‹ PicciolaChapitre 6 sur 31 · VI.

VI.

L'attrapeur de mouches paraissait souvent à sa grille, et prenait plaisir à suivre du regard le comte, si affairé autour de sa plante. Il l'a vu combiner et préparer son mortier, tresser ses nattes, nouer ses paillassons, édifier enfin ses palissades, et, prisonnier comme lui, et depuis plus long-temps que lui, il s'est facilement uni par la pensée aux grandes préoccupations du philosophe.

À cette même fenêtre grillée, une autre figure, fraîche et souriante, vint aussi se montrer une fois. C'était une femme--une jeune fille, à la démarche tout ensemble alerte et craintive. Dans l'allure de sa tête, dans l'éclair de ses yeux, la modestie seule semblait tempérer la vivacité. Son regard, plein d'âme et d'expression, s'éteignait à moitié en passant au travers de ses longs cils abaissés. Au premier abord, en la voyant, le front incliné dans l'ombre, gardant une attitude rêveuse derrière ces sombres barreaux, sur lesquels s'appuyait en se repliant sa main blanche, on l'eût prise pour un chaste emblème de la captivité.

Mais quand son front se relevait et qu'un rayon du jour venait l'éclairer, l'harmonie et la sérénité de ses traits, sa carnation ferme et colorée, disaient assez que c'était dans le mouvement et le grand air et non sous les verroux qu'elle avait vécu.

Fallait-il alors l'admirer comme un de ces anges de la charité qui visitent les prisons? Non; l'amour filial jusqu'ici a seul rempli son coeur; c'est dans cet amour qu'elle puise sa force, et presque sa beauté. Fille de l'Italien Girhardi, l'attrapeur de mouches, elle a quitté Turin, ses fêtes, ses belles promenades et les rives de la Doria-Riparia, pour venir se fixer dans le petit bourg de Fénestrelle, non d'abord pour voir son père, car la permission ne lui en était pas accordée, mais pour vivre du même air que lui, pour penser à lui près de lui. Aujourd'hui, à force d'instances et de sollicitations, elle a obtenu de pouvoir le visiter de temps en temps, et voilà pourquoi elle est joyeuse, fraîche et belle!

Un mouvement de curiosité l'a poussée vers la fenêtre grillée qui donne sur la petite cour; un sentiment d'intérêt l'y retient malgré elle, car elle craint d'être aperçue du prisonnier. Qu'elle se rassure. Charney ne la verra pas: dans ce moment, Picciola et son bouton naissant s'emparent seuls de toute son attention.

La semaine écoulée, lorsque la jeune fille revint auprès de son père, elle se dirigea furtivement encore vers la petite grille, pour donner un regard à l'autre captif; Girhardi la retint.

--Depuis trois jours il n'a point paru près de sa plante, lui dit-il. Il faut que le pauvre homme soit bien malade!

--Malade! dit-elle, d'un air étonné.

--J'ai vu les médecins traverser la cour, et d'après ce que m'en a dit Ludovic, ils ne sont d'accord que sur un seul point, c'est qu'il en peut mourir!

--Mourir! répéta la jeune fille.--Et son oeil s'agrandissait, et l'effroi, plus que la pitié peut-être, se peignait sur sa figure.--Oh! que je le plains! le malheureux!--Puis, attachant sur son père un regard plein d'inquiétude et d'angoisse:--On peut donc mourir ici? ou plutôt y peut-on vivre! C'est sans doute le séjour de cette prison et la pestilence qui s'exhale des anciens fossés qui ont causé sa maladie! s'écria-t-elle en pressant le vieillard entre ses bras, car en parlant de Charney elle ne pensait qu'à son père.

Girhardi essaya de la consoler et lui tendit sa main; elle la couvrit de larmes.

Dans ce moment, Ludovic entra. Il apportait à l'attrapeur de mouches une nouvelle capture qu'il venait de faire pour lui. C'était une cétoine, un beau coléoptère tout doré, qu'il lui présenta d'un air triomphant. Girhardi sourit, le remercia, et, sans qu'il s'en aperçût, rendit la liberté à l'insecte, car c'était le vingtième individu de la même espèce que Ludovic lui offrait ainsi depuis quelques jours. Il profita ensuite de la bien-venue du geôlier pour lui demander des nouvelles de Charney.

--Per mio santo, padrone! dit Ludovic, je ne l'oublie pas plus que les autres, et tant qu'il ne sera pas le pensionnaire de Dieu, il restera le mien, signore. Aussi viens-je encore, à l'instant d'arroser sa plante.

--À quoi bon, s'il ne doit plus la voir fleurir? interrompit tristement la jeune fille.

Perche, damigella? dit Ludovic.--Puis il ajouta d'un air entendu, avec son clignement d'yeux ordinaire, et en agitant légèrement sa main, l'index relevé:--Nos seigneurs les médecins pensent que le pauvre homme s'est couché sur le dos pour l'éternité; mais moi, le seigneur geôlier, non lo credo! Trondédious! j'ai mon secret.

Il fit un tour sur les talons, et sortit, après avoir essayé de reprendre sa voix rude et sa figure sévère, pour signifier à la jeune fille qu'il ne lui restait plus, la montre à la main, que vingt-deux minutes à passer auprès de son père. Au bout des vingt-deux minutes, il était de retour, et faisait exécuter la consigne.

La maladie de Charney n'était que trop réelle. Quelle qu'en ait été la cause, un soir, après avoir rendu à Picciola sa visite et ses soins ordinaires, un fort engourdissement l'avait atteint. La tête appesantie et les membres agités de tremblemens nerveux, il s'était couché, dédaignant d'appeler quelqu'un à son aide, et remettant au sommeil le soin de sa guérison.

Le sommeil n'était pas venu, mais la douleur; et le lendemain, lorsque le comte voulut se lever, une puissance plus forte que sa volonté le retint cloué sur son grabat. Il ferma les yeux et se résigna.

Devant le péril, son calme philosophique et son orgueil de conspirateur revinrent. Il se fût cru déshonoré d'exhaler un soupir, une plainte, ou d'implorer secours de ceux qui, violemment, l'avaient séquestré du monde. Il donna seulement quelques instructions à Ludovic au sujet de sa plante, dans le cas où il serait indéfiniment retenu captif dans son lit, dans ce carcere duro qui venait aggraver encore son autre captivité. Les médecins arrivèrent, et il refusa de répondre à leurs questions. Il lui semblait que sa vie n'étant plus à lui, il n'était pas chargé de sa conservation, pas plus que de la gestion de ses biens confisqués, et que c'était à ceux qui s'appropriaient le tout à veiller sur le tout!

Les médecins ne tinrent compte d'abord de cette révolte, et ils insistèrent. Rebutés enfin par le silence obstiné du malade, ils se décidèrent à ne plus interroger que la maladie elle-même.

Les signes pathognomoniques répondirent à chacun dans un sens contraire, car chacun des savans docteurs appartenait à un système différent. Dans la dilatation de la pupille et la teinte violacée des lèvres, l'un vit les symptômes certains d'une fièvre putride; l'autre ceux d'une inflammation des viscères dans le météorisme du ventre; le dernier enfin (car ils étaient trois) conclut à l'apoplexie ou à la paralysie, d'après la coloration du cou et des tempes, la froideur des extrémités, la rigidité de la face, et déclara que le silence du malade ne devait être attribué qu'à un commencement de congestion cérébrale.

Deux fois le capitaine-commandant de la citadelle vint visiter le prisonnier dans sa chambre. La première, il s'informa auprès de lui s'il n'avait pas quelque chose à désirer. Il offrit même de le faire changer de logement, s'il pensait que le lieu habité par lui fût en partie cause de son malaise. Le comte ne répondit que par un signe négatif, ou par un refus.

La seconde fois, le commandant se montra suivi d'un prêtre.

Charney condamné par les médecins, il était du devoir de sa charge de préparer le prisonnier à recevoir les secours de la religion.

S'il est dans le sacerdoce une fonction auguste et sacrée, c'est celle du prêtre des prisons, de ce prêtre le seul spectateur dont la présence sanctifie l'échafaud. Et cependant le scepticisme de notre siècle n'a pas craint de la railler avec amertume. Cuirassés par l'habitude, a-t-on dit, ils ne savent plus s'émouvoir, ils ne savent plus pleurer avec le coupable, et dans leurs exhortations, dans leurs consolations, retournant sans cesse les mêmes pensées, chez eux le métier vient glacer l'inspiration.

