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Chapitre 33

— Qu’est-ce que je vais faire de l’enfant ? se demandait Simon, pendant la veille anxieuse de sa fille. Je ne puis pas me faire gouvernante et la garder chez moi, d’autant plus que si j’étais assez riche pour vivre seul en travaillant, je suis trop pauvre pour vivre à deux sans rien faire…

Rose avait proposé ses services au petit ménage. Elle ne demandait pas de gages, elle voulait servir par dévouement l’enfant adopté par mademoiselle Hermine ; il semblait à la bonne créature qu’en agissant ainsi, elle continuerait l’œuvre de sa maîtresse ; mais Simon ne voulut point en entendre parler. Son âme ombrageuse refusait les services non payés, prétendant, non sans raison, d’ailleurs, qu’accepter ce que l’on ne peut rendre, équivaut à s’imposer une servitude. Cet axiome, vrai en d’autres temps, affligeait profondément le cœur de Marcelle. Cependant, à force de causer avec Rose, pendant les heures où Simon sortait pour s’occuper de ses affaires, la fillette avait fini par obtenir de la fidèle servante la promesse d’accepter les appointements que Simon s obstinait à lui offrir. Elle irait donc avec eux dès qu’ils auraient choisi un domicile.

C’était un point de gagné pour Simon ; mais le reste était encore problématique. Il se rendait bien compte de ce qui pouvait manquer à l’éducation de sa fille… Qui l’achèverait ? Un externat sans doute. L’âme en repos de ce côté, Simon procéda à son installation.

Rue Bleue, au sixième étage, deux chambres sur la cour, une salle à manger et une cuisine, voilà ce que s’offrit le père de Marcelle. Ce logis fut meublé succinctement de meubles loués, car Simon, grâce à ses constantes pérégrinations, avait la plus sainte horreur du définitif, et Rose, pourvue du strict nécessaire en fait de vaisselle et de casseroles, s’installa dans la laide petite cuisine, large comme les deux mains, et sombre en plein midi, malgré sa proximité des toits.

La bonne fille était économe, et la petite famille ne dépensait rien au-delà du nécessaire. Plus de petits plats fins, plus de ces dîners bien simples, mais où tout était parfait. Il est vrai qu’en revanche Rose savait donner l’apparence d’un régal même à un modeste œuf sur le plat ; néanmoins, elle commença par souffrir dans son amour-propre de cordon bleu. C’est à Marcelle qu’elle contait ses doléances, et celle-ci les écoutait l’oreille basse. Elle s’était bien gardée de parler du désir exprimé par Robert Bréault de s’attacher la cuisinière. Elle craignait d’exposer son humble amie à des luttes intérieures où ni la raison ni l’intérêt ne lui seraient d’un grand secours.

En effet, tout alla bien ou à peu près pendant une quinzaine de jours. Rose s’était armée d’un grand fonds de patience vis-à-vis de celui qu’intérieurement elle appelait : l’ours. L’humeur morose de Simon glissait sans effet sur la surface polie de son indifférence, comme la pluie sur les vitres ; elle était résolue à ne pas y accorder la moindre attention. Mais quand le bien-être de Marcelle fut en jeu, toute cette belle philosophie s’écroula comme par enchantement.

Un soir, Marcelle, après le dîner, s’approcha de son père avec les manières à la fois timides et câlines d’une enfant aimée qui sait qu’elle n’a pas de droits dans la maison. Elle avait appris cette conduite pleine de réserve près de madame Favrot, au temps où elle était encore assez choyée pour se permettre des caresses, et déjà assez grande pour savoir qu’elle n’avait aucun droit d’en réclamer. Chez mademoiselle Hermine, bien qu’elle eût été cent fois plus heureuse, elle n’avait jamais pu se figurer autre chose que la réalité : quand elle était tentée de l’oublier, le souvenir de son arrivée sur le seuil de cette demeure hospitalière la ramenait bien vite au sentiment de sa véritable position.

— Père, dit Marcelle en posant les deux mains sur l’épaule de Simon, je voudrais bien aller demain, si cela vous était égal, voir mes amis Bréault.

Simon se retourna brusquement comme sous une morsure.

— Tes amis Bréault ? répéta-t-il, pourquoi faire ?

Le ton était dur, la parole sèche, le regard sévère. Marcelle baissa la tête et appuya son menton sur ses mains croisées, doucement appuyées sur l’épaule de son père.

