‹ PicciolaChapitre 25 sur 31 · III.

III.

Charney avait lu et relu vingt fois ce billet, dont le sens ne pouvait être douteux, car parmi les femmes une seule avait été pour lui tout coeur et tout dévouement: et cette femme, il l'avait à peine entrevue, pensait-il, il ignorait le son de sa voix; et si tout-à-coup elle se fût présentée devant lui, il ne l'eût pu reconnaître sans doute. Mais par quel moyen, trompant la vigilance de ses argus, a-t-elle pu lui faire parvenir ces lignes?--Dites à votre voisin d'espérer. Pauvre fille, qui n'osait nommer son père! Pauvre père, à qu'il ne pourra même montrer le souvenir de sa fille!

En songeant à ce bon vieillard, dont il avait comblé le malheur, dont il lui était interdit d'adoucir la peine, Charney se sentait navré de regrets, et au milieu de ses nuits sans sommeil, l'idée de Girhardi venait l'assaillir douloureusement.

Durant une de ces nuits, un bruit inaccoutumé se fit entendre au-dessus de lui, dans la chambre de l'étage supérieur, jusque là restée vide, et lui tint l'esprit rempli de conjectures plus bizarres les unes que les autres.

Vers le matin, Ludovic entra dans sa chambre, l'air affairé, et quoiqu'il essayât de contraindre ses traits à la discrétion, ses yeux brillans et animés annonçaient une grande nouvelle.

--Qu'y a-t-il? lui dit Charney, et que s'est-il passé là-haut cette nuit?

--Oh! rien, signor conte, rien; sinon qu'il nous est arrivé d'hier une recrue de prisonniers et que les logemens vacans vont cesser de l'être. Oui, poursuivit-il avec un ton emprunté de commisération, il vous va falloir partager la jouissance de votre cour avec un compagnon de captivité; mais rassurez-vous, nous ne recevons ici que de braves gens... Quand je dis braves gens, reprit-il aussitôt: c'est-à-dire qu'il n'y a pas de voleurs parmi eux! Mais tenez, voilà le nouveau qui vient vous faire sa visite d'installation.

À cette annonce inattendue, Charney s'était levé, saisi de surprise, ne sachant s'il devait se réjouir ou s'affliger de ce changement, quand soudain il vit entrer dans sa chambre... Girhardi!

Tous deux se regardèrent comme s'ils doutaient encore de la réalité de cette rencontre, et au même instant leurs mains, pressées et confondues, témoignèrent du plaisir qu'ils éprouvaient à se revoir.

--Allons, allons, dit Ludovic en riant, je vois que la connaissance sera bientôt faite; et il sortit, les laissant tous deux en extase l'un devant l'autre.

Après un moment de silence:--Qui donc nous a réunis? dit Charney.

--C'est ma fille, je n'en saurais douter! Et comment m'y tromperais-je? Tout ce qui m'arrive d'heureux dans la vie ne me vient-il pas d'elle?

Charney baissa le front d'un air interdit, et ses mains pressèrent de nouveau avec force celles du vieillard. Enfin, tirant de sa cassette un petit papier, il le lui présenta:--Connaissez-vous cette écriture?

--C'est la sienne! s'écria Girhardi; c'est celle de ma fille! de ma Teresa! Non, elle ne nous a pas oubliés, et sa promesse n'a pas tardé à se réaliser, puisque nous voilà réunis tous deux. Mais comment ce billet vous est-il parvenu?

Charney le lui dit, et ensuite par un mouvement irréfléchi, il fit un geste comme pour rentrer en possession du billet; mais voyant Girhardi le tenir entre ses mains tremblantes d'émotion, le lire lentement, mot par mot, lettre par lettre, le baiser cent fois, il comprit qu'il ne lui appartenait plus, et il en éprouva au fond du coeur un vif sentiment de regret, qu'il ne sut comment s'expliquer à lui-même.

Les premiers momens passés, quand ils eurent épuisé à l'égard de Teresa toutes leurs conjectures sur son sort, et sur le lieu habité par elle, Girhardi, promenant ses yeux avec un sentiment naïf de curiosité sur le logement de son hôte, s'arrêta devant chacune des inscriptions de la muraille. Deux d'entre elles avaient été modifiées déjà; il comprit l'influence de la plante, et s'expliqua aussitôt le rôle important qu'elle avait dû jouer près du prisonnier. À son tour il prit un charbon. Une des sentences contenait ces mots:

Les hommes se tiennent sur la terre, comme, plus tard, ils se tiendront dessous: les uns près des autres, mais sans liens entre eux. Pour les corps, ce monde est une arène populeuse, où l'on se heurte de tous côtés; pour les coeurs, c'est un désert.

Il ajouta:

Si l'on n'a pas un ami!

Puis, se retournant doucement vers son compagnon, il lui tendit les bras.

Encore ému des pensées qui venaient de l'agiter, le coeur palpitant, les yeux humides, Charney s'y précipita, et tous deux scellèrent ce saint pacte d'amitié par une étreinte vive et prolongée.

Le lendemain, ils déjeunaient ensemble, en tête-à-tête, dans la camera du premier étage, l'un assis sur le lit, l'autre sur la chaise, ayant entre eux la petite table sculptée, supportant alors, avec la double ration de la prison, une belle truite du lac, des écrevisses de la Cenise, une bouteille de l'excellent vin de Mondovi, et un appétissant morceau de ce délicieux fromage de Millesimo, connu dans toute l'Italie sous le nom de Rubiola. C'était là un festin pour des captifs! Mais Girhardi ne manquait point d'argent, ni le commandant de complaisance, depuis de nouveaux ordres reçus.

Une causerie pleine de confiance et de douceur s'établit entre les deux amis. Jamais Charney n'a si bien et si long-temps savouré les plaisirs de la table; jamais repas ne lui a semblé si succulent. C'est que, si l'exercice et les eaux de l'Eurotas pouvaient servir d'assaisonnement au brouet noir des Spartiates, la présence et la conversation d'un ami ajoutent mieux encore au goût des mets les plus fins.

Bientôt les confidences suivirent leur cours. Ils s'aimaient déjà si bien tous deux, quoique se connaissant à peine! Sans y être autrement excité, sans hésitation, sans préambule, seulement comme exécution de ce contrat d'amitié passé la veille, Charney raconta les travaux orgueilleux et les folies vaniteuses de sa jeunesse. Le vieillard prit la parole à son tour, et confessa de même les premières erreurs de sa vie.

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