Eh! qu'importe que les phrases soient les mêmes! Est-il donc un homme qui doive les entendre deux fois? Un métier, dites-vous? Mais ce métier, ils l'ont choisi, ils le subissent. Eux, coeurs vertueux et purs, ils vivront au milieu de coeurs endurcis, qui répondront peut-être à leurs paroles de paix, d'espérance et de fraternité, par des paroles d'insulte et de mépris! Ils auraient pu, comme vous, connaître les joies et le luxe du monde; ils se frotteront contre des haillons, et respireront l'air humide et infect des cachots; nés sensibles aussi, et avec cette horreur du sang et de la mort qui tient à l'espèce humaine, ils se sont volontairement condamnés à voir, cent fois dans leur vie, monter et retomber le couteau sanglant de la guillotine. Sont-ce donc là des voluptés bien grandes? Et s'en doit-on blaser si facilement?

Au lieu de cet homme de douleur, dévoué d'avance, et pour toujours, à de si rudes fonctions, au lieu de cet homme qui, par vertu, s'est fait le compagnon du bourreau, faites venir un nouveau prêtre pour chaque nouveau condamné!

Oui, sans doute, il s'émouvra, il s'attendrira, il pleurera plus, mais il consolera moins. Ses paroles, s'il en trouve, seront entrecoupées de sanglots. Sera-t-il donc maître de lui-même et de ses idées? l'émotion ressentie trop vivement par lui ne le rendra-t-elle pas incapable d'accomplir son devoir, et le spectacle de sa faiblesse portera-t-il le patient à donner courageusement sa vie à la société, en expiation de son crime, à se racheter de son propre sang?

Si la constance et la fermeté du nouveau consolateur sont telles, que du premier coup il n'éprouve ni cette émotion, ni cette faiblesse, croyez-le, il est mille fois plus insensible par nature que l'autre par habitude.

Alors, voulez vous donc abolir ce métier du prêtre des prisons! Ah! n'ôtez pas leur dernier ami à ceux qui vont mourir! Qu'en montant sur l'échafaud, le coupable repentant ait une croix devant les yeux pour ne pas voir la hache, ou du moins, que de son dernier regard il aperçoive auprès du représentant de la justice des hommes, celui de la clémence de Dieu!

Grâce au ciel, le prêtre, vraiment digne de ce nom, appelé au lit de Charney, n'avait pas d'aussi pénibles devoirs à remplir. Homme d'indulgence et de pardon, il comprit non seulement au silence et à l'immobilité du malade, mais mieux encore aux inscriptions désolantes qu'il lut sur la muraille, combien peu il devait espérer de cette âme orgueilleuse.

Il se contenta de passer la nuit en prières à son chevet, ne dédaignant pas d'interrompre son pieux office pour partager avec Ludovic les soins que celui-ci prodiguait au souffrant, attendant avec résignation un moment favorable où il pourrait éclairer d'un rayon d'espoir ces profondes ténèbres de l'incrédulité.

Dans cette même nuit, nuit décisive, le sang, refluant avec force vers la tête, détermina des transports au cerveau, un délire, qui, durant plus d'une heure, contraignirent le confesseur et le geôlier d'unir leurs efforts pour empêcher le malade de s'élancer hors du lit. Et tandis qu'il se débattait entre leurs bras, au milieu d'une foule de paroles incohérentes, de discours sans suite, d'apostrophes bizarres, les mots: Picciola, povera Picciola! sortirent à plusieurs reprises de la bouche de Charney.

--Andiamo! andiamo! le moment est venu, murmura Ludovic; oui, il est venu..., répétait-il avec impatience; mais le moyen de laisser là le chapelain tout seul lutter contre ce furibond! Et pourtant dans une heure, il sera peut-être trop tard, cordieu! Ah! Sainte-Vierge! je crois qu'il s'apaise... il ferme les yeux, il étend les bras, comme pour dormir! Si, à mon retour, il n'est pas mort, houra! huzza! houra!

En effet, le transport du malade s'était calmé; Ludovic chargea le prêtre de veiller sur lui, et il disparut aussitôt de la chambre.

Dans cette chambre, à peine éclairée par la faible lueur d'une lampe vacillante, on n'entendit plus de bruit que celui de la respiration irrégulière du mourant, la prière monotone du prêtre, et le vent des Alpes qui murmurait entre les barreaux de la fenêtre. Deux fois seulement le son d'une voix humaine sembla s'y mêler. C'était le qui vive d'une sentinelle, lorsque Ludovic passa et repassa près de la poterne, se rendant à son logis, puis revenant à la camera du malade.

Une demi-heure à peine s'était écoulée quand son pieux compagnon de veillée le vit reparaître, tenant à la main un pot rempli d'un liquide fumant.

