‹ Physiologie de l'amour moderneChapitre 60 sur 68 · I

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LA MÉTHODE DU DOCTEUR NOIROT

Depuis des années j'ai renoncé à la naïve habitude de relire les pages que j'écris. Une fois jetées sur le papier, c'est comme un enfant qui vient de naître. Chétif ou robuste, il est ce qu'il est, et qu'il aille de par le vaste monde!... Les retouches aux phrases, c'est comme les coups de peigne dans la chevelure dudit enfant. Bien vivant et mal peigné,--telle est ma devise,--plutôt que rachitique et cosmétique. Je viens pourtant de manquer à ce facile principe qui accorde si merveilleusement la rhétorique et la paresse, et j'ai repris d'affilée ces dix-huit premières méditations. Je voulais juger de leur ensemble et vérifier si j'avais bien suivi le plan arrêté dans ma tête sur les trois actes de la tragi-comédie d'Amour:--avant, pendant, après. Le résultat ne s'est pas fait attendre. Un découragement immédiat s'est emparé de moi, et je me suis senti incapable de continuer, incapable de remplir le reste du programme ainsi indiqué sur mon livre de notes et qui devait constituer comme l'épilogue:--XIX: Des consolations (la débauche. Montrer l'identité du Baudelairisme avec la doctrine des gnostiques coupables, l'enseignement par exemple de Carpocrate et de son fils Epiphane qui prêchaient l'affranchissement de l'âme par l'assouvissement du corps et la volupté....); XX: Le sadisme (son histoire. Montrer qu'il y a comme un sadisme personnel dans notre complaisance à certaines sortes de douleurs. De la différence entre la souffrance qui nous améliore et celle qui nous déprave. Pourquoi?); XXI: Lesbos (une nouvelle affreuse, la simple histoire de mes jalousies pour Aline. Analyser la fureur impuissante que cela développe, si spéciale et qui ne ressemble pas à l'autre jalousie, à cause de la différence de l'image). Je venais de voir trop clairement mon incapacité d'expliquer tous ces phénomènes moraux plus ou moins bien décrits, et de conclure. Et qu'est-ce qu'un livre d'analyse sans explication et sans conclusion? Et puis, un scrupule me saisit. Je me suis souvenu alors de ce que me disait si justement l'abbé Taconet: «Peindre trop complaisamment sa maladie, c'est la propager.» Si ce livre devait ainsi répandre le virus qui me ronge, à quoi bon avoir employé à une oeuvre de corruption l'encre de mon encrier? Mieux eût valu la boire, comme au collège. Cela ne faisait de mal qu'à moi. Pourtant, un auteur est un auteur, et je ne me suis pas trouvé le courage de jeter au feu ces dix-huit cahiers de papier, qui m'ont tenu compagnie dans des heures noires, quand la femme cruelle était là, devant les yeux de ma jalousie, offrant à d'autres sa gorge aux pointes de laquelle j'ai bu ce philtre dont j'agonise. Quand on a vraiment pleuré sur certaines pages, une espèce de vanité singulière vous persuade que ces pages sont vos meilleures, comme si l'on devait avoir, en talent, le bénéfice de ses larmes. C'est misérable et c'est humain,--de cette étrange humanité littéraire où le factice et le naturel, le faux et le vrai se combinent à ne les pouvoir pas démêler. Oui, voilà deux des raisons, l'une tendre et noble, l'autre sotte et mesquine, qui m'ont empêché de brûler ce livre, malgré tout; puis j'ai cru les concilier l'une et l'autre et l'objection de l'abbé Taconet, en me disant: «Mais si, après avoir étalé la maladie de mon coeur, j'en donnais le remède? Ce serait une conclusion, cela.» Et tout de suite ce problème se pose à mon esprit: «Y a-t-il un remède contre la passion?» Cette question se traduit dans cette formule pittoresque: «Y a-t-il une Thérapeutique de l'amour?» Le mot me semble paradoxal et piquant. Je reprends courage, et je l'écris sous l'étiquette XIX, à la place du titre projeté. Et je médite, je médite.... Je ne trouve rien. «Allons,» me dis-je, «puisqu'il s'agit de thérapeutique et que d'après Nysten et Buffon, entre autres, l'amour est à base physique, si j'allais consulter un médecin?» Et dès le lendemain, vers les dix heures, je m'installais dans l'ascenseur d'une maison du quartier Marbeuf, au quatrième étage de laquelle j'étais sûr de trouver le docteur Noirot.

