LX
_Une maîtresse voit dans l'ami intime de son amant presque toujours son pire ennemi,--à moins qu'elle n'y trouve un nouvel amant_.
Et alors s'ouvre la série des conseils perfides qui transforment le confident en un Yago de bonne foi. «Moi, je ne supporterais pas cela....» Avec cette petite phrase, dite d'un certain ton, le confident fait sortir de votre tête l'Arnolphe extravagant qui reposait là, comme les diablotins que l'on donne aux enfants reposent dans leur boîte, et vous vous mettez à faire le jaloux que vous n'êtes pas, et, ce faisant, à le devenir. D'autres fois c'est la femme elle-même qui vous suggère d'être jaloux de celui-ci ou de celui-là, pour que vous négligiez de l'être du rival qui a seul de l'importance à ses yeux, à elle. Ces espèces de jalousies factices, qui ont fourni matière à tant de comédies, sont bien voisines des jalousies d'amour-propre. Elles s'en distinguent par ce trait que le jaloux de cette espèce ne pense pas à la moquerie possible de son confident. C'est un jaloux à la suite, voilà tout, et qui emboîte le pas aux conseils d'un autre, par esprit d'imitation. Qui l'étudierait et le définirait bien, cet esprit, expliquerait tant d'existences humaines, particulièrement dans ce Paris où il est si malaisé d'être personnel, que les trois quarts des bipèdes couchés à Montmartre, à Montparnasse ou au Père-Lachaise mériteraient pour épitaphe: «_Ci-gît X..., Y..., Z... _, mort le.... C'est la première fois qu'il n'a pris l'avis de personne.»--On avait déjà trouvé cette autre à un politicien intrigant: «C'est ici la première place qu'il n'ait pas sollicitée.»
4° _Par snobisme_.--Nos ancêtres, qui n'avaient pas le mot, avaient si bien la chose, que la liste des maris ou des amants trompés par les rois, et qui s'en sont réjouis, est, à la liste de ceux qui s'en sont fâchés, dans les proportions de trois cents à un. Et je jurerais sur les mânes réunis de Stendhal et de Benjamin Constant, ces deux grands prêtres de la Sainte Analyse, que cette joie était presque toujours désintéressée. La vanité du Snob est si totale, elle envahit si complètement le champ rétréci de son âme! Je me rappelle ce mot du jeune Figon, le fils d'un marchand d'habits devenu riche et qui jouait au grand seigneur. Il s'était établi par _chic_, et pour succéder à des princes, l'amant sérieux de la célèbre Gladys Harvey. Elle venait de le quitter pour un employé de nouveautés dont elle s'engoua au point de renoncer à son luxe, à son hôtel, à ses chevaux,--enfin une de ces invraisemblables toquades comme il s'en rencontre une par génération dans le demi-monde.
--«Si seulement,» gémissait Figon, «ç'avait été quelqu'un du Cercle!...»
C'était le jaloux par Snobisme dans toute sa candeur. A ce degré de simplicité grandiose, cette jalousie est exceptionnelle, comme toutes les supériorités. Mais rappelez vos souvenirs de vie galante, et dites si vous n'avez pas connu bon nombre de vos compagnons qui toléraient avec la plus singulière indifférence, presque avec plaisir, auprès de leur maîtresse, les assiduités de tel ou tel personnage notable à un titre quelconque, au lieu qu'ils professaient des exclusions féroces pour celui dont la présence n'eût pas flatté leur amour-propre. Expliquez ces faits comme vous voudrez, et je passe au jaloux de tête, qui est le contraire de celui-là, je veux dire le jaloux
5° _Par envie_.--Un des types les plus saisissants que je connaisse de cette jalousie envieuse a été donné, lors d'un procès célèbre, par ce Fenayrou dont j'ai déjà parlé et qui tua si tragiquement le malheureux Aubert. Dans la haine furieuse et tardive que le premier de ces deux hommes avait vouée à l'autre, il entrait une part de jalousie physique et une part aussi de cette envie professionnelle qui remue les pires fanges de l'être. Fenayrou avait échoué dans son commerce de pharmacie. Les affaires de l'ancien amant de sa femme prospéraient au contraire, et chaque jour davantage. Il dut se produire alors dans l'âme du mari jadis outragé un de ces _précipités_ moraux dont le dosage reste presque impossible et que je formulerais à peu près ainsi:--il devint jaloux de l'autre avec toute la force de son envie....--Au cours de mon existence d'artiste, j'ai observé le même phénomène à l'occasion d'une femme très rusée qui avait été la maîtresse d'un des plus délicats d'entre les musiciens de cette époque. Il faut croire que cette femme portait dans le coeur une pédale de piano et qu'elle aimait volontiers en musique, car, ayant rompu avec le jeune maëstro, elle eut une aventure avec un des confrères de ce premier amant. Ce second maëstro avait eu un ballet joué à l'Opéra, tandis que l'autre tournait de plus en plus à l'opérette et au «flon flon». Entre les deux, la dame avait donné place à un aimable boursier. Je me trouvais à dîner un jour, chez elle, avec les trois hommes, et je ne crois pas avoir vu souvent un spectacle plus bouffon que l'extrême amabilité des deux musiciens pour le boursier et leur aigreur l'un à l'égard de l'autre. J'oubliais de dire que les trois histoires ayant été à peu près publiques, comme la dame, ils savaient tous trois à quoi s'en tenir. Le boursier, qui avait son grain de Snobisme, se montrait visiblement enchanté de la compagnie. Il eût dit volontiers merci à ses collègues de la pédale; et chacun de ces deux artistes était enchanté que l'autre eût été obligé de partager avec l'homme de finance. Mais quand ils se regardaient, les deux croque-notes se croquaient du regard, s'en dévoraient plutôt. Il y avait entre eux, non pas la femme, puisqu'ils la pardonnaient au troisième, mais la fatale, la furieuse passion qui fait qu'à certains hommes, et quelquefois de grande valeur, le succès, ou simplement le talent d'un confrère procure l'impression d'un calcul qui se retourne dans leur foie. Et le plus piquant fut que, les connaissant tous doux, je reçus leurs confidences.
--«Ce que je ne pardonnerai jamais à X..., dont j'adore le talent,» me dit l'un d'eux, «c'est d'avoir été bien avec Madeleine.»
--«Vous savez le cas que je fais d'Y...,» me dit l'autre, «mais après l'histoire de Madeleine, vous comprenez que toute amitié est finie entre nous.»
Et tous les deux étaient de bonne foi!
6° _Par littérature_.--Cette anecdote sur deux compositeurs très habiles pour qui j'ai écrit quelques mauvais vers m'amène à une autre jalousie assez commune parmi les jeunes gens nourris de romans et parmi les écrivains qui veulent «faire vécu», comme on dit à l'heure actuelle.--Pauvre langue française, sur quel chevalet achèverons-nous de te déformer?--Ces bons jeunes gens et ces honnêtes Trissotins abordent l'amour avec un programme dans la tête, qu'il s'agit pour eux de réaliser. Etre heureux, tranquillement, avec une aimable maîtresse; aller avec elle à la campagne quand le ciel est joli, s'asseoir à ses pieds, se sentir le coeur content, comme dit la chanson, à la bonne et vieille manière, de ce qu'elle est jeune et caressante, de ce qu'il y a des fleurs dans l'herbe, des oiseaux dans les branches, de l'eau mouvante parmi les prairies, du printemps épars dans l'air et de la volupté flottante dans ses yeux,--voilà qui ne ressemble guère au susdit programme. On n'est pas pour rien né dans un âge de décadence, de complexité, d'analyse à outrance, de dédoublement et de joies morbides! Ceux dont on a lu les livres, qu'ils s'appelassent Baudelaire, Poe, Flaubert, ont peut-être soupiré toute leur vie après la santé perdue du corps et du coeur, après la simplicité de l'âme, après la joie douce et pure. La fatalité d'un sort cruel a fait d'eux des malades involontaires. La cuistrerie sentimentale du jeune homme moderne ou du preneur de notes fait de ces deux personnages les plus volontaires des malades, et les plus cocasses.--Hélas! J'ai connu moi-même tant d'heures stupides où je cabotinais avec des chagrins pourtant trop réels, où je pratiquais la coquetterie de mes rancunes, où j'étais presque fier, pour tout dire, d'avoir été trahi si indignement, que j'ai presque mauvaise grâce à railler ces candidats au _Dalilaïsme_, et leur passionné désir de rencontrer une femme bien scélérate,--pour le raconter. On les voit alors s'attacher aux pires drôlesses, par choix. Ils arrosent la fleur de la jalousie dans leur coeur comme la grisette de jadis arrosait ses volubilis. J'en ai connu un qui, me détaillant ainsi les perfidies dont il avait été la victime, s'écriait d'un air de triomphe, après avoir dénombré ses heureux rivaux, ainsi que le vieil Homère fait ses guerriers:--«A la fin il y en avait un nouveau tous les jours!...» D'habitude ces jalousies-là se terminent par de la prose ou des vers,--avec néologismes, sensitivités, mourances, et dans l'entre-temps une généreuse indignation sous forme de basses insultes pour les confrères en vogue, bref, cette froide rhétorique de névrose volontaire qui finira par nous ramener au style télégraphique, tant est écoeurante cette monotone parodie de style. Mais il arrive aussi que ces amoureux qui ont de «l'écriture artiste» plein le coeur poussent le cabotinage jusqu'au drame. Quelle pitié alors que de rencontrer dans les faits divers d'un journal une de ces tragédies où il n'y a de vrai que le sang versé, et, comme dit l'autre: «tout le reste est littérature!»
7° _Par méchanceté_.--C'est la plus sincère des jalousies de tête et pourtant la plus méprisable. La méchanceté dans l'amour--dont le marquis de Sade a donné la théorie la plus complète--représente un phénomène trop constant pour qu'il soit besoin d'en expliquer la cause, déjà indiquée par l'auteur du présent livre dans la _Méditation I_. Mais le divin marquis--ainsi que l'appellent ses fidèles--n'a étudié que le cas extrême de cette méchanceté. Son Dolmancé incarne une espèce de Néron philosophe qui dogmatise parmi les appareils de supplice mêlés à un décor de plaisir. Ses rêves sanguinaires, d'une complication à la fois tragique et imbécile, épouvanteraient les jaloux dont je veux parler. Ces derniers ne vont pas sur ce chemin de la cruauté jusqu'à la petite maison de la _Philosophie dans le boudoir_, où l'on torture le corps dont on abuse. Ils se contentent de tourmenter l'âme. Leur joie lâche et cruelle se borne à vouloir des pleurs dans les yeux qui les aiment, et ils se font jaloux pour avoir le droit de faire verser ces larmes. Comprennent-ils même toujours leur coeur et l'instinct pervers, caché dans ce martyre du soupçon qu'ils infligent à leur maîtresse? Ces jaloux par méchanceté ne laissent point passer l'occasion d'une défiance qui leur permette un reproche. Leur maîtresse a parlé avec amitié d'un homme qu'elle a rencontré autrefois,--cet homme a été son amant. Elle en a parlé avec antipathie,--il a été son amant. Elle n'en parle pas,--il a été son amant. Elle reçoit un monsieur avec un visible plaisir,--il lui fait la cour. Elle déclare ne pas vouloir recevoir cet autre,--elle cache une intrigue. Enfin, c'est pour la pauvre femme une flagellation continue d'outrageantes phrases, de dures enquêtes, d'atroces reproches. Et elle soupire, en parlant de cet amant détestable, un plaintif: «Que lui ai-je fait?...» sans se douter que cette jalousie a pour cause la monstrueuse infirmité propre à certains êtres: ne pouvoir aimer que ce qui souffre, et qui souffre par eux....
Il serait aisé de multiplier les subdivisions et de nuancer à l'infini cette analyse. Ces notes suffiront pour permettre de conclure, comme à la fin de la _Méditation VII_, consacrée à la _Cérébrale_, que, dans toutes les circonstances où la tête domine le coeur et les sens, l'amour disparaît pour laisser la place à l'égoïsme, et à un égoïsme d'autant plus détestable qu'il est souvent masqué de sentimentalité, gangrené de vanité, pourri de cabotinage.--Seulement, et c'est là ce qui rend de telles études un peu puériles, même quand elles sont justes, cet état cérébral, une fois constaté, dure-t-il avec constance? N'y a-t-il pas des moments où le jaloux de tête se transforme en un jaloux des sens et en un jaloux du coeur? La nature humaine, si fragile, si instable dans ce qu'elle a de meilleur, est-elle plus solide, plus fixe dans ce qu'elle a de pire?... Evidemment non. Il reste cependant que l'on peut demander à un homme de ne pas croire qu'il lui suffise de dire: «Je suis jaloux,» pour avoir tous les droits de supplicier la femme qu'il aime. Ces trois méditations sur les jalousies ont été écrites dans l'intention de démontrer cette vérité: s'il y a des jalousies qui prouvent l'amour, il y en a qui prouvent précisément le contraire de l'amour. Ni ces pauvres pages ni des comédies comme _l'Ami des femmes_ ou _la Visite de noces_ n'empêcheront d'ailleurs les femmes, tant que le monde ira son train, de considérer la jalousie comme une preuve irréfutable de tendresse, les jurés imbéciles d'acquitter les assassins qui se poseront en bourreaux passionnels, et la badaude opinion de s'extasier devant les Othellos de contrebande, aussi bien que devant les vrais, ce qui me permet de conclure assez mélancoliquement: