‹ PicciolaChapitre 28 sur 31 · VI.

VI.

Ils étaient assis à leur place accoutumée. L'automne s'annonçait: Charney, perdant l'espoir de voir refleurir sa Picciola, entretenait son ami de ses regrets sur la chute de sa dernière fleur; et celui-ci, pour suppléer cette perte autant qu'il était en son pouvoir de la faire, développait devant lui le tableau général de la fructification des plantes.

Là, comme ailleurs, l'empreinte d'une main divine se montrait dans tous les actes de la nature. Girhardi racontait comment certains végétaux, à feuilles larges et étalées, et qui s'étoufferaient mutuellement en croissant les uns près des autres, ont leurs semences couronnées d'aigrettes, afin que le vent puisse opérer plus facilement leur dispersion; comment, quand les aigrettes manquent, ces graines naissent renfermées dans des cosses, dans des siliques pourvues d'un ressort élastique, dont la détente jouant tout-à-coup au moment de leur maturité, les lance au loin pour les isoler. Aigrettes et ressorts, ce sont des pieds, ce sont des ailes que Dieu leur donne, afin que chacune puisse aller à son choix prendre sa place au soleil.

Quel oeil pourrait suivre dans leur vol rapide à travers les airs agités les fruits membraneux de l'orme, ceux des érables, des pins et des frênes, tournoyant dans l'atmosphère au milieu d'une poussière d'autres graines, auxquelles leur légèreté suffit pour s'élever, et qui semblent d'elles-mêmes courir au-devant des oiseaux dont elles vont apaiser la faim?

Le vieillard expliquait aussi comment les plantes fluviatiles, les plantes destinées à l'ornement des ruisseaux, ou à parer le bord des étangs, affectent dans leurs semences une forme qui leur permet de voguer sur l'eau pour aller s'implanter sur les flancs de la berge, et d'une rive à l'autre; comment, quand leur pesanteur les entraîne au fond, c'est qu'elles doivent croître dans le lit même du fleuve, ou dans la vase des marais: ainsi, les fucus, les roseaux, sortant comme une armée de lances du sein des eaux stagnantes, et ces brillans nénuphars qui, les pieds dans la fange, viennent étaler à la surface de l'onde leurs feuilles luisantes et arrondies, et leurs belles fleurs blanches ou dorées. Et il lui disait alors les amours de la Vallisnérie, séparée de son époux, et s'allongeant, détendant la spirale qui lui sert de pédoncule pour fleurir au-dessus des flots, tandis que l'époux, privé de cette faculté d'extension, brise violemment les liens qui le retiennent pour venir s'épanouir près d'elle, et mourir en la fécondant.

--Quoi! ces choses existent, s'écria Charney, et la plupart des hommes ne daignent point tourner leurs regards de ce côté!

Ce fut là une des leçons du vieillard.

--Mon ami, lui disait un jour son compagnon, tandis qu'ils siégeaient encore tous deux sur le banc des conférences, les insectes, dont vous avez fait votre étude chérie, ont-ils donc pu vous offrir autant de merveilles à observer qu'à moi ma Picciola?

--Tout autant, répondit le professeur. Croyez-moi vous n'apprécierez même bien votre Picciola qu'en faisant connaissance avec ces petits êtres animés qui viennent parfois la visiter, voler et bourdonner autour d'elle. Alors vous verrez ces nombreux rapports, ces lois secrètes qui lient l'insecte à la plante, comme l'insecte et la plante au reste du monde; car tout est né de la même volonté, tout est gouverné par la même intelligence! Newton l'a dit: L'univers a été créé d'un seul jet. De là cette harmonie, cet accord général que nous ne pouvons saisir dans son vaste ensemble, mais qui existe cependant.

Girhardi allait donner du développement à sa pensée, quand, s'arrêtant tout-à-coup, les yeux fixés sur Picciola, il garda quelques minutes un silence attentif.

Un papillon aux riches couleurs se tenait sur un des rameaux de la plante, les ailes agitées d'un frémissement tout particulier.

--À quoi pensez-vous, mon ami?

--Je pense, répliqua le professeur, que Picciola va m'aider à répondre à votre précédente question. Regardez ce papillon. Dans le moment où je parle, il force votre plante de contracter un engagement avec lui. Oui, car il a déposé l'espoir de sa postérité sur une de ses branches.

Charney se pencha pour vérifier le fait. Le papillon partit après avoir enduit ses oeufs d'un suc gommeux capable de les bien fixer à l'écorce du végétal.

