineux, tenues par des femmes, éclairaient leur orgie.

Ces torches, aux lueurs sanglantes, projetaient de lourdes vapeurs, qui, se réunissant, se condensant au plafond de la salle, formaient sur les convives un nuage épais, sous lequel leurs figures, si fortement caractérisées, se détachaient en relief et semblaient flamboyer comme dans une ardente fournaise.

Il y avait là un de ces rares, un de ces puissants sujets de peinture qui firent la joie et la gloire du chef de l’école hollandaise. Grand cadre, fantastique distribution d’ombre et de lumière ; personnages étranges, aussi saisissants par la sauvage expression de leur mine que par la forme, la couleur et la matière de leur accoutrement ; la scène, enfin, se fût à jamais gravée dans le cerveau d’un artiste.

Quelle scène !

Montrerai-je ces gens ivres d’alcool, enflammés de désirs sensuels, qui sommeillent accoudés sur la table, ou bredouillent quelque sale refrain, ou, l’haleine brûlante, les doigts et les prunelles avides, fourragent brutalement les charmes grossiers de leurs maîtresses ! Les esquisserai-je, elles aussi, ces Indiennes, débraillées, demi-nues, mendiant à l’envi les dégoûtantes caresses du maître ? Me faudra-t-il faire entendre les conversations immondes, ou le retentissement des lèvres qui se collent sur les chairs palpitantes, mêlés au bruit écœurant des hoquets ? À quoi bon ! le théâtre, les décors, les acteurs sont suffisamment indiqués, continuons plutôt notre récit.

L’entrée de Meneh-Ouiakon fut accueillie par des hourrahs formidables, qui réveillèrent les dormeurs.

Chacun des Apôtres prit une posture plus décente, et les squaws réparèrent à la hâte le désordre de leur toilette.

— À la santé de Meneh-Ouiakon ! dit le Mangeux-d’Hommes, après avoir versé quelques gouttes de whisky dans sa coupe qu’il tendit à la jeune Indienne.

— À sa santé et à celle de notre brave capitaine ! beugla toute la bande, hommes et femmes.

Épouvantés par le tintamarre, les chiens poussèrent un long hurlement.

Cependant, Meneh-Ouiakon avait repoussé le gobelet du capitaine avec un geste de dégoût, et en murmurant quelques paroles que Dubreuil ne comprit pas, car elles avaient été prononcées dans un idiome indien.

Mais le Mangeux-d’Hommes les entendit sans doute : il fronça les sourcils, jeta sur Meneh-Ouiakon un regard sinistre et fit, du bras, un mouvement comme pour lui jeter le gobelet au visage. Pour elle, cette colère ne parut point l’émouvoir : debout, à deux pas du capitaine, l’œil provocateur, la lèvre dédaigneuse, elle semblait vouloir exaspérer plutôt qu’apaiser le courroux du chef des Apôtres.

Adrien Dubreuil se sentit frissonner pour cette créature si frêle, si belle, qui ne craignait point de braver ce monstre sanguinaire. Un instant, il crut que le colosse allait se ruer sur elle et la briser comme un roseau. Mais il n’en fut rien : Jésus laissa retomber son bras, éteignit sous leurs longues paupières le feu sombre qui brillait dans ses prunelles, et dit d’une voix sourde, après avoir précipitamment vidé la coupe refusée par Meneh-Ouiakon :

— Ouennokedjâ, chante-nous le chant de Pontiac.

— Oui, le chant de Pontiac ! dirent plusieurs Apôtres.

Cette demande changea sans doute les dispositions de l’Indienne, car l’expression méprisante, de sa physionomie fit place à un fin sourire ; et, soulevant à la hauteur de la tête sa main gauche, au poignet de laquelle était attaché par une cordelette en écorce un tambourin, assez semblable à un tambour de basque, elle fit résonner les coquilles et becs d’oiseaux suspendus autour en guise de plaques de cuivre, et dit, sur un ton rhythmique, tantôt élevé et hautain comme l’allocution d’un sachem à ses guerriers, tantôt doux et tendre comme la prière d’un amant à sa maîtresse :

« Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aïeux, gloire à Pontiac ! Le coup-d’œil de l’aigle était le sien. Plus fine que celle de la wolverine il avait l’oreille. Dans ses membres régnait la force des bisons ; dans son esprit séjournait l’habileté des grands sagamos. Suave comme le miel pour ses amis, sa parole retentissait comme le tonnerre quand il s’adressait à un ennemi.

« Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aïeux, gloire à Pontiac !

« Les perfides Saiganoschs avaient déterré la hache de guerre contre les braves Nitigusk ; Pontiac, qui aimait les derniers, rassembla ses amis, et leur parla ainsi :

« Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aïeux, gloire à Pontiac !

« Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aïeux, gloire à Pontiac !

« Gloire au plus noble, etc.

« Gloire au plus noble, etc.

« Gloire au plus noble, etc.

« Gloire au plus noble, etc.

« Gloire au plus noble, etc.

« Gloire au plus noble, etc.

« Gloire au plus noble, etc.

« Gloire au brave, etc.

« Gloire au plus brave, etc.

« Gloire au plus brave, etc.

« Gloire au plus brave, etc.

« Gloire au plus brave, etc.

« Gloire au plus brave, etc.

« Gloire au plus brave, etc.

« Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aïeux, gloire à Pontiac ! »

Cette longue mélopée avait été dite en français, langue que parlent ou comprennent généralement tous les aventuriers du Nord-ouest américain.

Malgré leur ébriété, la plupart des Apôtres l’avaient écoutée avec une attention soutenue, soit qu’ils fussent charmés par la voix mélodieuse de Meneh-Ouiakon, soit par déférence pour leur capitaine, dont les yeux couvaient avec amour la chanteuse.

Mais, à peine eut-elle fini, que l’un d’eux, Thadée, celui qui s’était senti blessé par les couplets de Jacques-le-Majeur, et qui, plus d’une fois, avait tenté d’interrompre la jeune fille, se leva dans un transport de rage.

— On nous insulte ! cria-t-il d’une voix altérée.

— Qui ? Quoi ? demanda l’Écorché.

— On insulte les Anglais, et nous sommes plusieurs ici de cette origine.

— D’abord, fit le flegmatique Judas, nous ne reconnaissons pas de nationalité ici. Tu as tort de te fâcher.

— Eh bien, alors, par le diable, je vais chanter à mon tour, et rira bien qui rira le dernier, reprit Thadée.

— Chante si ça te fait plaisir. Mais il me semble que c’est assez de chansons comme cela.

— Non, j’ai dit que je chanterais, et je chanterai !

— À ton aise, répliqua froidement l’Écorché.

Aussitôt Thadée, sautant sur la table, se mit à invectiver la France en une méchante pièce de vers, aussi absurde par le fond que détestable par la forme, débutant par ces mots :

Dubreuil aurait dû rire des efforts que faisait Thadée pour se rendre comique et qui n’aboutissaient qu’au grotesque, mais notre ingénieur avait la fibre nationale d’une délicatesse excessive ; au premier couplet, il sentit le rouge lui monter au visage, au second il faillit éclater, au troisième, l’explosion eut lieu.

— Scélérat ! proféra-t-il, en faisant un bond pour se jeter sur Thadée.

Par malheur, celui-ci le prévint.

Saisissant une cruche de grès à demi pleine de whisky, il la lança à la tête du jeune homme, qui, atteint par le projectile, roula aux pieds de Meneh-Ouiakon en poussant un cri douloureux, tandis que l’Apôtre répétait de sa voix insultante :

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