XX
La rencontre de deux dégoûts et le duel de deux dépravations, voilà ce que les progrès de notre époque, si étrangement ignorante des lois de la vie intérieure, sont en train de faire de l'Amour, haussé par le Christianisme jusqu'aux sublimités de la religion! Il en sera de cela comme du bordeaux moderne, où il entre de tout, excepté du vin. Il entrera aussi de tout dans cet amour,--excepté de l'amour.
· · ·
MÉDITATION VI
DE LA MAITRESSE (suite)
Pour quelles raisons, sachant à quels dangers elle s'expose, à quelles déceptions probables, à quelles angoisses certaines, une femme de nos jours prend-elle un amant? Ce problème, posé dans la méditation précédente, m'apparaît à cette minute comme aussi insoluble que celui de la quadrature du cercle. Une femme? Quelle femme?... Un amant? Quel amant?... A mesure que j'avance dans cette oeuvre d'analyse, commencée un peu au hasard, je sens de plus en plus la difficulté d'arriver à la découverte de la loi générale dans le plus individuel des sujets. Et je me souviens d'un proverbe espagnol qui me fut enseigné par un philosophe andalou dans des circonstances particulières. Ce philosophe exerçait la profession de cocher et de guide tout à la fois. Il nous montrait, à un de mes amis anglais, lord Herbert Bohun, et à moi, les Murillos de la cathédrale de Séville. Il était de noir vêtu, fort malpropre, avec un teint de cigare, des bottes éculées, peu de linge; mais quelle bouche, d'une ironie et d'un désenchantement incomparables! Lord Herbert savait l'espagnol, et comme nous achevions notre visite, le guide lui dit quelques mots qui le firent sourire, étant à jeun et lucide, ce jour-là, par exception.
--«Devinez ce que le drôle nous offre? Il voudrait, puisqu'il nous voit amateurs de beauté, nous présenter à quelque beauté vivante, notamment à une jeune fille qui est là, près du quatrième pilier à gauche, avec sa mère.»
Je regardai dans cette direction, et j'aperçus deux formes de femmes en train de prier, ou de s'éventer sous la mantille, deux types dignes de Goya:--la fille avec de grands yeux noirs dans un teint d'une pâleur chaude, et la mère, si maigre, la bouche rentrée, les prunelles flambantes de cupidité. Le métier habituel de ces deux créatures et de notre cocher-guide était trop évident. Mais j'avais dès lors un sinistre goût à voir l'infamie humaine épanouir devant moi sa hideuse fleur; et je dis à mon compagnon, qui se préparait à congédier le ruffian avec les honneurs dus à son rang:
--«Causons plutôt avec lui. Demandez-lui s'il n'a pas honte de nous faire une proposition pareille dans une église.»
--«Il dit que ça vaut mieux que dans la rue,» me répondit l'Anglais, traduisant la réplique du personnage et souriant de nouveau,--malgré lui;--car le pire des mauvais sujets d'outre-Manche garde un arrière-fonds de respectabilité.
--«Demandez-lui quel âge a sa protégée et si elle est vierge,» insistai-je, espérant une réponse singulière.
--«Il dit qu'elle a dix-sept ans,» rapporta de nouveau mon ami, «mais, pour la virginité, il dit qu'il ne mettrait pas son doigt dans le feu que la Giralda est vierge....»
Cette étonnante image empruntée à cette gigantesque figure de métal, girouette mobile à la cime du beffroi de la cathédrale, nous donna cette fois, à tous deux, un franc accès de fou rire, d'autant plus que le scélérat continuait de conserver sur son visage un sérieux d'ambassadeur. Ses yeux exprimaient, en nous étudiant, la profonde attention du chasseur qui guette le gibier.
--«Dites-lui,» repris-je, «que la mère ne consentira certainement pas au marché; elle a une physionomie bien sévère.»
--«Il répond qu'avec une clef d'argent on ouvre toutes les portes.»
--«Demandez-lui quel genre de vie mène la fille.»
--«Il dit qu'elle a une petite aisance, qu'elle est très honnête, et que si nous n'étions pas des étrangers, nous n'arriverions seulement pas à lui baiser la main....»
--«Voilà une singulière moralité,» m'écriai-je, découvrant le fonds de Prudhomme que, nous autres Français, nous portons tous dans le coeur. Et comme l'Anglais traduisait aussi, et flegmatiquement, cette exclamation, le guide laissa tomber cette sentence que je n'ai jamais oubliée:
--«Cada persona es un mundo.... Chaque personne est un monde.»
Mon Dieu! que c'est loin, ce voyage en Espagne, et mon retour à l'hôtel, avec le silencieux Herbert, le long de la rue des Serpents toute pleine de toreros à la veste courte, à la cadenette relevée, au menton rasé et verdâtre, aux breloques énormes, et nos griseries de la nuit, où nous mangions de la pescadilla, en buvant de l'amontillado, avec des filles, des procureuses et des guitaristes, dans des coupe-gorge de gitanes! Mais l'aphorisme du psychologue pratique de Séville m'est revenu très souvent au cours de mes travaux, pour me décourager des classifications précipitées. Essayons pourtant celle des maîtresses, en écartant d'une manière absolue les distinctions tirées de l'ordre social, en supprimant bien entendu le côté pécuniaire et intéressé, en accordant enfin que les classes dont il s'agit sont sans cesse bouleversées par les hasards et les complexités de la vie, et posons cette hypothèse que les femmes se distribuent, par rapport à l'amant, en trois groupes: celles qui se donnent par tempérament, celles qui se donnent pour des raisons de coeur, celles qui se donnent pour des raisons de tête. Bien des contradictions restent possibles: telle femme aura été comédienne et cérébrale avec vous, qui sera dans cinq ans amoureuse de quelqu'un par le coeur ou par les sens, quelquefois par les deux. Telle autre aura calculé avec tel homme au point de lui dire le mot presque naïf de Mme Ethorel à mon ami Casal, à propos du péril que la jalousie du mari leur faisait courir: «Si tout se découvre, au moins que je ne le sache pas!...» et, avec vous, elle aura tous les abandons, tous les courages de la passion sincère. Mais c'est comme dans la nature: de ce que certaines plantes insectivores sont à la fois des animaux et des végétaux, il ne s'ensuit pas que le monde végétal et le monde animal ne soient pas distincts, et de ce que les diverses espèces de maîtresses se mélangent parfois dans la même créature, il ne s'ensuit pas que ces espèces ne soient pas diverses. Voici donc quelques traits qui me semblent caractériser cette diversité dans ces trois domaines du tempérament, du coeur et de la tête.
· · ·
§ 1.--Le tempérament.
La femme à tempérament est beaucoup plus rare dans nos races fatiguées que notre fatuité masculine n'en veut convenir, ou que notre niaiserie ne l'imagine. Il est vrai que l'observation habituelle la confond souvent avec la femme nerveuse, au lieu que cette dernière devrait être rangée parmi les cérébrales, s'il en fut. Il y a un dialogue légendaire entre deux filles dont il est toujours sage de se souvenir, quand des camarades vous vantent les félicités dont ils enivrent leurs maîtresses:
PREMIÈRE FILLE.--«Un homme, ça te fait plaisir, à toi?»
SECONDE FILLE.--«Toujours au moins deux fois.... (Silence.) Quand il me paye et quand il s'en va.»