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Je l'ai connu, cet excellent docteur,--à qui j'ai dû la tragique anecdote rapportée dans la méditation XIV,--au quartier Latin. Il était interne à Bicêtre. J'ai bien souvent mangé en sa compagnie, dans la salle de ce vieil hôpital affectée aux repas de ces messieurs, sur les murs de laquelle se profile une suite d'inscriptions très étrange. Les listes des internes y sont gravées, année par année, et dans chaque liste, depuis quinze ans, il y a un nom à côté duquel se voient deux initiales. Ce sont celles d'une femme de service qui, à chaque nouvelle fournée, devient la maîtresse d'un des futurs docteurs envoyés dans cet hôpital. J'ai suivi bien souvent Noirot dans la visite de ses malades, quand le chef de service manquait. Il était dès cette époque, et il est resté cynique et intelligent, méthodique et doucement implacable, avec un air d'employé plus que de praticien. Il est mon aîné et de beaucoup. Il doit avoir aujourd'hui quarante-six ans, et il aurait fait une plus belle fortune, s'il n'avait pas eu à soutenir une nombreuse famille, casée par ses soins. Le souci forcé de la clientèle l'a empêché d'arriver à l'agrégation, et il est probable qu'il ne sera même jamais médecin des hôpitaux. A travers sa vie de labeur et de dévouement, le cynisme dont je parlais a continué de se développer par le plus singulier contraste que j'aie jamais rencontré. Matérialiste outrageux, expliquant la sensibilité humaine par les plus dégradantes hypothèses, Noirot donne l'exemple des vertus les plus délicates, cousues à une âme gangrenée de négations. Avec cela, observateur très habile, mais qui ne croit guère à la médecine, il s'est fait depuis des années une spécialité du massage. Il sait, de ses longs doigts souples et noueux, pétrir le corps humain d'une manière quasi miraculeuse, grâce à des connaissances anatomiques de premier ordre. Le baron Desforges, qui reste un de ses clients quotidiens, l'a beaucoup poussé, et, à l'heure présente, Noirot gagne soixante mille francs par an. Il est venu se loger, depuis la mort de sa mère, dans un appartement meublé à neuf, en haut d'une maison neuve, afin que rien ne lui rappelle sa vie passée ni la vieille femme dont il fut jusqu'au dernier jour l'admirable fils, ce qui ne l'empêche pas, quand on discute devant lui l'immortalité de l'âme, de passer au fil de sa féroce ironie ce qu'il appelle la plus grotesque des vanités de l'homme. A-t-il des maîtresses? Je lui en ai connu cinq ou six au Quartier, prises pour huit ou quinze jours,--et pendant un an, la femme aux initiales, P.C., je crois,--mais jamais il n'a aimé. Je me souviens que, me montrant un cheval de fiacre fortement battu par son cocher et saignant sous la mèche, il me disait: «Une passion, c'est, sur notre système nerveux, une place comme celle qu'a ce cheval sur sa croupe. Tâchons de ne pas nous laisser faire de place au coeur....» Je pensais à ce mot en gagnant la maison du docteur. Un homme capable de comparer un amant malheureux à une rosse conduite par un ivrogne doit avoir des panacées contre ce malheur, ou personne n'en a.