— J’aurais envie de les voir, dit-elle ; il y a longtemps que je n’ai vu Jules, et c’est demain dimanche, et puis je voudrais demander quelque chose à M. Robert pour mes leçons ; il y a dans le livre d’histoire quelque chose que je ne comprends pas.

— Tu travailles donc seule ? fit Simon légèrement surpris.

— Il faut bien, papa… je ne sais pas tout ce que je dois savoir… et quand il faudra passer mes examens…

— Des examens ? dit brusquement Simon, pourquoi faire des examens ?

— Mais, mon père, pour gagner ma vie plus tard, quand je serai grande…

Monfort réfléchissait, et ses réflexions n’étaient pas aimables, Marcelle parlait d’examens ; évidemment elle avait arrangé sa vie, ou bien on l’avait arrangée pour elle, sans s’inquiéter de lui, comme s’il ne devait jamais revenir. C’était assez sensé, étant donné que rien n’annonçait qu’il pût revenir un jour. Mais à présent qu’il était revenu, il se heurtait à tout instant à des projets faits sans sa participation, à des plans où il n’avait pas de place ; c’était peut-être mérité, mais à coup sûr c’était désagréable. Il prit soudain une résolution qu’il couvait depuis quelque temps.

— Tu ne passeras pas tes examens, dit-il d’un ton ferme, tu n’as plus besoin de gagner ta vie. Je suis ton père, je te garde près de moi, – tu iras en pension, s’il le faut, pour terminer ton éducation, mais pour un an seulement. Ta vivras avec moi, tu n’as pas à t’inquiéter de l’avenir.

Marcelle écoutait. Elle retira doucement ses mains de l’épaule paternelle ; il lui semblait qu’il y avait une grande cruauté à lui ravir la possibilité de se suffire un jour à elle-même ; elle avait dirigé jusque-là son existence vers ce but, et ce n’est pas en une heure qu’on apprend à rêver d’un nouvel avenir. D’ailleurs, elle aimait le travail pour lui-même, et le mot « pension » venait de la glacer.

— Pourtant, papa, dit-elle, j’aimerais bien voir les messieurs Bréault, si vous vouliez le permettre.

— Plus tard, gronda Simon. J’ai à travailler, tu me déranges. Laisse-moi tranquille.

— Bonsoir, papa, dit doucement la fillette en présentant son front aux lèvres de son père ; il y mit un baiser, et elle se rendit silencieusement dans sa chambre.

Simon poussa un soupir qui était fait par moitié d’allégement et d’humeur, puis il se remit à compulser ses registres. Depuis huit jours, il avait un emploi dans une fabrique, et si sa position matérielle s’en trouvait fort améliorée, le plus clair de son temps avait cessé de lui appartenir.

Si Monfort avait mieux connu les antécédents de Rose, il eût senti son âme s’emplir d’effroi au bruit terrible que faisaient les casseroles sur l’évier dans la cuisine. Rose était ordinairement réservée dans l’accomplissement de ses devoirs, mais chacun sait comment une cuisinière peut faire évaporer le trop-plein de son âme à l’aide des grincements du métal sur la pierre. Ce soir, les casseroles faisaient un bruit semblable à celui du tonnerre. Simon n’y prit point garde, il n’était plus au courant des mœurs françaises.

Soudain, la porte de la chambre où il travaillait s’ouvrit, puis se referma. Il leva les yeux et aperçut Rose, qui le dominait, lui assis, de toute sa hauteur de grenadier ; appuyée au chambranle de la porte, elle le regardait d’un air sévère.

— Qu’est-ce que vous voulez ? dit-il en suspendant sa plume pour un instant.

— Les ordres de monsieur pour les repas de demain.

Monfort détestait commander son dîner ; pour un homme habitué à manger au restaurant ce qu’on mettait devant lui, c’était un supplice que de se rappeler le nom des plats et leur composition.

— Je ne suis pas cuisinière, dit-il d’un ton bourru. C’est votre affaire et non la mienne. Laissez-moi tranquille dorénavant, s’il vous plaît. Vous ferez ce que vous voudrez.

Il se remit à la besogne, espérant être débarrassé pour jamais de sa corvée.

