‹ Pensée françaiseChapitre 32 sur 39 · 2

2

Nous disions hier que notre peuple commence à confondre antisémitisme et patriotisme. Cette confusion, résultat d’une infériorité économique dont personne ne recherche les véritables causes et que les ignares charlatans du jean-baptisme lui expliquent à leur manière, est pour la société, et pour lui tout le premier, un danger d’autant plus grand que de temps immémorial on l’a formé à confondre également, comme il reproche aux Juifs de faire, ces deux choses différentes : la nationalité et la religion. Dès avant la grève de l’internat, les Voyageurs de Commerce Catholiques, des groupes importants de l’Association Catholique de la Jeunesse, diverses sections de la Société de Saint-Jean-Baptiste, s’associèrent à la sommation des internes. De tout côté on téléphonait avec arrogance, parfois grossièrement, au secrétaire de Notre-Dame, M, Laporte, au président du conseil médical, le Dr Albert Lesage, à divers autres représentants de l’autorité, pour leur demander la raison de faits imaginaires tendant à jeter un jour odieux sur l’engagement du Dr Rabinovitch, et les menacer de boycotter l’Hôpital Notre-Dame à Montréal et dans la province. Le Devoir,qui sans prendre parti ouvertement (les annonceurs juifs ont, n’est-ce pas, droit au respect) s’est appliqué consciencieusement à exciter les passions populaires en propageant les inventions malicieuses dont nous avons parlé (il est même allé jusqu’à raconter que Rabinovitch avait exigé en compensation une bourse d’études en Europe), constatait mardi :

« Parmi les sociétés qui ont protesté contre le contrat conclu entre l’hôpital et M. Rabinovitch, on relève les noms suivants : l’Ordre des Canadiens de naissance, l’Association catholique des Voyageurs de Commerce, plusieurs sections de la Société Saint-Jean-Baptiste, les Chevaliers de Carillon, les Épiciers-Bouchers (Note del’Ordre : « catholiques », sans doute ?),la Feuille d’Erable rouge (par l’entremise de son représentant, M. Pelletier) et plusieurs autres. »

Il y avait évidemment un mot d’ordre, dont l’aumônier de l’Association Catholique des Commis-Voyageurs pourrait peut-être nous dire l’origine.

Devant ce concert de calomnies, de récriminations, de menaces, la direction de l’hôpital s’affola. L’intérêt, l’honneur même de l’établissement, exigeait qu’elle tînt tête à la meute, sauf à faire connaître la vérité par la presse (qui à l’exception du Devoirlui était acquise tout entière) et par la radio. Peu habile à ces sortes de luttes, d’ailleurs trahie de l’intérieur par quelques chefs de services qui voudraient bien arriver au conseil médical et dont l’action, propice à la destruction de toute autorité laïque – nous ne disons pas laïcisante – dans les hôpitaux comme à l’Université de Montréal, se traduira un jour ou l’autre par quelque « dégobeillage », elle a cru sauver la situation en acceptant, avec la démission du Dr Rabinovitch, une dérisoire amende honorable des grévistes. Nous le regrettons pour elle, mais elle a eu tort. L’Hôpital Notre-Dame a certes besoin de l’appui unanime des catholiques et sa première raison d’être est de les servir, mais il est certains faits que la direction, même si elle s’en tient aux considérations d’intérêt matériel, ne devrait pas oublier. Il n’est pas d’année où quelque hôpital de Montréal – que ce soit Notre-Dame, Sainte-Justine, la Miséricorde ou Saint-Jean-de-Dieu – n’ait besoin d’une subvention gouvernementale ou municipale : or, la caisse de la Province de Québec, celle de la Ville de Montréal, ne sont pas plus catholiques que protestantes, et les pouvoirs publics se demanderont peut-être à l’avenir, avant de subventionner une institution de bienfaisance, quel esprit l’anime : la charité chrétienne ou le sectarisme. Parce que tout le monde a soutenu leur opportune campagne contre le blasphème, les grotesques commis-voyageurs « catholiques » sont en train de se muer en énergumènes qui menacent la liberté la plus élémentaire des laïques en matière sociale. Si la direction de Notre-Dame estime nécessaire de céder à leurs chantages, elle s’apercevra bientôt qu’il y a parmi les catholiques de la province de Québec une nombreuse clientèle, non la moins payante, qui ayant à choisir entre plusieurs hôpitaux préférera celui où le malade ne reçoit pas ses soins de jeunes « patriotes » fermés à tout sentiment de devoir et d’honneur professionnel, voire de simple honnêteté. Pour notre part, nous saurons nous rappeler à l’occasion que la direction de Notre-Dame a manqué à son devoir en reprenant à son service, malgré ses nobles paroles, des internes qui, dans les pays où le « patriotisme » n’est pas une excuse à toutes les forfaitures, auraient été justiciables du code pénal.

Au point de vue médical, les seize ou dix-sept internes-étudiants de Notre-Dame relèvent encore de la Faculté de médecine. Il y a actuellement tant de chômeurs dans le corps médical que la Faculté pouvait, sans inconvénient pour le public, faire un exemple de ces jeunes messieurs en les priant d’aller compléter leurs études ailleurs. Elle non plus, elle n’entend pas appliquer de sanctions.

Enfin, il ne semble pas que le Collège des Médecins et Chirurgiens, auquel la plupart des médecins grévistes de Notre-Dame, de l’Hôtel-Dieu, de la Miséricorde, de Sainte-Justine et de Saint-Jean-de-Dieu demanderont en juillet prochain le droit de pratique, soit avisé officiellement de la tare professionnelle de ces messieurs. Le conseil de la profession voterait des félicitations aux grévistes, les exhorterait à recommencer au besoin, que nous n’en serions nullement surpris : la dégradation complète des professions libérales, chez nous, exige que le « patriotisme » aille jusqu’au bout. Le Canada anglais s’enorgueillit à bon droit des découvertes des Banting, des Collip et de plusieurs autres, parmi lesquels des Juifs : nous, embusqués derrière un cordon de malades comme jadis les héros de Chateauguay derrière leur barricade de troncs d’arbres, nous avons gagné sur le Dr Rabinovitch, licencié de l’Université de Montréal avec grande distinction, la mémorable bataille de 1934.

Cet exploit, il retentira dans tous les coins du Canada français – tout au moins de la Province de Québec – durant les trois jours que durera la Saint-Jean-Baptiste. Et notre peuple se dira que s’il peut, grâce à Madame Dionne, envoyer des engendreurs de race comme M. Dionne aux foires internationales, ce n’est pas qu’il ne pourrait pas avoir lui aussi – la moralité des grévistes de l’internat le prouve – ses anticonceptionnistes et ses avorteurs.

L’Ordre, 1934.

q

Page 1