Noirot achevait de déjeuner. C'est une de ses théories que l'homme qui travaille doit être nourri avant son travail. «Les Anglais ont raison,» dit-il souvent, «dans l'organisation de leurs repas. C'est pour cela qu'ils sont le peuple le plus actif de la terre....» A dix heures, il se lève de table. Il a, de huit à neuf et demie, visité les deux ou trois clients riches qu'il traite, comme Desforges, par le massage journalier. De onze heures à trois heures, il fait ses courses. De trois heures à six heures, il ouvre son cabinet de consultation. A sept heures, il dîne. Autrefois, il donnait toutes ses soirées à sa mère. Il va maintenant un peu dans le monde, un peu au théâtre, un peu chez les trois soeurs qu'il a mariées.... Quand je lui eus expliqué que je voulais causer avec lui, à propos d'un livre que j'écrivais:

--«Montez dans ma voiture,» me dit-il; «nous bavarderons entre mes visites.»

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Nous voici donc roulant dans ce coupé au mois, comme en ont les médecins, rempli d'instruments qui rappellent les chevets d'agonies, et les grands yeux vitreux dans les faces pâles. Je pouvais voir, dans l'espèce de tiroir sans couvercle ménagé sur le devant, un thermomètre de poche, l'acier brillant de deux ou trois outils.--Noirot est un des docteurs qui cumulent la médecine et la chirurgie. C'est même un operateur très adroit.--Des brochures s'y mêlaient à quelques fioles de pharmacie destinées aux malades pauvres. J'avais presque honte d'exposer à mon compagnon, devant ces témoignages de la vraie douleur, ma douleur à moi, vraie pourtant, elle aussi, quoiqu'elle ne soit que dans ma pensée. Mais que la pensée paraît peu de chose à côté d'un os qui crie sous le bistouri, ou d'un corps qui grelotte la fièvre!

--«Vous avez tort,» répondit le docteur, quand je lui eus communiqué, avec le problème sur lequel je voulais le consulter, mon espèce de honte à l'entretenir de maux par trop chimériques. «Pour un matérialiste comme moi, un mal moral est un mal physique moins bien défini, voilà tout.... Et c'est parce qu'il est moins bien défini que les médecins ne s'en occupent pas....»

--«Alors, à quelqu'un qui viendrait vous dire: «Docteur, je suis amoureux, guérissez-moi,» vous n'éclateriez pas de rire au nez?...»

--«Pas le moins du monde.»

--«Et qu'ordonneriez-vous?» insistai-je. «Est-ce indiscret de vous le demander?»

--«Cela dépendrait naturellement de l'individu,» fit le docteur, hochant la tête. «Vous connaissez, comme moi, l'adage: Il n'y a pas de maladies, il n'y a que des malades. Pareillement, il n'y a pas d'amours, il n'y a que des amants. Je n'ai jamais beaucoup réfléchi à la question, parce qu'elle ne m'a jamais été posée. Pourtant, j'entrevois tout de suite quelques règles générales, d'après deux ou trois remarques que j'ai eu souvent l'occasion de faire. Avez-vous observé d'abord que tous les amoureux ont mal à l'estomac?... Tous ou presque tous.... Il y a un proverbe qui dit:--Vivre d'amour et d'eau claire,--et qui n'est pas si bête. Traduisez-le en bon français, il signifie qu'un amoureux ne surveille plus l'hygiène de ses repas. Il mange à des heures quelconques et n'importe quoi. A-t-il un rendez-vous à midi, il déjeune à deux heures; un rendez-vous à une heure, il déjeune à midi, hâtivement, goulûment. Puis, malgré les plus rigoureux principes, il court posséder sa maîtresse, en plein travail de la digestion.... S'il reçoit une mauvaise nouvelle de cette maîtresse, il n'a pas d'appétit; une bonne, il n'en a pas non plus.--Vous riez? Vous avez tort de nouveau.... Vous ne savez pas ce que c'est que l'estomac dans la vie. Avoir mal à l'estomac, voyez-vous, pour un homme, c'est comme pour une plante avoir mal à ses racines.... Je vous passe les considérations que je pourrais vous faire sur les rapports du système nerveux avec ce précieux organe, si précieux, si fragile, si négligé.... J'arrive à ma conclusion: presque toujours les chagrins du coeur s'accompagnent d'un état dyspeptique. L'amant est malheureux, et l'animal ne digère pas. L'un s'additionne à l'autre, et les deux misères s'aggravent.... Je conseillerais donc à mon sujet une première série de soins destinés à lui procurer la félicité physique et irrésistible, dont s'accompagne la bonne digestion.... Je sais, je sais.... Avec vos airs de mauvais sujet, vous êtes un chrétien, au fond, tout au fond, et ma théorie vous fait horreur.... Mais avez-vous assisté, à la campagne, aux déjeuners qui suivent les retours d'enterrement? On s'assied à table les yeux rouges, les lèvres tremblantes, l'âme navrée. On parle à peine. Le bruit des pelletées de terre sur le cercueil retentit encore dans toutes les oreilles, si bien que nos gens commencent par ne pas entendre le bruit des cuillers dans les assiettes.... Cependant le boeuf arrive, puis le poulet, puis les légumes, le tout arrosé d'un vieux vin de pays qui sent le raisin.... Petit à petit les voix se haussent, le feu de la vie revient aux yeux. Le sang empourpre les joues, et nos inconsolables ont un bon moment, le premier depuis la catastrophe.»