— Très bien, monsieur, fit Rose avec sa tranquillité habituelle. Maintenant, qu’est-ce que monsieur a décidé pour demain ? Est-ce que mademoiselle va chez les messieurs Bréault ?

Cette fois, Simon posa sa plume et se retourna tout à fait.

— Faites-moi le plaisir, dit-il, de vous mêler de ce qui vous regarde. Si j’ai des ordres à donner, je les donnerai quand j’en aurai. Demain ma fille reste ici pour me tenir compagnie.

— C’est très bien, monsieur, répondit Rose impassible, monsieur est le maître, bien entendu ; mais il ne faudrait pas que monsieur se figurât que c’est pour le bien de mademoiselle, ce qu’il en fait. Mademoiselle ne s’amuse déjà pas trop ici, dans ce vilain appartement…

Monfort lui jeta un coup d’œil terrible.

— Car l’appartement est vilain, monsieur ne peut pas l’ignorer, vu qu’il l’a dit lui-même en le louant ; et mademoiselle était habituée au grand air ; l’air à Passy est beaucoup meilleur que rue Bleue, tout le monde sait cela. Je pense que mademoiselle tombera malade si elle ne prend pas un peu de distraction.

— Vous la promènerez au Jardin des Plantes, gronda Simon en se penchant sur son registre.

— Ce n’est pas le Jardin des Plantes qu’il faudrait à mademoiselle, continua Rose sans s’émouvoir : elle a perdu sa meilleure amie, elle est pleine de chagrin, bien qu’elle n’en montre rien à monsieur ; cette enfant voudrait parler de mademoiselle Hermine avec ceux qui l’ont connue, et puis M. Robert a été son maître, et un bon maître, qui ne prenait pas d’argent pour ses leçons, de sorte que ne l’ayant pas payé, on lui doit bien quelques égards ; mais je n’ai pas la prétention d’apprendre ces choses-là à monsieur qui les sait mieux que moi. Monsieur a de l’éducation, et moi je ne suis qu’une femme de service, qui ne sait rien du tout.

Elle se tut et resta immobile, les yeux perdus dans le vague, selon son habitude. Elle voyait certainement à cette minute la maison des Bréault, avec Robert triste et fatigué, en face de son père infirme. Simon fit pivoter sa chaise sur un pied de derrière, et la regarda dans le blanc des yeux.

— Est-ce que vous vous êtes figuré, dit-il, que je souffrirais chez moi un autre maître que moi ? Allez à votre cuisine et ne vous avisez pas d’en sortir.

— Très bien, monsieur, répondit l’imperturbable Picarde ; je connais trop le respect que je dois à monsieur pour l’oublier ; mais si monsieur se figure qu’il est un bon père, monsieur se trompe.

Elle disparut avec une prestesse étonnante, vu sa largeur et sa hauteur, et lorsque Simon, qui n’avait cependant pas perdu de temps, ouvrit la bouche pour répondre, il ne vit plus que la porte.

Plus bourru que jamais, intimement persuadé de son impuissance à lutter d’arguments contre la vieille bonne, il se remit à son registre. Mais les chiffres ne voulaient pas s’aligner, il faisait de tout petits pâtés avec sa plume gorgée d’encre, et le grattoir faisait sur les pages proprettes un travail aussi parfait qu’ennuyeux et d’ailleurs déshonorant. Au bout d’une demi-heure, les pâtés ne faisant que se multiplier et les chiffres que s’entêter à ne pas se ranger à leur place, Simon ferma le livre, prit son chapeau, éteignit sa lampe, et descendit dans la rue, au grand scandale de son concierge, car il était près de onze heures.

C’est fort bien de revenir d’Amérique, le cœur gonflé de colère et de vengeance, de tomber miraculeusement, dans un cabaret du Havre, sur une piste insaisissable, de retrouver sa fille, de la retrouver, non au dernier degré de la misère et de l’abjection, comme ce n’était que trop à craindre, mais dans une situation matérielle et morale excellente, de se voir père, après avoir cru pendant des années qu’on n’avait plus personne sous le ciel pour penser à vous avec tendresse ; mais tant de biens ne réclament-ils pas en échange l’accomplissement de quelques devoirs ?

Ah ! les devoirs et les droits ! Quels êtres insociables ! Ils tendent malgré tout à se grouper par affinité, tous les devoirs d’un côté, tous les droits d’un autre ! les devoirs : côté des autres ; – les droits : côté de soi ! Nous voulons bien reconnaître les devoirs de notre prochain envers nous, mais encore faut-il qu’il admette nos droits, – droits sacrés, qui priment tout, – puisque ce sont les nôtres.