Mais, rare ou fréquente, elle existe, cette femme à tempérament, et elle peut se définir d'un mot: elle a, pour tout ce qui regarde les choses de l'amour, la nature d'un homme. N'avez-vous pas entendu des vingtaines de fois un monsieur vous dire: «Moi, quand j'ai été huit jours sage, j'ai mes idées toutes brouillées.» Mettons quinze jours, mettons un mois, mettons-en deux, pour n'être pas trop dupes des vantardises. La femme à tempérament est ainsi. Les sexes vivent, chez elle, d'une vie inférieure et comme séparée, à côté de la tête, en dehors du coeur. Elle se présente d'ordinaire sous deux types très différents: la plantureuse et la consumée.... Vous voyez dans ce salon cette femme de vingt-cinq ans, presque trop grande, déjà un peu forte, avec beaucoup de gorge, des épaules de zouave et des bras charnus, facilement rouges. Si vous l'avez observée à table, vous aurez constaté qu'elle est sobre, quoiqu'elle mange avec un réel appétit, mais seulement les plats très sains. Elle a dans ses yeux plutôt petits, dans son nez droit à base large, dans sa bouche plutôt épaisse, dans son menton carré, quelque chose de la faunesse, et un rire qui découvre des dents serrées, blanches et solides comme des dents de bête. C'est une très grande dame, avec un blason qui remonte aux croisades, et vous sentez pourtant que n'importe où, à une table d'auberge comme dans la foule d'un port, dans un théâtre borgne ou dans un tripot élégant, elle saurait être à son aise, et, pour peu qu'elle s'amuse, toujours bonne enfant. Si vous l'avez rencontrée au moment d'une grande peine, après une mort, par exemple, vous aurez observé en elle une sensibilité analogue à celle des gens du peuple, simple, vraie, mais qui n'empêche pas la forte poussée animale de continuer. C'est le paysan qui, au retour de l'enterrement de son père, s'assied à dîner et mange de grand appétit, les yeux en larmes, le coeur gros, tout en redemandant de la viande. Chez la femme à tempérament, rien ne fait plaie, ni douleurs ni joies. Elle pleure un perfide qui l'a trahie et fait comme une charmante bourgeoise qui, ayant pris le petit René Vincy pour confident de ses chagrins, l'entraîne un jour dans sa chambre à coucher, pousse le verrou et lui dit: «René, nous avons un quart d'heure....» Le pauvre René, qui aimait toujours ailleurs et qui avait la naïveté d'être fidèle, se conduisit comme le légendaire Joseph, ce dont la dame ne lui en voulut pas. Elle dit seulement: «Ça m'aurait pourtant fait bien plaisir....» Signe particulier, en effet, ces femmes-là n'ont jamais de rancune. Elles n'ont guère de dépravations non plus, et Lesbos demeure, pour elles, un port lointain où elles n'abordent que par hasard et sans s'y arrêter.
Avec la seconde espèce de femme à tempérament, celle que j'ai appelée la consumée, les pires dépravations sont au contraire possibles. Celle-ci est mince d'ordinaire et de mine délicate, avec un visage dont le haut est parfois idéal; mais la bouche, renflée, ourlée, aux coins tombants et volontiers triste, contraste d'une façon inquiétante avec ce haut de visage. Tandis que chez la plantureuse il y a plein accord entre la force vitale et la sensualité, il semble que chez la consumée la passion soit trop forte pour la machine physique. Elle est quelquefois une femme romanesque et quelquefois une femme à principes, mais que les sens tourmentent et qui devient alors silencieuse et sombre. Même honnête, elle a du goût pour les beaux hommes, très grands et très athlétiques, comme la plantureuse a du goût pour une certaine espèce de personnages très bruns et très maigres, aux poignets velus, et noirs de barbe jusqu'au coin des yeux. Le plus remarquable exemplaire de consumée vertueuse que j'aie connu était la patronne d'un café de peintres, situé pas trop loin du Luxembourg, et décoré par les habitués de pochades rembranesquement enfumées. Elle se tenait, mince, immobile et pâle, derrière le marbre de son comptoir, tandis que son mari causait avec ses clients, dont plusieurs portent aujourd'hui des noms illustres. Les garçons de café étaient toujours des hercules, dignes de prendre place dans la collection de grenadiers du second roi de Prusse. Je m'amusais, en feuilletant la Gazette des Beaux-Arts, à observer les yeux dont la jeune femme suivait les allées et venues de ces géants, en train de servir des bocks ou des absinthes. A de certains moments, sa plume en tremblait sur les additions. C'était le brûlant trépied de la sibylle, que la banquette de cuir où se tenait la pauvre enfant, qui finit, devenue veuve, par épouser un des géants. Elle fut ruinée par le bel homme, en deux temps trois mouvements. Le coup fait, le drôle la lâcha; elle roula dans l'ivrognerie, et je la retrouvai, misérable, cette année-ci, qui vint me demander l'adresse d'un confrère, resté débiteur de quelque trente francs au petit café. Nous causâmes, et, me parlant de ce second mari, qui l'avait mise sur le pavé:
--«Ah!» dit-elle, «si seulement j'avais eu un enfant de cette canaille!»