--Saint Christ! j'ai failli tuer mon chien, dit-il en entrant. Il commençait à hurler: c'est mauvais signe. Mais comment ça va-t-il? A-t-on encore gesticulé? En tout cas, voici de quoi le faire tenir tranquille. Je viens d'y goûter. C'est bien amer comme les cinq cent mille diables!... Pardon, mio padre!... goûtez plutôt vous-même.

Le prêtre repoussa doucement le vase.

--Au fait, ce n'est pas pour nous; une pinte de moscadello, avec force tranches de citron, réussirait mieux à nous soutenir durant la nuit froide; n'est-il pas vrai, signor Capellano? Mais ceci, c'est pour lui, pour lui seul... Il faut qu'il boive ça--qu'il boive tout! c'est l'ordonnance.

Et, en parlant ainsi, il transvasait une partie du liquide dans une tasse, la balançait et soufflait dessus pour en tempérer la chaleur; et quand il crut la potion à son point, il la fit prendre presque de force à Charney, tandis que le prêtre lui soutenait la tête. Puis, enveloppant bien le malade dans ses draps et couvertures:

--Nous allons voir l'effet, dit-il, ça ne peut tarder. Au surplus, je ne bouge point d'ici que l'affaire ne soit faite. Tous mes oiseaux sont en cage, ils ne s'envoleront pas, et ma femme se passera bien de moi pour une nuit. N'est-ce pas votre avis, signor Capellano? Pardon, mio padre, répéta-t-il en s'apercevant d'un geste presque imperceptible de réprimande de la part de son discret interlocuteur.

Et Ludovic alla se placer, debout, immobile, près du lit, l'oeil fixé sur la figure du moribond, retenant son souffle, faisant silence, comme dans l'attente d'un événement prochain.

Voyant que rien ne s'annonçait encore, il redoubla la dose, recommença son manège muet, et l'inquiétude le gagna, en n'apercevant aucun changement dans l'état du malade. Il craignit d'avoir, par imprudence, hâté sa mort. Il se promena à grands pas dans la chambre, frappant du pied, faisant claquer ses doigts, menaçant du geste le vase qui contenait le reste du liquide.

Au milieu de tout ce mouvement, il s'arrêta un instant pour contempler la figure pâle et immobile de Charney.

--Je l'ai tué! s'écria-t-il en proférant un épouvantable juron, mélangé de français, d'italien et de provençal; car, né à Nice, puis soldat de la république, ayant long-temps séjourné dans le midi de la France, Ludovic maugréait également bien dans les trois langues, comme on a dû s'en apercevoir.

En l'entendant jurer si fort, le chapelain releva la tête. Ludovic n'y fit nulle attention, et se remit à marcher, à frapper du pied, à jurer, à faire claquer ses doigts de plus belle; puis enfin, fatigué de gestes et d'émotion, il alla s'agenouiller auprès du prêtre, en murmurant des meâ culpâ, et s'endormit au milieu d'une prière.

À l'aube naissante, il dormait encore; le chapelain priait toujours. Une main brûlante se pose alors sur la tête de Ludovic, qui s'éveille en sursaut.

--À boire! dit le malade.

Au son de cette voix, qu'il croyait ne plus entendre, Ludovic ouvre de grands yeux et regarde avec stupéfaction Charney, dont la figure ne lui apparaît que sous une nappe de sueur. Ses membres ruissellent, un nuage de vapeur sort de ses draps et de ses couvertures humectés. Soit qu'une crise salutaire ait eu lieu tout-à-coup, et que, la nature aidant, le tempérament vigoureux du prisonnier triomphât du mal, soit que la double dose de liquide à lui administrée par Ludovic fût douée d'une grande puissance sudorifique, cette forte transpiration semble avoir à la fois rendu le malade à la vie et à la raison. Il ordonne lui-même ce qu'il lui paraît convenable de faire pour son soulagement. Puis, se tournant vers le prêtre, qui se tenait humble au chevet de son lit:

--Je ne suis point mort encore, monsieur, lui dit-il; vous le voyez. Si j'en réchappe, et j'espère que j'en réchapperai, je vous prie de dire de ma part à mon trio de docteurs, que ce n'est point à eux que j'en rends grâce, et qu'ils me tiennent quitte de leurs visites et de leur science, folle et menteuse comme toutes les autres. J'ai assez compris leurs discours pour être convaincu qu'un hasard heureux m'est seul venu en aide.

--Le hasard! murmura le chapelain, les yeux fixés sur cette inscription de la muraille:

Le hasard est aveugle, et seul il est le père de la création.

Puis, articulant solennellement le dernier mot que Charney lui-même y avait ajouté:

--Peut-être! dit-il, et il sortit.

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