‹ PicciolaChapitre 30 sur 31 · VIII.

VIII.

Dans le coeur purifié de Charney, le sang coulait plus calme; dans sa tête agrandie, les pensées se succédaient plus douces, plus consolantes, plus affectueuses. Ainsi que le sage Piémontais, il sentait un besoin vague de donner à son âme une expansion de tendresse. Il rêvait alors avec délice aux êtres que, par un lien de reconnaissance ou d'amitié, il pouvait rattacher à lui. Parmi ceux-ci, Joséphine, Girhardi et Ludovic s'offraient d'abord pour peupler son monde céleste; puis comme deux ombres de femmes se dessinaient aux extrémités de cet arc-en-ciel d'amour, venu après l'orage: ainsi qu'on voit, dans des tableaux d'église, deux séraphins, la tête inclinée, la robe flottante, les ailes à demi déployées, marquer les limites d'un Éden.

L'une de ces ombres, c'était la fée de ses rêves, la Picciola jeune fille, cette fraîche image née des parfums de sa fleur; l'autre, l'ange de sa prison, sa seconde providence, Teresa Girhardi.

Par une opposition bizarre, la première, qui n'existait pour lui que comme idéalité, s'offrait seule cependant à son souvenir, sous des formes fixes, distinctes, arrêtées. Il voyait se contracter légèrement son front, son oeil briller, sa bouche sourire. Telle elle lui était apparue dans un songe, telle il la retrouvait toujours. Quant à Teresa, n'ayant jamais arrêté son regard sur elle, ou du moins croyant ne l'avoir aperçue qu'à travers une illusion, sous quels traits pouvait-il se la représenter? Le séraphin avait la face voilée; et, si Charney voulait forcément soulever ce voile, c'était encore la figure de Picciola qui saillissait devant lui, de Picciola se multipliant tout-à-coup, quoi qu'il en ait, pour recevoir cet hommage du coeur, destiné à sa rivale.

Un matin, le prisonnier, tout éveillé, se crut entièrement en proie à cette singulière hallucination.

Le jour naissait. Déjà debout, il pensait à Girhardi. Ce dernier pressentant sa délivrance prochaine, ses adieux du soir s'étaient manifestés par de si touchantes expressions de regrets, que le comte n'en avait pu dormir de la nuit, tant l'idée de cette séparation le troublait lui-même. Après avoir quelque temps marché dans sa chambre, ses yeux se portaient machinalement vers le banc des conférences, où, la veille encore, il s'était entretenu de la fille avec le père, quand, dans la cour de la prison, sur ce même banc, à travers un de ces brouillards grisâtres de l'automne, il vit tout-à-coup une jeune femme assise. Elle était seule, et, dans une attitude attentionnée, paraissait en contemplation devant la plante.

Aussitôt Charney pensa à Teresa, à son arrivée.

--C'est elle! se dit-il; et je vais la voir un instant, pour ne plus la voir jamais! et mon vieux compagnon la suivra!

Comme il disait, la jeune femme tourna la tête de son côté; et la figure qu'il aperçut alors, ce fut de nouveau, et encore, et toujours, celle de Picciola!

Stupéfait, il passa sa main sur son front, sur ses yeux, toucha ses vêtemens, les froids barreaux de sa fenêtre, pour bien s'assurer que, cette fois, ce n'était point un songe.

La jeune femme se leva, fit quelques pas vers lui, et, souriante, confuse, le salua d'un geste timide. Charney ne répondit ni à ce geste ni à ce sourire; il regarda fixement ces formes gracieuses, qui se mouvaient à travers le brouillard: c'étaient bien les mêmes qu'il avait vues naguère dans les fêtes que lui donnait Picciola, les mêmes traits qui le poursuivaient sans cesse dans ses pensées et dans ses rêveries; et, se croyant atteint d'un délire fiévreux, il alla se jeter sur son lit pour recouvrer ses sens.

Quelques minutes après, sa porte s'ouvrit, et Ludovic entra:

--Ohimè! ohimè! bonne et mauvaise nouvelle, signor conte! s'écria-t-il. Un de mes oiseaux va s'envoler, non par-dessus les murs, mais par la porte. Tant mieux pour lui, tant pis pour vous!

--Quoi! est-ce donc pour aujourd'hui?

--Je ne crois pas, signor conte. Cependant ça ne peut tarder, car l'acte est signé à Paris, dit-on, et il doit être en route pour Turin. Du moins, la Giovane l'a raconté ainsi devant moi à son père.

--Comment! s'écria Charney, se soulevant à moitié sur son lit, elle est arrivée? elle est ici?

--À Fénestrelle, depuis hier, dans la soirée, avec une permission en bonne forme pour entrer chez nous. Malheureusement, la consigne ne veut pas qu'on baisse le pont-levis si tard devant une femme; il lui a fallu remettre sa visite au lendemain. Je la savais là, moi; mais cap-de-Dious! je me suis bien gardé de le dire au pauvre vieux: il n'aurait pu en fermer l'oeil de la nuit, et le temps lui aurait trop duré, s'il avait su sa fille si près de lui! Ce matin, elle était levée avant le soleil, et elle est venue avec le jour attendre, au milieu du brouillard, à la porte de la citadelle; la digne créature du bon Dieu!

--Mais, interrompit Charney, interdit, confondu, n'a-t-elle point séjourné quelque temps dans le préau, assise sur le banc?

Et il s'élança vers la fenêtre, plongea un regard du côté de la cour, et se retournant vers Ludovic:

--Elle n'y est plus! dit-il.

--Sans doute, elle n'y est plus, mais elle y a été, répondit celui-ci. Oui, elle est restée là, tandis que j'étais monté près du bon homme pour le préparer à la visite, car on meurt de joie. La joie, à ce qu'il paraît, ressemble aux liqueurs fortes: une petite taupette de temps en temps, c'est bien; mais il ne faut pas vider la gourde d'un seul coup. Maintenant ils sont ensemble, bien contens tous les deux; et moi, les voyant si remplis d'aise, per Bacco! je me suis senti navré tout-à-coup. J'ai pensé à vous, signor conte, à vous, qui allez demeurer bientôt sans compagnon; et je suis venu pour que vous vous souveniez que Ludovic vous reste, et Picciola aussi. Elle commence à perdre ses feuilles; mais c'est l'effet de la saison: il ne faut pas la mépriser pour cela.

Et il sortit, sans attendre la réponse de Charney.

Quant à celui-ci, non encore remis de sa surprise et de son émotion, il cherchait à s'expliquer sa singulière vision, et commençait enfin à penser que la douce image, revêtue par Picciola jeune fille, pourrait bien n'avoir été autre que celle de Teresa, entrevue par lui naguère à la petite fenêtre grillée, et dont, à son insu, le souvenir sans doute était venu se retracer dans ses rêves.

Tandis qu'il se raisonnait ainsi, le murmure de deux voix arriva à son oreille, du haut de l'escalier, et il entendit glisser sur les marches, à côté des pas bien connus du vieillard, un pas léger, furtif, à peine effleurant la pierre. Bientôt ce bruit régulier cessa tout-à-coup devant sa porte. Il tressaillit; mais Girhardi seul parut:

--Elle est ici, dit-il, et elle vous attend près de la plante.

Charney le suivit silencieusement, sans avoir la force d'articuler un mot, et le coeur rempli d'une sorte de gêne plutôt que de plaisir.

Était-ce donc l'embarras de se présenter devant une femme à laquelle il devait tout, et envers laquelle il ne pouvait s'acquitter? Se souvenait-il de quelle façon, le matin même, il avait accueilli son sourire et son salut? Alors que la séparation approchait, sentait-il faillir son courage et sa résignation? Quoi qu'il en soit de ces causes et de bien d'autres peut-être, quand il se présenta devant elle, à ses manières, à son langage, nul n'eût pu reconnaître le brillant comte de Charney; l'aisance de l'homme du monde, la fermeté du philosophe, avaient fait place à un balbutiement, à une gaucherie, auxquels Teresa dut sans doute l'apparence de froideur et de circonspection dont elle revêtit ses réponses et son maintien.

Malgré tous les soins que Girhardi se donna pour mettre en rapport l'un vis-à-vis de l'autre sa fille et son ami, l'entretien ne roula d'abord que sur des lieux communs d'espérance et de consolation pour l'avenir. Revenu de son premier trouble, Charney, sur les traits si calmes de la Turinaise, ne vit qu'indifférence, et se persuada facilement que, dans ses services rendus, elle n'avait fait qu'obéir à son caractère aventureux, ou aux ordres de son père.

Alors, il en vint à regretter presque de l'avoir vue; car retrouvait-il encore, en pensant à elle, tout ce charme d'autrefois? Tandis qu'ils étaient assis tous trois sur le banc, Girhardi en contemplation devant sa fille, et Charney articulant quelques froides paroles sans suite, dans un mouvement que fit Teresa vers son père, un large médaillon, suspendu à son cou et caché sous un pli de sa robe, s'en échappa. Charney y put voir, d'un coté, les cheveux blancs du vieillard, de l'autre, une fleur desséchée, précieusement conservée entre la soie et le cristal. C'était la fleur que lui-même lui avait envoyée par Ludovic.

Quoi! cette fleur, elle l'avait gardée, conservée, placée précieusement près des cheveux de son père! de son père qu'elle adorait! La fleur de Picciola ne brillait plus sur le front de la jeune fille; elle reposait sur son coeur! Cette vue avait changé toutes les dispositions de Charney. Il se reprenait à examiner de nouveau Teresa, comme si elle venait de se métamorphoser devant lui, et qu'il dût découvrir en elle ce qui ne s'y était pas encore montré. Et en effet, son visage, tourné vers son père, s'éclairait d'une double expression de tendresse et de sérénité; elle était belle alors comme les vierges de Raphaël sont belles, comme sont belles les âmes aimantes et pures! Charney suivait lentement du regard ce profil gracieux et animé sur lequel s'harmoniaient si bien la douceur et la force, l'énergie et la timidité! Depuis si long-temps il n'avait pu contempler une face humaine, ainsi resplendissante de l'éclat de la jeunesse, de la beauté, de la vertu! Il s'enivrait de ce spectacle, et après avoir parcouru l'ensemble séduisant du cou, des épaules et de la taille, ses yeux revenaient ardemment se fixer sur le médaillon.

--Vous n'avez donc pas dédaigné mon faible présent? murmura-t-il; et si bas qu'il l'eût murmuré, Teresa se redressa avec vivacité vers lui, et son premier mouvement fut de remettre le bijou en place; mais en même temps, à son tour, elle examinait le changement survenu sur les traits du comte, et tous deux rougirent à la fois.

--Qu'as-tu, mon enfant? demanda Girhardi en la voyant troublée.

--Rien, dit-elle;--et, se reprenant aussitôt, comme si elle eût craint devant elle-même de nier un sentiment pur et honorable:--C'est ce médaillon... Tenez, mon père, ce sont vos cheveux.--Puis, se tournant vers Charney:--Voyez, monsieur, voici la fleur que j'ai reçue de votre part, et que je garde... que je garderai toujours!

Il y avait dans ses paroles, dans le son de sa voix, dans cet instinct de la pudeur, qui lui inspirait de s'adresser dans son explication aussi bien à son père qu'à l'étranger, tant de franchise et de modestie à la fois, une expression si tendre et si chaste, que Charney en ressentit un ravissement tel qu'il n'en avait jamais éprouvé de pareil.

Le reste de la journée s'écoula ensuite pour eux dans les épanchemens et les effusions d'une amitié qui semblait s'accroître de minute en minute. À part l'attraction secrète qui nous rapproche les uns des autres, l'intimité marche toujours en raison de la mesure de temps que nous avons à donner à nos affections nouvelles.

Charney et Teresa ne s'étaient jamais parlé avant ce jour; mais ils avaient tant pensé l'un à l'autre, et si peu d'heures leur restaient peut-être! Aussi, quand Charney, par une considération purement d'étiquette et de savoir-vivre, fit un mouvement pour se retirer, voulant, disait-il, après une si longue absence, laisser le père et la fille tout entiers au bonheur de se revoir:

--Vous nous quittez!--s'écria Teresa, le retenant d'un regard, tandis que Girhardi l'arrêtait d'un geste:--Êtes-vous donc un étranger pour mon père... et pour moi? ajouta-t-elle avec un ton charmant de reproche.

Pour mieux lui faire comprendre combien sa présence le gênait peu, elle se mit à détailler tout ce qu'elle avait fait depuis sa sortie de Fénestrelle, et les moyens employés par elle pour réunir les deux captifs. Ayant achevé son récit, elle adjura Charney de commencer le sien, et de dire l'emploi de ses journées et ses occupations près de Picciola.

Celui-ci dut donc entamer l'histoire des premiers temps de sa prison, ses ennuis et ses travaux manuels, la bien-venue de sa plante, son développement progressif; et Teresa, d'un air curieux et enjoué, le pressait de questions sur chacune de ses découvertes.

Assis entre les deux interlocuteurs, Girhardi, tenant d'une main la main de la fille qui lui était rendue, et de l'autre celle de l'ami qu'il allait quitter, les écoutait et les regardait tour-à-tour avec un sentiment mélangé de joie et de tristesse. Mais parfois les mains du vieillard se rapprochaient l'une de l'autre, et aussi, par le même mouvement, celles de Charney et de Teresa. Alors les deux jeunes gens, émus, embarrassés, s'animaient du regard et se taisaient de la voix. Enfin la jeune fille, sans nulle apparence de pruderie ou d'affectation, dégagea doucement sa main, et, la posant sur l'épaule de son père, y appuyant nonchalamment sa tête, dans une attrayante posture, tourna, en souriant, les yeux vers Charney, pour l'engager à continuer.

Enhardi, entraîné par tant de grâce et d'abandon, celui-ci en vint jusqu'à raconter ses rêves auprès de sa plante. Je l'ai dit, c'étaient là les grands événemens de sa vie durant sa solitude. Il parla de cette jeune fille naïve et séduisante, dans laquelle Picciola se montrait personnifiée, et tandis qu'avec chaleur, avec transport, il en esquissait le portrait, la figure de Teresa se dépouillait graduellement de son sourire, et sa poitrine se gonflait en l'écoutant.

Le narrateur se garda bien de nommer le vrai modèle de cette douce image; mais, achevant l'histoire et les malheurs de sa plante, il rappela l'instant où, par ordre du commandant, Picciola mourante allait être arrachée de terre sous ses yeux.

--Pauvre Picciola! s'écria alors Teresa attendrie! oh! tu m'appartiens aussi à moi, chère petite! car j'ai contribué à ta délivrance.

Et Charney, transporté de joie, la remercia dans son coeur de cette adoption, qui venait d'établir une sainte communauté entre elle et lui.

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