--Eh bien! reprit Girhardi, est-ce par hasard et à la bonne aventure qu'il est ainsi venu, charger Picciola de son précieux dépôt? Gardez-vous de le croire! La nature a réservé une espèce de plantes à chaque espèce d'insectes. Toute plante a son hôte à loger, à nourrir. Maintenant, comprenez ce qu'il y a de saisissant dans l'action de ce papillon. Il a d'abord été chenille lui-même, et, chenille, il s'est nourri de la substance d'une plante pareille à celle-ci; ensuite il a subi ses transformations; et, infidèle à ses premières amours, il a volé indistinctement sur toutes les fleurs pour aspirer les sucs de leurs nectaires. Eh bien! quand le moment de la maternité est venu pour lui, pour lui, qui n'a point connu sa mère, et qui ne verra point ses enfans (car son oeuvre est accomplie, et il va mourir), pour lui, que, par conséquent, l'expérience n'a pu instruire, il est venu confier sa ponte à la plante, semblable à celle qui l'a nourri lui-même sous une autre forme et dans une autre saison. Il sait que de petites chenilles sortiront de ses oeufs, et il a oublié pour elles ses habitudes vagabondes de papillon. Qui lui a donc appris cela? Qui donc lui a donné le souvenir, le raisonnement et la faculté de reconnaître cette végétation, dont le feuillage n'est plus aujourd'hui ce qu'il était au printemps? Des yeux exercés s'y trompent parfois, mais lui il ne s'y est pas trompé!--Charney allait témoigner de sa surprise.--Oh! vous n'y êtes pas! interrompit Girhardi. Examinez maintenant la branche choisie par lui. C'est une des plus anciennes, des plus fortes; car les nouvelles pousses, faibles et tendres, peuvent être gelées et détruites par l'hiver, ou brisées par le vent. Voilà ce qu'il sait aussi. Encore une fois, qui donc le lui a enseigné?

Charney restait confondu.--Mais, dit-il, pardon, mon ami; je crains que vous ne soyez abusé par quelque illusion.

--Silence! sceptique, lui cria le vieillard avec un de ses fins sourires. Vous croirez peut-être à ce que vous verrez! Écoutez-moi bien. Picciola va jouer son rôle à son tour! Il ne s'agit plus seulement de la prévoyance de l'insecte, mais de celle de la nature, d'une de ces lois d'harmonie dont je vous entretenais tout-à-l'heure, et qui forcent la plante d'accepter le legs du papillon. Au printemps prochain, nous pourrons vérifier le prodige ensemble,--dit-il en retenant un soupir adressé à sa fille.--Alors, quand les premières feuilles de Picciola se montreront, les petites larves renfermées dans les oeufs se hâteront de briser leurs coquilles. Vous le savez sans doute, les bourgeons des divers arbustes ne s'ouvrent pas tous à la même époque; de même les oeufs des différentes espèces de papillons n'éclosent pas au même jour; mais ici une loi d'unité va régler l'essor de la plante, comme celui de l'insecte. Si les larves venaient avant les feuilles, elles ne trouveraient pas de quoi se nourrir; si les feuilles prenaient de la force avant la naissance des petites chenilles, celles-ci seraient impuissantes à les broyer avec leurs faibles mâchoires. Il n'en peut être ainsi; la nature ne trompe jamais! Chaque plante suit dans ses progrès la marche de l'insecte qu'elle est chargée de nourrir; l'une ouvre ses bourgeons, quand s'ouvrent les oeufs de l'autre; et après avoir grandi et s'être fortifiés ensemble, ensemble ils déploient leurs fleurs et leurs ailes!

--Picciola! Picciola! murmura Charney, tu ne m'avais pas encore tout dit!

Ainsi de jour en jour se succédaient les doux enseignemens, et, le soir venu, les captifs s'embrassaient en se disant adieu, et rentraient dans leur camera pour y attendre le sommeil, ou pour y penser, souvent à l'insu l'un de l'autre, au même objet, à la fille du vieillard. Qu'est-elle devenue depuis qu'un ordre du capitaine l'a forcément exilée de la prison de son père?

Teresa avait d'abord suivi l'empereur à Milan; mais elle apprit bientôt là, par expérience, qu'il est plus difficile parfois de traverser une antichambre qu'une armée. Cependant les amis de Girhardi, excités de nouveau par elle, redoublaient d'efforts, promettaient de faire, avant peu, cesser sa captivité; et Teresa, plus tranquille, avait repris la route de Turin, où une parente lui offrait un asile.

