VI.
Charney comptait les heures, les minutes, les secondes. Il lui semblait que les plus légères divisions du temps s'amoncelaient l'une sur l'autre pour peser sur sa fleur et la briser. Deux jours étaient passés; le messager n'apportait point de nouvelles, et le vieillard lui-même, inquiet, tourmenté à son tour, ne savait qu'augurer de ce silence et de ce retard, supposait des obstacles, répondait du zèle, du dévouement de la personne chargée du message (sans désigner sa fille toutefois), et tâchait encore de faire renaître dans le coeur de son compagnon une espérance qui s'éteignait dans le sien.
--Teresa! mon enfant! que lui sera-t-il donc arrivé? répétait-il avec désolation.
Le troisième jour s'écoula, et sa fille ne revint pas.
Durant toute la journée du quatrième, Girhardi ne se montra point à la petite fenêtre de la cour. Charney ne put le voir; mais s'il eût attentivement prêté l'oreille, il aurait entendu peut-être les prières mêlées de sanglots qu'adressait au ciel le pauvre père en acceptant le coup terrible qui venait de le frapper.
On eût dit qu'un voile de deuil était tombé soudain sur ce lieu de misère, où naguère encore, même en l'absence de la liberté, des rayons de joie et de bonheur apparaissaient par intervalles.
La plante avançait de plus en plus dans sa voie de destruction, et Charney inconsolable assistait à l'agonie de Picciola. Il y avait chez lui double sujet d'abattement; il craignait de perdre l'objet de ses travaux, le charme de sa vie, et de s'être vainement avili! Quoi! vainement son front se serait courbé! Il aurait mendié une grâce, prosterné jusqu'à terre, et on l'aurait repoussé du pied! Comme si tout se fût conjuré contre lui, Ludovic, autrefois si naïf, si expansif, maintenant évitait même de lui adresser la parole. Taciturne et bourru, il venait, il montait, il passait, fumant à pleine pipe, sans le regarder à peine, et semblait lui en vouloir de son malheur. C'est que d'abord Ludovic, lorsqu'il eut connaissance des refus du commandant, prévit l'instant où il allait se trouver entre son penchant et son devoir. Il fallait que le devoir eût le dessus, et il se fit brutal et maussade pour se donner du courage. Aujourd'hui les rigueurs vont sans doute redoubler, et d'avance sa mauvaise humeur redouble.
Ainsi en agissent communément ceux que l'éducation n'a pas polis. Ils compriment les élans généreux de leur âme quand il leur faut accomplir de rudes fonctions, plutôt que de chercher à en voiler la rudesse sous quelques formes de bienveillance. Ce n'est point par des paroles que Ludovic a jamais donné des preuves de la bonté de son coeur, c'est par des actes! Les actes lui sont interdits, il se tait; et la secrète pitié qu'il ressent pour l'homme dont on le contraint d'être le tyran subalterne s'exhale en accès de colère contre cet homme lui-même. Il s'efforce de se montrer insensible en devenant l'agent d'un ordre impitoyable. Si par là il s'attire la haine: eh bien! tant mieux! son devoir lui sera plus facile. Il faut la guerre entre la victime et le bourreau, entre le captif et le geôlier!
Quand vint l'heure du dîner du prisonnier, Ludovic vit Charney debout devant sa plante, dans une profonde et cruelle contemplation. Il se garda bien de se présenter gaiement comme autrefois, en saluant sa filleule des titres caressans de Giovanetta, de Fanciuletta, ou en s'informant des nouvelles de Monsieur et de Madame; il traversa la cour d'un pas rapide, affectant de croire Charney dans sa chambre et de lui porter ses provisions en tout hâte. Mais, à un mouvement qu'il fit, leurs yeux se rencontrèrent, et Ludovic s'arrêta surpris, en voyant le changement survenu en si peu de jours dans les traits du prisonnier. L'impatience et l'attente avaient sillonné son front de larges rides; ses lèvres et son teint décolorés, ses joues maigries lui imprimaient un caractère d'abattement que faisait ressortir encore le désordre de sa barbe et de ses cheveux. Malgré lui, Ludovic resta quelque temps immobile pendant cet examen, et tout-à-coup, se rappelant sans doute ses grandes résolutions, il reporta son regard de l'homme à la plante, cligna de l'oeil ironiquement, haussa l'épaule avec un geste moqueur, siffla un air, et il se disposait à reprendre route, quand d'une voix dolente, mais expressive:
--Que vous ai-je donc fait, Ludovic? lui dit Charney.
--À moi?... à moi?... rien, répondit le geôlier, troublé de ce ton de reproche, et plus ému qu'il ne le voulait paraître.
--Eh bien! reprit le comte en s'avançant vers lui et s'emparant vivement de sa main, sauvons-la! il en est temps encore, et j'ai trouvé un moyen. Oui!... le commandant ne peut s'en alarmer. Il l'ignorera même. Procurez-moi de la terre, une caisse... nous enlèverons les pavés, mais pour un instant seulement... Qui le saura? nous transplanterons...
--Ta, ta, ta, fit Ludovic en retirant brusquement sa main: au diable la fleur! Elle nous a fait assez de mal à tous. À commencer par vous, qui allez retomber malade. Faites-vous-en de la tisane; elle n'est plus bonne qu'à ça!...
Charney lui lança un regard d'indignation et de mépris.
--S'il ne s'agissait que de vous encore, poursuivit Ludovic; c'est votre affaire, à la bonne heure! mais ce pauvre homme, vous l'aurez privé de sa fille... il ne la verra plus, et c'est à vous qu'il le doit.
--Sa fille! comment?... s'écria le comte, ouvrant des yeux terrifiés.
--Oui, c'est ça, comment!--continua l'autre en posant à terre son panier de provisions, se croisant les bras et prenant l'attitude d'un homme qui s'apprête à gourmander vertement:--On fouette les chevaux, et on ne veut pas que la voiture roule; on lance le stylet, et on s'étonne de la blessure! Trondédious! o che frascheria! Vous avez voulu écrire à l'empereur; vous avez écrit; c'est bien. C'est contre l'ordre du commandant; il vous punira comme il l'entendra; rien de plus juste. Mais il vous fallait un messager pour porter votre lettre, puisque vous ne pouviez la porter vous-même. Ce messager, ce fut la Giovanna.
--Quoi! cette jeune fille... c'est elle!...
--Faites l'étonné. Pensiez-vous donc que votre correspondance avec l'empereur allait avoir lieu par le télégraphe? On l'emploi à autre chose. Tant il y a que le commandant a tout découvert... Je ne sais comment... Par le guide sans doute; car la Giovanna ne pouvait courir seule à travers les routes. Maintenant la porte de la citadelle lui est fermée. Elle et son père vivront séparés. À qui la faute?
Charney se couvrit la figure de ses deux mains.
--Malheureux vieillard! dit-il; sa seule consolation Et sait-il?...
--Il sait tout depuis hier. Jugez s'il doit vous aimer. Mais votre dîner refroidit.
Et Ludovic releva le panier, qu'il transporta aussitôt dans le logis du prisonnier.
Le comte tomba accablé sur son banc. Il eut un instant la pensée d'en finir d'un coup avec Picciola et de la briser lui-même. Mais le courage lui faillit bientôt. Puis une lueur d'espoir brillait encore confusément devant lui. Cette pauvre jeune fille, qui s'est généreusement dévouée à sa cause, et à qui on fait si cruellement expier son zèle à secourir un malheureux, elle est de retour. Peut-être a-t-elle pu s'approcher de l'empereur. Oui, c'est cela! Sans doute elle a réussi, et c'est ce qui a irrité le commandant contre elle! S'il a entre les mains l'ordre de la délivrance de Picciola, pourquoi tarde-t-il? Mais il faudra bien qu'il obéisse, si l'empereur le veut!--Oh! bénie sois tu, noble enfant! malheureuse enfant séparée de ton père!... à cause de moi! Oh! la moitié de ma vie, je la donnerais pour toi!... pour ton bonheur! Je la donnerais... seulement pour qu'on te rouvrît la porte de cette prison.