‹ Petites misères de la vie conjugaleChapitre 40 sur 43 · SUR LE MÊME SUJET.

SUR LE MÊME SUJET.

Malgré la répugnance de l’auteur à glisser des anecdotes dans un ouvrage tout aphoristique, dont le tissu ne comporte que des observations plus ou moins fines et très-délicates, par le sujet du moins, il lui semble nécessaire d’orner cette page d’un fait dû d’ailleurs à l’un de nos premiers médecins.

Cette répétition du sujet renferme une règle de conduite à l’usage des docteurs parisiens.

Un mari se trouvait dans le cas de notre Adolphe. Sa Caroline, ayant fait four une première fois, s’entêtait à triompher, car souvent Caroline triomphe ! Celle-là jouait la comédie de la maladie nerveuse (voyez la PHYSIOLOGIE DU MARIAGE, Méditation XXVI, paragraphe des Névroses). Elle était depuis deux mois étendue sur son divan, se levant à midi, renonçant à toutes les jouissances de Paris.

Pas de spectacles… Oh ! l’air empesté, les lumières ! les lumières surtout !… le tapage, la sortie, l’entrée, la musique… tout cela, funeste ! d’une excitation terrible !

Pas de parties de campagne… Oh ! c’était son désir ; mais il lui fallait (desiderata) une voiture à elle, des chevaux à elle… Monsieur ne voulait pas lui donner un équipage. Et aller en locati, en fiacre… rien que d’y penser elle avait des nausées ! Pas de cuisine… la fumée des viandes faisait soulever le cœur à madame.

Madame buvait mille drogues que sa femme de chambre ne lui voyait jamais prendre.

Enfin une dépense effrayante en effets, en privations, en poses, en blanc de perle pour se montrer d’une pâleur de morte, en machines, absolument comme quand une administration théâtrale répand le bruit d’une mise en scène fabuleuse.

On en était à croire qu’un voyage aux eaux, à Ems, à Hombourg, à Carlsbad, pourrait à peine guérir madame ; mais elle ne voulait pas se mettre en route sans aller dans sa voiture.

Toujours la voiture !

Cet Adolphe tenait bon, et ne cédait pas.

Cette Caroline, en femme excessivement spirituelle, donnait raison à son mari.

– Adolphe a raison, disait-elle à ses amies, c’est moi qui suis folle ; il ne peut pas, il ne doit pas encore prendre voiture ; les hommes savent mieux que nous où en sont leurs affaires…

Par moments cet Adolphe enrageait ! les femmes ont des façons qui ne sont justiciables que de l’enfer.

Enfin, le troisième mois, il rencontre un de ses amis de collége, sous-lieutenant dans le corps des médecins, ingénu comme tout jeune docteur, n’ayant ses épaulettes que d’hier et pouvant commander feu !

– Jeune femme, jeune docteur, se dit notre Adolphe.

Et il propose au Bianchon futur de venir lui dire la vérité sur l’état de Caroline.

– Ma chère, il est temps que je vous amène un médecin, dit le soir Adolphe à sa femme, et voici le meilleur pour une jolie femme.

Le novice étudie en conscience, fait causer madame, la palpe avec discrétion, s’informe des plus légers diagnostics, et finit, tout en causant, par laisser fort involontairement errer sur ses lèvres, d’accord avec ses yeux, un sourire, une expression excessivement dubitatifs, pour ne pas dire ironiques. Il ordonne une médication insignifiante sur la gravité de laquelle il insiste, et il promet de revenir en voir l’effet.

Dans l’antichambre, se croyant seul avec son ami de collége, il fait un haut-le-corps inexprimable. – Ta femme n’a rien, mon cher, dit-il ; elle se moque de toi et de moi.

– Je m’en doutais…

– Mais, si elle continue à plaisanter, elle finira par se rendre malade : je suis trop ton ami pour faire cette spéculation, car je veux qu’il y ait chez moi, sous le médecin, un honnête homme…

– Ma femme veut une voiture.

Comme dans le SOLO DE CORBILLARD, cette Caroline avait écouté à la porte.

Encore aujourd’hui, le jeune docteur est obligé d’épierrer son chemin des calomnies que cette charmante femme y jette à tout moment ; et, pour avoir la paix, il a été forcé de s’accuser de cette petite faute de jeune homme en nommant son ennemie afin de la faire taire.

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