XLV
La cane de sainte Brigitte
Il était une fois une princesse qui s'appelait Brigitte, et elle avait douze enfants. Pendant qu'elle voyageait avec eux sur mer, le navire qui les portait fit naufrage, et la princesse, se voyant sur le point de périr, invoqua sainte Brigitte et la supplia de la sauver ainsi que sa famille. La sainte exauça sa prière et ils furent changés en cane et en canetons.
Ils gagnèrent facilement la terre ferme, et, quand ils furent sur le rivage, sainte Brigitte leur apparut et leur dit qu'elle ne pourrait leur rendre leur forme première qu'au bout d'un certain temps: jusque-là ils devaient se rendre en pèlerinage à sa chapelle le jour de l'assemblée et le jour des Rogations, pour demander à Dieu le pardon de tous leurs péchés.
Lorsque leur pénitence fut terminée, sainte Brigitte put leur faire reprendre la forme humaine, et c'est depuis cette époque que l'on ne voit plus venir à sa chapelle la cane et ses douze canetons.
(Conté en 1897, par François Marquer, de Saint-Cast).
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Il était une fois une princesse que poursuivait un méchant capitaine qui en voulait à son honneur. Sur le point d'être atteinte par lui, elle se jeta à la mer, et elle allait périr, quand elle invoqua sainte Brigitte, sa patronne. Sa prière fut exaucée, et elle fut à l'instant changée en cane, de sorte qu'il lui fut facile de s'éloigner en nageant.
La sainte ne borna pas là sa protection: un peu plus loin la princesse rencontra un génie des eaux, qui la recueillit dans son palais sous-marin; elle y redevint femme et plus tard, il l'épousa.
En reconnaissance de cette miraculeuse intervention, chaque année, le jour anniversaire de celui où elle avait été sauvée, la princesse venait avec ses enfants remercier sainte Brigitte en sa chapelle. Mais pour éviter toute relation avec les hommes, elle se montrait alors sous la forme de cane, que la sainte lui avait donnée quand elle était en danger de se noyer, et ses enfants devenaient pareillement des canetons.
(Recueilli par Mme Lucie de V. H.)
La légende qui suit est beaucoup plus tronquée, et les conteurs ont oublié le commencement; mais elle explique pourquoi les apparitions ont cessé, et relate en même temps une vengeance de sainte Brigitte à l'égard d'une pèlerine irrespectueuse:
Du temps des fées, on voyait tous les ans, à l'assemblée de Sainte-Brigitte, arriver une cane suivie de douze canetons, qui se rendait à sa chapelle.
Elle y vint plusieurs années de suite; mais un jour un méchant garçon tua l'un des canetons d'un coup de pierre, et depuis ce temps, la cane ne reparut plus. Celui qui avait commis ce meurtre en fut puni, car à partir de ce moment lui et les siens n'éprouvèrent que du malheur.
Il ne faisait pas bon se moquer de sainte Brigitte. Un jour deux jeunes filles étaient venues en pèlerinage à sa chapelle, et l'une d'elle s'écria en voyant la statue:
--Oh! la vilaine sainte! pour tout l'argent du monde, je ne voudrais pas l'embrasser!
À peine eut-elle achevé ces paroles, que par la permission de la sainte sa tête fut changée de côté.
(Conté en 1885, par J. M. Comault).
La cane et les canetons suivaient aussi la procession des Rogations.
D'après une autre version, le jeune homme qui avait tué l'un des canetons fut aussitôt transformé en épervier, et peu après il fut tué d'un coup de fusil, au moment où il se disposait à enlever un poulet dans la cour d'une ferme.
D'autres disent qu'il fut changé en cochon, et qu'il se mit à suivre la procession en grognant. Un fermier l'emmena; mais ayant essayé vainement de l'engraisser, il lui cassa la tête d'un coup de hache et l'enterra dans un coin de son jardin.
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Sainte Brigide ou Brigitte, vierge et abbesse, VIe siècle (8 septembre), est invoquée par les femmes en couches en Basse-Bretagne, et en Haute-Bretagne elle donne du lait aux nourrices. Elle est la patronne de Berhet, Kermoroch, Loperhet, Noyalo, Perguet, Sainte-Brigitte, et elle y a de nombreuses chapelles. En Haute-Bretagne, je ne connais que celle qui est près de Merdrignac et celle à laquelle se rattachent les légendes ci-dessus. Elle est située dans la commune de Notre-Dame du Guildo; la statue de la sainte est fort laide en effet, et l'on comprend en la voyant l'exclamation de la pèlerine; il y a à côté une statuette de sainte Marguerite, plus petite, et derrière la chapelle sont deux fontaines dont l'eau est de bonne qualité et très abondante, qui portent le nom des deux saintes.
Sainte Brigitte de Merdrignac est invoquée par les nourrices pour avoir du lait. Près de sa chapelle est aussi une fontaine. On raconte à Laurenan qu'un homme du village de l'Erignac qui se rendait au marché, ayant entendu les lamentations d'une femme qui suppliait la sainte de lui donner du lait, entra dans la chapelle et se mit à se moquer d'elle.
Mal lui en prit, car à peine fut-il sorti qu'il lui sembla qu'on lui tenaillait les seins, et quand il rentra chez lui il était plus gonflé de lait que ne le fut jamais vache laitière.
On m'a plusieurs fois raconté ces légendes, mais elles ne sont plus connues de tout le monde dans le voisinage, ainsi que j'ai pu m'en convaincre par l'enquête que j'ai faite. Les deux premières versions sont assez étroitement apparentées avec la célèbre légende de la cane de Montfort.
Je n'ai jamais trouvé celle-ci dans la tradition orale, tout au moins à l'état de récit en prose. M. Joüon des Longrais, qui a réimprimé le «Recit veritable de la venue d'une Canne sauvage en la ville de Montfort», composé en 1652 par le père Barleuf, ne connaissait que des versions en vers de cette légende[5], qu'il a étudiée dans sa curieuse introduction. Mais il y reproduit plusieurs variantes de la chanson populaire dont Châteaubriand cite quelques vers dans ses Mémoires d'outre-tombe et que sa mère lui chantait, il y a plus d'un siècle; le docteur Roulin a recueilli, vers 1850, deux versions qui sont reproduites dans les Chansons populaires d'Ille-et-Vilaine de Lucien Decombe, et j'ai moi-même rencontré plusieurs chansons qui parlent d'une «fille du pais du Maine», transformée en cane. Vers 1820, M. Poignand a donné dans ses Antiquités historiques et monumentales, une chanson qui, au contraire, localise l'aventure aux environs de Montfort. C'est à ce titre que je la reproduis ci-dessous, et aussi parce que c'est la seule chanson populaire qui, à ma connaissance, se rattache à la légende dorée de la Haute-Bretagne.
Une fille du bourg de Saint-Gilles, Des plus belles et des plus gentilles, Un dimanche la matinée Par des soldats fut enlevée.
Lui ont lié si dur les veines Qu'elle ne peut avoir son haleine, Et l'ont malgré tous ses efforts, Conduite au château de Montfort.
L'officier la voyant venir De joie ne pouvait se tenir: «Faites-la monter dans ma chambre, Nous dînerons tantôt ensemble.»
À chaque marche qu'elle montait, Son pauvre coeur (il) soupirait. «C'est donc ici la belle chambre Où il faut que mon Dieu j'offense.»
Le capitaine assura bien Que son Dieu n'offenserait point, Qu'il lui donnait son coeur pour gage Et la prendrait en mariage.
«Oh! monsieur, permettez-moi donc Que je fasse mon oraison.» Elle a prié Dieu, Notre-Dame Et Saint-Nicolas d'être cane.
Quand la prière fut achevée, En cane elle a pris sa volée, Elle s'envola par une grille Dans un étang plein de lentilles.
Quand le capitaine vit cela, Tous ses soldats il appela, Ont bien douné cinq cent coups d'armes N'ont jamais pu toucher la cane.
Le capitaine au désespoir, Ne veut rien entendre ni voir, Ne veut plus être capitaine, Dans un couvent se fera moine.
[Illustration: La cane et ses canetons, partie de la grande verrière de l'église Saint-Nicolas de Montfort, aujourd'hui détruite, et qui avait été donnée au XVIe siècle par Guy comte de Laval. (Réduction de la gravure publiée par M. Joüon des Longrais.)]