LV
_On rencontre des femmes qui ne prendraient à une amie ni un mari ni un amant. C'est leur honneur professionnel, cela. On en rencontre peu qui supportent sans mauvaise humeur le sentiment absolu d'un homme pour cette amie. On n'en rencontre pas qui aime ce sentiment_.
Toujours est-il qu'à partir de cette conversation l'amoureux de Marthe tomba dans le plus étrange état de douleur imaginative que j'aie constaté. Il était jaloux du passé d'une morte, et il me décrivait ainsi cet état dans une lettre que j'ai relue bien souvent: «...J'aurais dû,» m'y disait-il, «ne pas quitter Paris comme j'ai fait aussitôt après cette affreuse révélation, revoir Mme de Gesvres, savoir le nom de cet homme, et aussi les raisons de cette femme pour m'avoir ainsi empoisonné un si doux souvenir.... A quoi bon?... J'ai tout compris de ma pauvre maîtresse, et je lui ai tout pardonné. L'espèce de jalousie sans nom dont je souffre réside en ceci, que je n'ai pas eu le premier l'éveil spontané et volontaire de son coeur. Mais n'est-ce pas une forme de mon égoïsme? Vois-tu, ce que je lui envie, profondément, à cet inconnu, ce sont les années qu'il a eues pour l'aimer, pour lui faire oublier les tristesses de sa vie, et, ces années, il les a employées à la tourmenter, à lui faire du mal, et moi, que le temps où j'aurais pu la rendre heureuse m'a été avidement mesuré!...» Cette confession,--en ai-je reçu de pareilles, et provoqué, par le goût passionné que j'ai toujours eu de sentir sentir!--cette confession, qui se prolonge durant des pages, m'a servi, avec les deux premiers cas que j'ai cités et d'autres analogues, à établir comme probablement exact le parallèle que voici entre la jalousie des sens et celle du coeur. Cette dernière a pour cause la pensée des sentiments éprouvés pour un autre coeur par le coeur que l'on aime, tandis que la jalousie des sens a pour principe l'image des sensations procurées par une autre chair à la chair que l'on aime. Aussi la jalousie du coeur ne s'apaise-t-elle pas, comme la jalousie des sens, par la présence et par la possession. Elle porte sur le passé et sur l'avenir, précisément parce que la vie du coeur se compose de souvenirs. Nous voudrions que le coeur dont nous sommes épris nous dût toute la mémoire de ses bonheurs, dans ce passé et dans cet avenir.--C'est pour la même raison que la jalousie du coeur ne procède point par intermittences, comme la jalousie des sens. La pensée tourne à l'idée fixe, tandis que l'image va et vient, changeante. La jalousie physique s'exalte donc dans des crises, la jalousie du coeur s'épuise dans la mélancolie continue. C'est de la dernière que l'on meurt.--La jalousie des sens s'exagère de plus en plus dans la brutalité, celle du coeur s'affine de plus en plus dans la nuance. La première est donc plutôt masculine, la seconde, féminine.--La jalousie des sens présente cette anomalie qu'elle peut être déloyale avec sincérité. Un homme est souvent jaloux jusqu'à la fureur d'une femme qu'il trompe sans aucun scrupule. Combien n'avons-nous pas vu de femmes, jalouses par le coeur, surtout dans le mariage, refuser de se venger, même par la plus légère coquetterie? «Si je me laissais faire la cour,» me disait une d'elles, «je lui ressemblerais....» C'est que la vie du coeur est celle des subtilités infinies, des susceptibilités intimes de plus en plus maladives.--Enfin, si la jalousie des sens a pour résultat d'exciter le désir, la jalousie du coeur a pour effet de l'éteindre quelquefois à jamais. Une maîtresse jalouse, par exemple, de cette jalousie-là peut devenir incapable d'éprouver une volupté quelconque entre les bras de celui qu'elle aime.... Mais, pour épuiser la différence entre ces deux sortes de maladies morales, il faudrait écrire un volume entier. Les pages en seraient inintelligibles à ceux qui n'ont jamais aimé qu'avec leurs sens, et à quoi bon convaincre les autres? Je préfère conclure par cette réflexion qui, vraie pour toutes les jalousies, l'est surtout pour celle qui fait la matière de ces quelques pages: