‹ Physiologie de l'amour moderneChapitre 45 sur 68 · LXV

LXV

_Toute maîtresse qui présente son amant à un de ses amis, à elle, entend bien le présenter à un espion. Il en est de ces espions-là comme des gendarmes. On n'y pense que lorsqu'on a envie de se sauver, et c'est trop tard_.

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_Troisième fil: les services rendus_.--Lisez bien. Je dis rendus et non reçus. Car l'homme assez détaché de tout préjugé pour accepter des services sérieux d'une maîtresse est un philosophe serein que la pudeur et l'ingratitude n'ont jamais retenu sur le chemin de l'abandon. Je veux parler, moi, de ce sentiment, moins rare qu'on ne le croit, qui fait un reste de moralité à tant d'immorales amours, cette croyance qu l'on se juge utile, bienfaisant, nécessaire à une maîtresse, et l'on ne veut pas s'en aller d'elle, de peur de la laisser dans la déchéance. Imaginez--ces aventures arrivent--qu'un jeune homme de trente ans ait encore du coeur, et qu'il se soit lié, à vingt-cinq, avec une femme très galante, il l'a, non pas rachetée, comme le conseillaient les romantiques, mais tout simplement aimée. Elle n'a gardé de son ancien luxe qu'un cadre d'élégance, sans plus rien de ces folles prodigalités qu'il faut payer comptant par de la prostitution clandestine et des visites chez les vendeuses d'amour. Bref, elle est devenue cette demi-honnête femme que tant d'irrégulières rêvent de devenir,--par esprit de contradiction, sans doute. Le jeune homme qui a pu aider sa maîtresse à vivre ainsi n'est pas assez riche pour lui assurer, le jour où il la quitte, une fortune définitive. Il la voit, en pensée, retournant peu à peu vers son ancienne vie, redescendant cet escalier dont chaque marche est une honte. Et il hésite à rendre cette créature qui lui fut chère à toutes les hideurs du vice. J'ai bien hésité, moi qui écris ces lignes, à m'en aller de la vie de Colette. Elle me trompait, je le savais, et avec qui. Mais elle s'en cachait encore un peu, et je me disais que sa passion pour moi, car elle m'aimait malgré tout, la retenait du moins assez pour qu'elle ne devînt pas ce qu'elle est devenue depuis.--Ah! misère de nous deux!--Puis, j'analysais ce sentiment, et, avec l'ironie habituelle, j'y discernais un curieux mélange de générosité et d'égoïsme. Je jouais un noble et beau personnage vis-à-vis de mon propre orgueil, en me jugeant indispensable au dernier honneur de ma pauvre maîtresse. Je constatais ainsi qu'avec la prodigieuse fatuité de l'animal masculin, son amour pour moi me faisait l'estimer et ses caprices pour les autres la mépriser. Alors je tombais dans cet état de gaieté terrible où de se moquer de soi-même avec frénésie rafraîchit le coeur. Je prenais la résolution de rompre. J'allais jusqu'à la rue de Rivoli, où elle habitait, et rien que de passer son seuil me rendait si tendre pour elle qu'une contrariété dont elle me parlait, une ligne désagréable sur son dernier rôle dans un journal, une migraine, n'importe quelle misère, me faisaient me dire: «Si je m'en vais, elle n'aura personne.» Et je restais. Je me demande aujourd'hui si j'étais aussi nigaud que le petit René Vincy, lorsqu'il redevint l'amant de Suzanne Moraines après son faux suicide.

--«Si je la quittais,» me disait-il pour se justifier, «elle reprendrait Desforges....»

Il ne se doutait pas qu'elle n'avait plus Desforges, en effet, parce que cet habile hygiéniste avait passé la main au jeune Abraham Mosé. Mais quoi? Osons risquer d'être ridicules, si nous risquons en même temps d'être délicats, et adoptons comme vraie cette maxime: