‹ Petites misères de la vie conjugaleChapitre 16 sur 43 · RÈGLE GÉNÉRALE.

RÈGLE GÉNÉRALE.

Aucun homme n’a pu découvrir le moyen de donner un conseil d’ami à aucune femme, pas même à la sienne.
– Que veux-tu, ma chère ! peut-être es-tu trop serrée dans ton corset, et l’on se donne ainsi des maladies…

Aussitôt qu’un homme a dit cette phrase n’importe à quelle femme, cette femme (elle sait que les buscs sont souples) saisit son busc par le bout qui regarde en contre-bas, et le soulève en disant, comme Caroline :

– Vois, on peut y mettre la main ! jamais je ne me serre.

– Ce sera donc l’estomac…

– Qu’est-ce que l’estomac a de commun avec le nez ?

– L’estomac est un centre qui communique avec tous nos organes ?

– Le nez est donc un organe ? – Oui.

– Ton organe te sert bien mal en ce moment… (Elle lève les yeux et hausse les épaules.) Voyons ! que t’ai-je fait, Adolphe ?

– Mais rien, je plaisante, et j’ai le malheur de ne pas te plaire, répond Adolphe en souriant.

– Mon malheur, à moi, c’est d’être ta femme. Oh ! que ne suis-je celle d’un autre !

– Nous sommes d’accord !

– Si, me nommant autrement, j’avais la naïveté de dire, comme les coquettes qui veulent savoir où elles en sont avec un homme : « Mon nez est d’un rouge inquiétant ! » en me regardant à la glace avec des minauderies de singe, tu me répondrais : « Oh ! madame, vous vous calomniez ! D’abord, cela ne se voit pas ; puis c’est en harmonie avec la couleur de votre teint… Nous sommes d’ailleurs tous ainsi après dîner ! » et tu partirais de là pour me faire des compliments… Est-ce que je dis, moi, que tu engraisses, que tu prends des couleurs de maçon, et que j’aime les hommes pâles et maigres ?…

On dit à Londres : Ne touchez pas à la hache ! En France, il faut dire : Ne touchez pas au nez de la femme…

– Et tout cela pour un peu trop de cinabre naturel ! s’écrie Adolphe. Prends-t’en au bon Dieu, qui se mêle d’étendre de la couleur plus dans un endroit que dans un autre, non à moi… qui t’aime… qui te veux parfaite, et qui te crie : Gare !

– Tu m’aimes trop, alors, car depuis quelque temps tu t’étudies à me dire des choses désagréables, tu cherches à me dénigrer sous prétexte de me perfectionner… J’ai été trouvée parfaite, il y a cinq ans…

– Moi, je te trouve mieux que parfaite, tu es charmante !…

– Avec trop de cinabre ?

Adolphe, qui voit sur la figure de sa femme un air hyperboréen, s’approche, se met sur une chaise à côté d’elle. Caroline, ne pouvant pas décemment s’en aller, donne un coup de côté sur sa robe comme pour opérer une séparation. Ce mouvement-là, certaines femmes l’accomplissent avec une impertinence provocante ; mais il a deux significations : c’est, en terme de whist, ou une invite au roi, ou une renonce. En ce moment, Caroline renonce.

– Qu’as-tu ? dit Adolphe.

– Voulez-vous un verre d’eau et de sucre ? demande Caroline en s’occupant de votre hygiène et prenant (en charge) son rôle de servante.

– Pourquoi ?

– Mais vous n’avez pas la digestion aimable, vous devez souffrir beaucoup. Peut-être faut-il mettre une goutte d’eau-de-vie dans le verre d’eau sucrée ? Le docteur a parlé de cela comme d’un remède excellent…

– Comme tu t’occupes de mon estomac !

– C’est un centre, il communique à tous les organes, il agira sur le cœur, et de là peut-être sur la langue.

Adolphe se lève et se promène sans rien dire, mais il pense à tout l’esprit que sa femme acquiert ; il la voit grandissant chaque jour en force, en acrimonie ; elle devient d’une intelligence dans le taquinage et d’une puissance militaire dans la dispute qui lui rappelle Charles XII et les Russes. Caroline, en ce moment, se livre à une mimique inquiétante : elle a l’air de se trouver mal.

– Souffrez-vous ? dit Adolphe pris par où les femmes nous prennent toujours, par la générosité.

– Ça fait mal au cœur, après le dîner, de voir un homme allant et venant comme un balancier de pendule. Mais vous voilà bien : il faut toujours que vous vous agitiez… Êtes-vous drôles… Les hommes sont plus ou moins fous…

Adolphe s’assied au coin de la cheminée opposé à celui que sa femme occupe, et il y reste pensif : le mariage lui apparaît avec ses steppes meublés d’orties.

– Eh bien ! tu boudes ?… dit Caroline après un demi-quart d’heure donné à l’observation de la figure maritale.

– Non, j’étudie, répond Adolphe.

– Oh ! quel caractère infernal tu as !… dit-elle en haussant les épaules. Est-ce à cause de ce que je t’ai dit sur ton ventre, sur ta taille et sur ta digestion ? Tu ne vois donc pas que je voulais te rendre la monnaie de ton cinabre ? Tu prouves que les hommes sont aussi coquets que les femmes… (Adolphe reste froid.) Sais-tu que cela me semble très-gentil à vous de prendre nos qualités… (Profond silence.) On plaisante, et tu te fâches… (elle regarde Adolphe), car tu es fâché… Je ne suis pas comme toi, moi : je ne peux pas supporter l’idée de t’avoir fait un peu de peine ! Et c’est pourtant une idée qu’un homme n’aurait jamais eue, que d’attribuer ton impertinence à quelque embarras dans ta digestion. Ce n’est plus mon Dodofe ! c’est son ventre qui s’est trouvé assez grand pour parler… Je ne te savais pas ventriloque, voilà tout…

Caroline regarde Adolphe en souriant : Adolphe se tient comme gommé.

– Non, il ne rira pas… Et vous appelez cela, dans votre jargon, avoir du caractère… Oh ! comme nous sommes bien meilleures !

Elle vient s’asseoir sur les genoux d’Adolphe, qui ne peut s’empêcher de sourire. Ce sourire, extrait à l’aide de la machine à vapeur, elle le guettait pour s’en faire une arme.

– Allons, mon bon homme, avoue tes torts ! dit-elle alors. Pourquoi bouder ? Je t’aime, moi, comme tu es ! Je te vois tout aussi mince que quand je t’ai épousé… plus mince même.

– Caroline, quand on en arrive à se tromper sur ces petites choses-là… quand on se fait des concessions et qu’on ne reste pas fâché, tout rouge… sais-tu ce qui en est ?…

– Eh bien ? dit Caroline inquiète de la pose dramatique que prend Adolphe.

– On s’aime moins.

– Oh ! gros monstre, je te comprends : tu restes fâché pour me faire croire que tu m’aimes.

Hélas ! avouons-le ! Adolphe dit la vérité de la seule manière de la dire : en riant.

– Pourquoi m’as-tu fait de la peine ? dit-elle. Ai-je un tort ? ne vaut-il pas mieux me l’expliquer gentiment plutôt que de me dire grossièrement (elle enfle sa voix) : « Votre nez rougit ! » Non, ce n’est pas bien ! Pour te plaire, je vais employer une expression de ta belle Fischtaminel : « Ce n’est pas d’un gentleman ! »

Adolphe se met à rire et paye les frais du raccommodement ; mais au lieu d’y découvrir ce qui peut plaire à Caroline et le moyen de se l’attacher, il reconnaît par où Caroline l’attache à elle.

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