Sans doute, à côté de cette respectable collection de droits, nous admettons la nécessité de quelques devoirs, par exemple ceux que chacun est tenu d’observer pour être pareil aux autres, devoirs essentiellement mondains et de bonne compagnie. Aussi Monfort s’était dit une fois pour toutes que sa fille, délaissée par lui fortuitement et sans qu’il en fût responsable, ne devait plus rien devoir à personne qu’à lui. Il paierait pour l’éducation de Marcelle tout ce qui serait nécessaire, plus même que le nécessaire ; il travaillerait pour gagner cet argent alors qu’il avait pensé pouvoir se reposer désormais, et ce travail ne lui coûterait pas de regrets ; mais l’éducation de sa fille, en revanche, ne dépendrait que de lui : il en serait le seul juge et le dispensateur suprême.

Ce point une fois établi, il avait jugé que Marcelle en savait assez. En effet elle avait acquis, sous l’intelligente tutelle de Robert Bréault, des notions beaucoup plus étendues qu’on ne les possède ordinairement à son âge et même plus tard.

— Sa mère n’en savait pas tant, se dit Simon, et pourtant c’était une bonne femme.

Ce fut la conclusion de ses pensées sur ce point. Cependant, il avait eu la vague conscience de l’impossibilité pour la jeune fille de passer seule avec lui les années d’adolescence qui la séparaient encore du moment où elle pourrait tenir la maison de son père, et surtout d’acquérir une sorte d’indépendance.

Plus fait aux mœurs américaines qu’aux nôtres, Simon aspirait avec impatience à l’heure où sa fille pourrait sortir seule et non escortée de l’éternelle Rose, que, suivant une expression vulgaire, mais énergique, il commençait à porter sur ses épaules.

Ce temps viendrait ; tout vient, la vieillesse surtout ; mais la philosophie de Simon venait d’être étrangement troublée par l’invasion de Rose dans le domaine de ses sentiments intimes. Au fond, elle n’avait fait que répéter tout haut à ses oreilles ce que sa conscience lui avait déjà murmuré plus d’une fois, que son absence avait laissé contracter à sa fille des obligations considérables envers d’autres que lui, et qu’il ne pouvait faire table rase de ces obligations ; il serait forcé de les laisser entrer pour une part dans ses plans d’existence. L’être entêté, despotique et bourru qui ne sommeillait jamais longtemps dans l’âme de Simon se réveilla tout à coup pour protester avec fureur.

— Je ne veux pas ! s’écria-t-il. La belle affaire ! ils lui ont rendu quelques services ? Qui est-ce qui n’a pas rendu de services ? Si mademoiselle Hermine vivait encore, je ne dis pas ; c’est à celle-là que je devrais véritablement de la déférence. Mais les autres ? D’abord ce n’est pas pour Marcelle qu’ils l’ont fait, c’était pour mademoiselle Hermine et je n’ai pas de gré à leur en savoir.

Ce raisonnement spécieux contenta tout-à-fait la moitié boudeuse et mauvaise de Simon. Restait l’autre. Si Marcelle aimait ses anciens amis, ce qui était après tout fort naturel, ne l’affligerait-il pas en la privant de leur société ?

— Bah ! se dit-il, elle est jeune, elle est à l’âge où l’on oublie sans peine ; et puis, quand même elle devrait en souffrir ! Cette vie est pleine de tribulations qu’il faut s’accoutumer de bonne heure à supporter avec résignation. D’ailleurs je suis là, et l’amour d’un père remplacera tout dans son âme, ainsi que cela doit être.

Cela ne nous coûte rien de faire de la philosophie pour autrui ; – aussi Monfort rentra-t-il chez lui tout-à-fait rafraîchi et calmé par sa petite promenade.

Le lendemain, il emmena sa fille tout de suite après déjeuner, lui fit faire le tour de Paris, dîna avec elle dans un restaurant, et la ramena le soir avec une affreuse migraine, fruit de la fatigue et d’une nourriture à laquelle son estomac n’était pas habitué. Elle ne témoigna plus jamais le désir d’aller se promener : cette expérience avait châtié en elle toutes les velléités de dissipation.

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