Le mari de cette parente était bibliothécaire de la ville. Ce fut lui que Menou chargea du choix des livres à envoyer à la forteresse de Fénestrelle. La nature de ces livres mit Teresa à même de deviner facilement à qui ils étaient destinés. De là, dans un des volumes, l'insertion de ce petit billet dont la forme mystique ne pouvait compromettre ni son parent ni son protégé. Elle ignorait alors que son père et Charney vivaient plus que jamais séparés l'un de l'autre; et quand la nouvelle lui en vint par le messager même chargé du transport des livres, effrayée des conséquences que pouvait avoir pour le vieillard un isolement peut-être complet, une seule pensée avant tout remplit son coeur: la réunion des deux captifs!

Quelque temps après, lorsque, présentée par madame Menou au gouverneur du Piémont, elle vint lui offrir ses remerciemens et s'épancher devant lui en témoignages de reconnaissance, le vieux général, doucement surpris à sa vue, touché de cette onction de tendresse filiale qu'elle laissait éclater devant lui, se dépouilla un instant de sa rudesse ordinaire, et lui prenant affectueusement la main:

--Venez me voir de temps en temps, lui dit-il, ou plutôt venez voir ma femme. Peut-être, avant un mois, aura-t-elle une bonne nouvelle à vous donner!

Teresa pensa aussitôt que la faveur lui allait être accordée de retourner à Fénestrelle, d'y passer une partie de ses journées en prison, près de son père; elle se jeta aux pieds du général, et le remercia vingt fois, avec une figure rayonnante de bonheur!

Par un de ces beaux soleils d'octobre, qui rappellent ceux du printemps, Girhardi et Charney se tenaient sur leur banc. Tous deux étaient silencieux, pensifs, et, accoudés à chacune des extrémités de leur siège rustique, on les eût crus indifférens l'un à l'autre, si, parfois, le regard du comte, avec une expression d'intérêt et d'inquiétude, ne s'était tourné vers son compagnon, alors entièrement absorbé dans une profonde rêverie.

Les traits de Girhardi ne revêtaient que bien rarement cette sombre apparence de tristesse. Charney pouvait facilement se tromper sur la cause qui la faisait naître, et il s'y trompa.

--Oui, oui, s'écria-t-il, sortant tout-à-coup de ce long silence: la captivité est horrible! horrible! quand elle n'est pas méritée! vivre séparé de ce qu'on aime!

Girhardi leva la tête, et se débarrassant à son tour de cette enveloppe méditative:

--La séparation, c'est la grande épreuve de la vie; n'est-il pas vrai, mon ami?

--Moi, votre ami! reprit le comte; ce nom me convient-il? N'est-ce pas moi qui vous ai séparé d'elle? le pouvez-vous oublier? Ah! ne vous en défendez pas, vous songiez à votre fille, et en y songeant, vous n'osiez tourner vos yeux vers les miens! Lorsque ces pensées vous viennent, je le comprends, ma vue doit vous être odieuse!

--Vous vous trompez étrangement sur les causes de ma rêverie, dit le vieillard. Jamais peut-être le souvenir de ma fille ne m'est revenu à l'esprit plus consolant qu'aujourd'hui, car elle m'a écrit, et j'ai sa lettre!

--Il serait possible! Elle vous a écrit? on l'a permis!--Et Charney se rapprocha de l'heureux père avec un mouvement de joie aussitôt réprimé:--Mais cette lettre vous instruit-elle donc de quelque nouvelle sinistre?

--Nullement... au contraire.

--Alors, pourquoi cette tristesse?

--Hélas! que voulez-vous, mon ami? l'homme est ainsi fait! Un regret se mêle toujours à nos plus belles espérances! nos bonheurs ici-bas portent leur ombre devant eux, et c'est sur cette ombre que s'arrêtent d'abord nos regards! Vous parliez de séparation!... tenez, la voici cette lettre; lisez, et vous devinerez pourquoi, ce matin, un sentiment de tristesse m'a saisi près de vous.

Charney prit la lettre, et il la tint quelque temps sans l'ouvrir. Les yeux fixés sur Girhardi, il semblait vouloir deviner, par la physionomie de son cher compagnon, ce que la lettre contenait; puis il examina la suscription, et s'émut doucement en reconnaissant l'écriture. Enfin, dépliant le papier, il essaya d'en faire la lecture à haute voix; mais sa voix tremblait, les mots séchaient ses lèvres en passant: il s'interrompit et acheva la lettre en lui-même.

Voici ce qu'il lut:

«Mon bon père, ce billet que vous tenez maintenant entre vos mains, baisez-le mille et mille fois; mille fois je l'ai baisé moi-même, et il y a pour vous une moisson complète à faire sur lui!»

--Oh! je n'y ai pas manqué, murmura Girhardi... Chère enfant!

Charney poursuivit.

«C'est pour vous, comme pour moi, une vive satisfaction, n'est-il pas vrai, qu'il nous soit permis enfin de correspondre ensemble? Nous en devons garder au général Menou une éternelle reconnaissance! C'est lui qui a mis fin à ce silence qui nous séparait plus encore que la distance. Béni soit-il! Désormais, du moins, nos pensées pourront voler au-devant les unes des autres; je vous dirai mes espérances, et elles vous soutiendront; vous me direz vos chagrins, et en pleurant sur eux, je croirai pleurer près de vous! Mais, mon bon père, si une faveur plus grande encore nous était réservée!... Oh! de grâce, suspendez ici pendant quelques instans la lecture de ce billet, et, avant d'aller plus loin, préparez votre âme aux joies soudaines qu'il me reste à vous faire connaître!... Père, s'il m'était bientôt accordé de retourner près de vous! Vous voir de temps en temps, vous entendre, vous entourer de mes soins; durant deux années ce bonheur m'a suffi, et alors la captivité vous paraissait légère! Eh bien! si mon espoir se réalise... bientôt je rentrerai dans ces murs dont je fus exilée!»

--Elle va revenir! Quoi! ici? près de vous? interrompit Charney avec un cri de joie.

--Lisez, lisez, répondit tristement le vieillard.

Charney relut la dernière phrase, et continua:

«Bientôt, je rentrerai dans ces murs dont je fus exilée!... Vous voilà content, bien content, j'en suis sûre. Reposez-vous donc encore un peu sur cette consolante idée... Votre fille, votre Teresa, vous en supplie! ne vous hâtez pas trop de parcourir la fin de cette lettre. Une émotion trop vive est parfois bien dangereuse! ce que j'ai dit ne vous suffit-il pas? Chargé d'accomplir vos souhaits, un ange fût descendu des cieux, vous n'auriez osé lui en demander plus... Moi, trop exigeante peut-être, avant qu'il reprît son vol, j'aurais intercédé près de lui pour votre liberté, pour votre délivrance complète! À votre âge, il est si cruel de vivre privé de la vue du pays natal! Les bords de la Doria sont si beaux, et dans vos jardins de la Colline les arbres plantés par ma défunte mère et par mon pauvre frère ont pris tant d'accroissement! Là, leur souvenir vit plus que partout ailleurs! Puis, vous devez tant regretter vos amis, vos amis dont les efforts généreux ont si bien aidé à mes faibles tentatives!... Oh! père, père! la plume me brûle les doigts; mon secret va s'échapper. Il m'est échappé déjà, sans doute! De grâce, armez-vous de force et de constance, car voici le bonheur qui vient! Dans peu de jours, j'irai vous rejoindre, non plus seulement pour adoucir votre captivité, mais pour la faire cesser! non plus pour rester près de vous aux heures marquées et dans l'enceinte d'une prison, mais pour vous emmener avec moi, libre et fier! Oui, fier! vous aurez le droit de l'être, car vos fidèles Delarue et Cotenna, ce n'est point une grâce qu'ils ont obtenue, c'est une justice, c'est une réparation!

«Adieu, mon bon père; oh! que je vous aime, et que je suis heureuse!

«TERESA.»

Il n'y avait point dans cette lettre un mot, un seul mot de souvenir pour Charney. Ce mot absent, il l'avait cherché avec angoisse pendant toute la durée de sa lecture, et cependant, malgré le désappointement éprouvé par lui en ne le trouvant pas, ce fut une explosion de joie qu'il fit tout d'abord éclater:

--Vous allez être libre! s'écria-t-il; vous pourrez vous reposer sous l'abri des arbres, et voir se lever le soleil!

--Oui, dit le vieillard, je vais... vous quitter! Et c'est là cette ombre qui marche devant mon bonheur, comme pour l'obscurcir!

--Eh! qu'importe, reprit Charney, prouvant, par la véhémence de ses transports et le généreux oubli de lui-même, combien il était devenu digne de comprendre l'amitié:--vous lui serez rendu enfin! Elle aura cessé de souffrir par ma faute! Vous serez heureux! et je ne sentirai plus là, au fond de ma pensée, ce poids qui m'obsédait! Durant ce peu d'instans qui nous restent encore à passer ensemble, nous pourrons parler d'elle, du moins!

Ces derniers mots, il les avait achevés dans les bras de son vieil ami.

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