Cette constance est rare chez la femme à tempérament, et très fréquent au contraire le coup de foudre sensuel, qui n'a rien de commun que la soudaineté avec l'autre coup de foudre, celui du coeur. Voici une anecdote que j'aimerais, celle-là, à croire authentique, car elle serait très significative de cet égarement subit et irrésistible où le caprice physique peut jeter cette sorte de femmes. D'ailleurs voici ma référence: elle me fut contée par André Mareuil à l'époque même, et pourquoi suspecter sa véracité? Il était allé, vers la fin de mai, dîner à la campagne chez un musicien très connu. Il se trouve à table à côté d'une très jolie femme de vingt-sept ans, pastelliste d'une rare distinction de facture, et notoirement liée avec un des bons sculpteurs d'aujourd'hui. André, qui savait cette histoire, ne pense même pas à faire la cour à sa voisine. Il lui avait été présenté dix minutes avant le dîner. C'était une frêle et gracieuse personne, avec des cheveux châtains, des yeux bruns et doux, quelque chose de profondément correct et convenable, n'eût été la bouche très rouge, très large et très sensuelle. Il passait sur cette bouche, tandis qu'André lui parlait, un trouble si étrange, les yeux se faisaient si fixes quand ils se posaient sur le jeune homme, que ce dernier, très habitué aux aventures rapides, osa parler à cette femme, d'abord avec familiarité, puis avec audace. Le soir même, en rentrant à Paris, elle venait chez lui. A une heure du matin, il la reconduisait en voiture chez le sculpteur, et il ne put s'empêcher de mentionner à sa nouvelle maîtresse l'amant en titre. Cette curiosité absurde était inévitable.
--«Depuis combien de temps as-tu cessé de l'aimer?» lui demanda-t-il.
--«Mais je l'aime toujours....» répondit-elle.
--«Pas d'amour, en tout cas?...» insista André.
--«Si, d'amour,» fit-elle, «et profondément.»
--«Hé bien! Et moi, alors?» interrogea-t-il avec la brutalité de l'homme qui vient d'enlever une femme et qui la méprise. (Voir Méditation V.)
--«Ah! tais-toi,» dit-elle, «tu ne comprends pas.... Tu me fais du mal....»
Il eut un second rendez-vous avec cette fille, un troisième, un quatrième. Bref, ce caprice d'un soir devint entre eux une espèce de liaison où elle apportait une sorte de fougue taciturne et presque affolée. Et à chaque rendez-vous il en arrivait, un peu par cette même curiosité, un peu par une inconsciente jalousie,--car elle lui plaisait infiniment,--à parler de l'autre, et toujours la jeune femme répondait comme la première fois:
--«Je l'aime.»
--«Et moi?» recommençait-il.
--«Toi, ce n'est pas la même chose,» répliquait-elle avec cette tristesse qui semblait démentir l'emportement des caresses de tout à l'heure.
--«Mais s'il te fallait choisir?...»
--«Ah! je le choisirais, lui, cent fois, mais je t'aime aussi, autrement....»
--«Sais-tu que tu as un coeur monstrueux?» lui disait-il.
--«Je ne sais pas,» faisait-elle en haussant les épaules, «c'est mon coeur....»
--«Evidemment,» concluait Mareuil après m'avoir rapporté ce bizarre dialogue, «je n'ai d'elle que les sens, rien de plus. Et il faut croire que les sens tout seuls ont par eux-mêmes quelque chose de hideux,» ajouta-t-il après un silence et d'une voix devenue sérieuse, «car elle finit par me faire peur, comme un monstre, en effet....»
Cette sensation du plus vivant d'entre les viveurs que j'ai connus est celle que la femme à tempérament doit produire presque toujours sur le civilisé de nos jours, tel que nous l'avons étudié. Il est trop loin de la santé pour comprendre le naturel de certaines ardeurs païennes, trop fatigué pour les partager, trop affiné pour ne pas répugner à la sensualité simple et franche. Ce même Mareuil, qui a le mot empoisonné, disait d'une autre femme à tempérament, une comédienne un peu forte et qui venait de partir pour Madrid: «Elle est allée chercher un Vachéador....» Plantureuses ou consumées, ce qu'il faut à ces femmes, restées toutes voisines de ce que Baudelaire appelle quelque part «la candeur de l'antique animal ...» c'est le François Ier aux larges épaules, à la bouche humide, au nez gourmand, aux appétits joyeux comme son rire. Au lieu de cela, on la marie, la tendre Faunesse, à l'énervé dont j'ai raconté l'histoire sexuelle. Si elle est honnête et qu'elle ne soit pas mère, la voilà qui sèche dans la solitude d'un demi-veuvage. Elle grisonne avant le temps, ses dents se gâtent, son teint se congestionne. Celle qui était née pour devenir une adorable bacchante se fane dans la fièvre inutile de ses instincts comprimés. C'est une malade et c'est une victime. Si elle se laisse aller à ses instincts, la voilà devenue un bourreau:--bourreau physique d'abord, parce qu'elle veut être aimée au sens réel du mot, ce qui représente un sport un peu dur pour un homme déjà entamé par une hérédité douteuse et des expériences trop certaines;--bourreau moral ensuite, parce que c'est la femme qui vous trahit au sortir de vos bras, avec vos baisers sur la bouche et votre image dans le coeur, pour le monsieur qui passe ou celui qui reste, comme Mme de Sauves a trompé, dit-on, ce délicieux Hubert Liauran avec ce goujat de La Croix-Firmin. Lequel est le plus douloureux pour l'amant, surtout s'il se trouve, comme l'homme de nos jours, aussi merveilleusement outillé pour la jalousie qu'il l'est peu pour la tendresse? Heureuse encore la pauvre Faunesse, si elle ne tombe pas sur un de ces forbans en jaquette, du monde ou de la bourgeoisie, pour qui la cristallisation à propos d'une femme se dessine par un: «Que va-t-elle me rapporter?...» En est-ce assez pour conclure que la théorie posée au début de ce livre sur le duel forcé entre les deux sexes se trouve vérifiée avec cette première classe d'amoureuses,--celles qui pourtant ne demandent à l'homme et ne lui offrent que le plaisir des sens, ce plaisir qui rend l'âme si bonne, dit le proverbe,--si cruelle, dit l'observation?
· · ·
§ II.--Le coeur.
Parmi les mensonges que les femmes servent aux hommes et auxquels ces derniers ont cru et croiront toujours, le plus habituel est celui qu'il faut appeler, faute d'un meilleur mot, le mensonge de la virginité sensationnelle. Il consiste à soutenir qu'elles étaient, à l'époque où elles ne vous connaissaient pas, la Galatée d'avant Pygmalion, la statue de marbre où rien ne palpitait. C'est vous qui les avez éveillées, vous à qui elles doivent la révélation d'elles-mêmes. Comme la plupart des mensonges débités par ces fines et subtiles personnes, cette allégation repose sur une vérité, à savoir que ce phénomène du réveil par l'amour se rencontre en effet, sans que ce miracle physiologique puisse bien s'expliquer. Un beau jour, et cela peut arriver à toutes les espèces de femmes, celle qui n'avait jamais éprouvé le moindre frisson de volupté a le coeur pris, et elle subit une métamorphose absolue de tout son être. C'est même là ce qui distingue la maîtresse chez qui le don de sa personne a pour principe le coeur, de la femme à tempérament. La sensation voluptueuse se produit chez la seconde, qu'elle aime ou qu'elle n'aime pas; la première ne sent que si elle aime. Empressons-nous d'ajouter que ce phénomène est rare et que la crédulité masculine doit en rabattre singulièrement. Il y a beaucoup de Galatées, au moins par l'indifférence, mais elles demeurent telles d'ordinaire, et l'Esther de Balzac, la fille insensible et dégradée qui s'élève, par la vertu de l'exaltation sentimentale, aux plus brûlantes hauteurs de l'amour, reste une exception aussi étonnante que le génie de son père spirituel. Vous vous rappelez la lettre qu'elle écrit avant de mourir? Elle va se tuer parce qu'elle s'est livrée à Nucingen pour Rubempré; elle laisse à son poète sept cent cinquante mille francs, prix de ce marché, et, gaminant au bord de la fosse pour qu'il ne soit pas trop triste, elle lui dit: «Qui est-ce qui te fera, comme moi, ta raie dans les cheveux?...» On raconte que Balzac, lisant cette lettre à haute voix dans un salon, s'interrompit pour fondre en larmes en s'écriant: «Comme c'est beau!...»--Aussi beau, hélas! que peu vraisemblable. Pour une de ces métamorphoses possibles, que de comédies! On ne passe pas aussi facilement d'un domaine dans l'autre. Pourtant le cas existe, quoique peu commun. Le plus souvent la femme destinée à aimer de cet amour complet qui absorbe dans un seul être, pour des années, pour la vie quelquefois, les forces les plus secrètes de l'âme est une femme qui, dès son enfance, a commencé de vivre beaucoup, de vivre uniquement par ce coeur. Il est rare qu'elle soit belle, de cette beauté éclatante qui constitue une sorte de royauté absolue, et qui, à ce seul titre, corrompt ses dépositaires. La femme qui vit par le coeur n'est pas non plus la laide. Laideur est presque toujours synonyme d'envie. Elle est gracieuse plutôt que brillante, et son charme est un peu journalier. Elle aura un joli regard que la passion rendra sublime, et un visage dont la pleine éloquence ne se révélera que dans les moments d'émotion suprême. Il est probable que l'esprit de conversation lui manque. Dans un salon, elle se tient à une place volontiers modeste. Elle n'a ni la dureté d'âme qu'il faut pour jouer au fleuret démoucheté avec des phrases aiguës, ni la sécheresse vaniteuse qui se dissimule sous les plus innocentes coquetteries. Deux analystes ont étudié ce type spécial, Laclos et Beyle. Ils ont ainsi créé, le premier, la céleste Présidente des Liaisons; l'autre, la Mme de Rénal de Rouge et Noir. Tous deux ont indiqué soigneusement que la femme de coeur est d'ordinaire pieuse, comme elle est timide, par une délicatesse de sa sensibilité qui fait d'elle, quand elle a le malheur d'apparaître dans notre société contemporaine, une proie aussi certainement vouée à la férocité de l'homme que l'Andromède de la fable antique, enchaînée au rocher. C'est la mondaine par qui un amant implacable se fait payer cent mille francs de dettes, et qu'il trahit, le soir même, avec la première venue. C'est la maîtresse qui balaie l'appartement et porte des robes de quatre sous pour que l'homme qui vit avec elle ait le droit d'aller au jeu et de rentrer ivre mort. C'est la femme abandonnée, compromise, outragée, qui franchit des lieues et des lieues pour aller soigner celui qu'elle a aimé et qu'elle sait malade à deux jours et deux nuits de Paris. J'ai vu ces actions s'accomplir et d'autres pareilles, à l'époque où j'étais le plus cruellement trompé par Colette et où j'agonisais de douleur. Je constatais que ceux pour qui ces grandes amoureuses marchaient au martyre ne les aimaient pas, et que moi, j'aimais d'autant plus mon infâme maîtresse qu'elle me trahissait davantage. J'ai tiré de ce contraste les quelques vérités suivantes, à joindre aux autres tas de ces cailloux psychologiques, régulièrement cassés le long du chemin de calvaire que décrit cette Physiologie: