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Chapitre 29

Marcelle partit d’un pas rapide et se dirigea vers le centre de Paris. Ses idées assez confuses suivaient cependant une pente naturelle ; elle avait songé à madame Jalin. Sans doute il eût mieux valu aller prendre l’avis du docteur, mais elle avait toujours eu peur de lui, ce qui est assez fréquent chez les enfants, même ceux qui ont pour le médecin l’affection la plus réelle. De plus, elle ne savait pas ce qu’il lui dirait ; il était bon pour elle, mais elle ne le connaissait guère ; il n’avait pas de femme, il n’avait pas d’enfants… Elle aimait mieux essayer de retrouver sa bonne madame Jalin, l’amie de ses jours néfastes, sa première protectrice… Qui sait ?… Elle était peut-être revenue ! Elle allait peut-être la retrouver avec Rose… À cette idée, le cœur de Marcelle battit si vite qu’elle fut obligée de ralentir le pas. Retrouver Rose, ce serait presque retrouver la maison de mademoiselle Hermine.

À mesure qu’elle avançait, son courage diminuait. C’était bien loin, et si elle ne trouvait personne, que ferait-elle ? Sa poche lui paraissait lourde ; c’était la boîte de papiers qui l’appesantissait ainsi. Elle eut envie de s’arrêter quelque part pour en regarder le contenu. Que d’années s’étaient écoulées depuis que, debout, près de mademoiselle Favrot, elle avait vu celle-ci ranger les papiers et le petit paquet qui contenait les cinquante francs de Marie Monfort !

C’est vrai ! Marcelle avait cinquante francs à elle, unique et pauvre héritage de sa mère ! Cette pensée lui rendit soudain le courage. La somme lui paraissait considérable, car elle n’avait fait que des emplettes de ménage, et pour cinquante francs on a beaucoup de pain, d’œufs et de côtelettes. Dans tous les cas, elle pouvait vivre pendant quelque temps, assez longtemps pour retrouver Rose… Elle n’eut pas l’idée de se demander où elle irait coucher cette nuit-là.

Elle marchait vite, et pourtant les Champs-Élysées n’en finissaient pas. Que de fois elle s’était dit qu’un jour elle prierait Rose de la mener voir en détail les petites boutiques, les chevaux de bois, les voitures à chèvres, toutes choses extraordinaires, à peine entrevues dans les courses rapides de la fidèle bonne, qui ne se sentait jamais à l’aise hors de sa demeure !

La voiture à chèvres, les boutiques et les chevaux de bois étaient à leurs places, mais Marcelle ne leur accorda même pas un regard : elle passa rapidement, cherchant les endroits où se trouvaient le moins de promeneurs, longeant les pelouses, et se hâtant, comme si elle sentait derrière elle la poursuite de quelque ennemi.

Arrivée à la place de la Concorde, elle éprouva un peu d’hésitation, en traversant les voies sillonnées d’équipages, elle gagna un des massifs d’asphalte qui entourent les fontaines ; là, elle s’arrêta pour respirer. Elle était bien fatiguée ; la nuit d’angoisses, son mauvais sommeil, le manque de nourriture, car depuis la veille elle n’avait rien mangé, la hâte de sa fuite – car c’était une fuite ! – toutes ces peines, toutes ces émotions l’avaient épuisée. Elle s’aperçut qu’elle avait faim et pensa à acheter un petit pain chez un boulanger. Pour cela il fallait de l’argent. Elle s’approcha de la fontaine, qui ne jouait pas ce jour-là, s’appuya contre le bassin et glissa la main dans sa poche.

Un vague sentiment de prudence l’avertit de ne pas tirer sa boîte hors de sa cachette ; elle se dit qu’on lui demanderait peut-être ce qu’elle faisait là, qu’on voudrait peut-être regarder ses papiers… la silhouette d’un sergent de ville se dessinait à quelque distance… Marcelle égratigna le carton avec ses doigts, prudemment, de peur d’endommager les papiers ; elle cherchait à tâtons ce petit paquet de monnaie… Tout à coup elle sentit des pièces couler entre ses doigts. Étonnée, elle en retira une au hasard… C’était de l’or !

Elle en prit une autre, c’était aussi de l’or. Stupéfaite, elle se demandait si ce n’était pas un mirage, si la fatigue et la faim n’obscurcissaient pas son intelligence, quand elle se rappela les dernières paroles lucides de mademoiselle Hermine :

— Prends la boîte, cache-la, c’est à toi…

— Ô ma bienfaitrice ! murmura l’enfant en pressant sur ses lèvres les louis d’or épargnés pour elle, vous aviez pensé qu’un jour je serais chassée de votre maison, vous aviez voulu m’épargner les horreurs de la misère.

Sa poche était pleine d’or, que la boîte crevée laissait couler lentement.

Les larmes de l’orpheline tombèrent dans le bassin de la fontaine.

Le jour baissait ; un homme grisonnant, aux traits durs, à l’air rigide, traversa la rue Royale et aborda sur le même massif : lui aussi avait l’air triste et harassé ; il s’approcha de la fontaine, du côté opposé, et s’appuya également sur le bord, les yeux baissés, pensant à des choses secrètes et douloureuses. Marcelle fit un mouvement pour reprendre sa course et poussa un soupir ; l’homme leva la tête et la regarda.

— Elle n’est pas si grande, se dit-il à lui-même, pauvre fille, comme elle est pâle !

L’enfant le regarda à son tour.

— Pauvre homme, pensa-t-elle, il a peut-être perdu tout ce qu’il aime.

Leurs yeux se rencontrèrent dans le même sentiment de compassion, puis chacun d’eux, avec un effort, s’arracha à ce semblant de halte, et reprit sa course vers l’inconnu. Marcelle se dirigea vers la rue Royale, l’homme s’enfonça dans les Champs-Élysées ; la nuit venait, et le ciel était rouge au couchant ; mais aux rayons du soleil le plus éclatant, comment, dans cet homme sévère et triste, Marcelle eût-elle reconnu son père ?

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