--«J'ai déjà mentionné le fait dans une de mes méditations,» interrompis-je avec un peu de vanité. «Pauvre nature humaine! Cela prouve que nous avons un corps et une âme, simplement, et que la chair est faible, très faible....»

--«Faiblesse ou force,» reprit le médecin, «pourquoi ne pas utiliser ce procédé de consolation? A un amant possédé du délire du regret, comme vous, par exemple, je dirais: Vous allez suivre un régime adapté à votre état actuel, du grand air, beaucoup de grand air, et de l'exercice, beaucoup d'exercice. Prendre et rendre, toute la vie est là, donc dépenser et acquérir; et je vous rédigerais un régime de table qui vous remette l'estomac au point. Plus de tabac, plus d'alcool, plus de vin rouge; du vin blanc léger, additionné d'eau de Vals, des viandes rôties et des légumes, à part égale; des heures régulières du déjeuner et du dîner, et, par-dessus tout, une stricte observance des prescriptions.... En quinze jours, je vous rends le sommeil, et, après chaque repas, au lieu de ces idées noires que le travail de la digestion laborieuse roule dans votre cerveau, et qui ne sont sans doute que les résidus toxiques d'une désassimilation incomplète,--je vous donne des idées légères, des idées roses, celles d'un cheval qui a bien mangé son avoine, d'un chien qui a bien lappé sa pâtée. Hé! hé! ce n'est pas à dédaigner, ce bonheur-là. C'est le plus sûr.... Seulement, comme vous n'êtes ni un cheval ni un chien, mais un animal raisonnable,--ou du moins qui raisonne,--je vous explique ma méthode, pour vous donner à vous-même, par-dessus le marché, le petit intérêt de suivre le progrès de votre guérison. Au lieu de penser à votre maîtresse uniquement, vous commencez de penser au remède que je vous prescris contre votre maîtresse.... Ce jour-là, vous êtes sauvé,--ou, sinon sauvé, du moins soulagé. Mais nous voici à la porte de la maison où je dois m'arrêter.... Attendez-moi dix minutes, voulez-vous?...»

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Je restai non pas dix minutes, mais vingt-cinq, à cette porte, en train de réfléchir sur le paradoxal remède de mon docteur. Tant-mieux et sur cette métamorphose inattendue de l'antique rocher de Leucade en une ordonnance suivant la formule. Comme la manie des axiomes me tourmente un peu partout, j'essayai de résumer mon impression sur ce remède en noircissant, du bout de mon crayon de poche, la feuille de garde d'une brochure ramassée dans le tiroir de la voiture. Elle traitait de l'agoraphobie ou peur des espaces, de la claustrophobie ou peur de l'étroit, et de la télénophobie ou peur des épingles. Mon Dieu! Que la science moderne de l'esprit est donc singulière dans ses distinctions, et que l'esprit lui-même apparaît, quand on le regarde à la loupe, comme une machine délicate et facile à fausser! Mais je retranscris ici mes axiomes:

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