‹ PicciolaChapitre 9 sur 31 · IX.

IX.

Par ordonnance des médecins, le convalescent eut le droit, les jours suivans, de jouir de la promenade de sa cour aux heures qui lui conviendraient, et de la prolonger même selon ses désirs. Ce fut alors qu'il put reprendre avec ardeur ses études commencées.

Dans l'intention de relater par écrit les observations faites sur sa plante, depuis le premier jour jusqu'au moment présent, il tenta de séduire Ludovic, afin de se procurer par lui encre, plumes et papier. Il s'attendait à le voir froncer d'abord le sourcil, prendre son air d'importance, se faire long-temps prier, et céder enfin, soit par l'intérêt qu'il portait à son malade et à sa filleule, soit par l'espoir du gain; car cette fois il s'agissait de fourniture.

Il n'en fut pas ainsi. Ludovic prit tout d'abord la proposition gaiement.

--Comment donc! signor conte, rien n'est plus facile!--dit-il en bourrant légèrement sa pipe, et se détournant pour en tirer quelques aspirations, afin de l'empêcher de s'éteindre; car il cessait toujours de fumer devant Charney, qu'incommodait l'odeur du tabac.--Je suis loin de m'y opposer. Mais tous ces petits outils-là sont de ceux qui restent sous la clef du gouverneur et non sous la mienne. Si vous voulez avoir de quoi écrire, adressez-lui più presto une belle pétition sur l'objet, et ça pourra se faire.

Charney sourit, et ne se découragea pas.

--Mais pour écrire cette pétition, mon cher Ludovic, il me faudrait d'abord ce que je demande: encre, plumes et papier!

--C'est juste, signor conte, c'est juste. J'ai tiré l'âne par la queue pour le faire marcher plus vite, répliqua le geôlier. Voilà comme la chose d'une pétition se pratique d'ordinaire,--ajouta-t-il d'un air entendu, la tête à demi renversée et les bras croisés derrière le dos. Je vais trouver le gouverneur, et je lui dis que vous avez à lui adresser une demande, sans m'expliquer sur quoi... Ça ne me regarde pas; ça le regarde, et ça vous regarde. S'il ne peut venir lui-même en causer avec vous, il vous envoie un homme à lui. Cet homme vous remet une plume, un papier timbré et paraphé, une seule feuille; vous écrivez dessus, lui présent; il cachète ça devant vous; vous lui rendez la plume; il emporte la lettre, et tout est dit.

--Mais, Ludovic, ce n'est point du gouverneur que je veux tenir tout cela, c'est de vous!

--De moi, mordious! Vous ne connaissez donc pas ma consigne? dit le geôlier, reprenant tout-à-coup son air rude et sévère.

Il tira une longue bouffée de sa pipe, l'exhala lentement, comme pour tenir le comte à distance, fit un demi-tour à droite, et sortit. Et le lendemain, quand Charney revint à la charge, il se contenta de cligner de l'oeil et de hocher la tête.

Trop fier pour s'humilier devant le gouverneur, mais trop désireux d'accomplir ses projets pour les abandonner si vite, avec un cure-dent le prisonnier fit une plume; son rasoir lui tint lieu de canif; de la suie délayée dans de l'eau, un flacon doré de sa cassette lui servirent d'encre et d'encrier; et de blancs et fins mouchoirs de batiste, restes de sa splendeur passée, lui tinrent lieu de papier. C'est ainsi que Charney, séparé de Picciola, pouvait encore s'occuper d'elle en écrivant le résultat de ses observations.

Qu'il en fit de douces, d'étonnantes! qu'il eût ressenti de plaisir à les communiquer à une oreille attentive! Son voisin, l'attrapeur de mouches, lui semblait digne de recevoir ses confidences: cette figure, trouvée par lui d'abord si maussade, si refrognée, il l'avait vue depuis s'épanouir avec bonté, et briller même de ce genre d'éclat que donne une vive intelligence. Quand, de sa petite fenêtre, le vieillard promenait sur lui et sur Picciola son regard demi-curieux, demi-rêveur, Charney se sentait attiré par ce regard. Un geste de la main, un sourire avaient même déjà été échangés entre eux; mais le régime de la prison leur interdisait à tous deux de s'adresser la parole, même pour se demander des nouvelles de leur santé; et le grand explorateur des merveilles de la nature dut garder pour lui seul ses précieuses découvertes.

Au nombre de celles-ci, il faut citer la propriété singulière qu'il surprit dans sa fleur de se tourner vers le soleil et de lui faire face pendant toute la durée de son cours pour mieux aspirer ses rayons; et quand le soleil se cachait derrière les nuages et que la pluie menaçait, elle s'abritait aussitôt sous ses pétales recourbés, comme le vaisseau pliant ses voiles devant l'orage.

--La chaleur lui est-elle donc tant nécessaire? pensait Charney; et pourquoi?... Pourquoi aussi craint-elle même une légère ondée, qui la rafraîchirait?... Oh! j'ai confiance en elle maintenant; elle me l'expliquera.

Picciola avait déjà été pour lui une pharmacie bien faisante; elle pouvait au besoin lui servir de boussole et de baromètre; elle allait lui tenir lieu d'horloge.

À force de savourer ses parfums, il crut remarquer qu'ils variaient vers certaines époques de la journée. Ce phénomène lui parut être d'abord une illusion de ses sens; mais des expériences réitérées lui en démontrèrent la réalité, et il en vint à désigner avec certitude l'heure du jour, d'après l'odeur de sa plante.[1]

[1] Le botaniste anglais Smith a remarqué les mêmes propriétés dans l'Antirrinum repens (la linaire rayée), Flore britannique, t. II, p. 658.

Les fleurs s'étaient multipliées, et, vers le soir surtout, Picciola répandait ses émanations les plus douces. Aussi combien alors l'heureux captif aimait à se rapprocher d'elle! Au moyen de quelques planches dues à la munificence de Ludovic, il avait construit un petit banc appuyé sur quatre solides bûchettes épointées à leur extrémité, et enfoncées dans les interstices du pavage. Un dossier raboteux lui prêtait son appui, lorsqu'il voulait penser et s'oublier, en vivant dans l'atmosphère de sa plante. Là il se sentait plus à l'aise qu'il ne s'était jamais senti sur ses riches canapés de soie, et il y passait parfois des heures entières, méditant en s'enivrant de parfums, rappelant en lui-même les jours de sa jeunesse, écoulés sans plaisirs et sans affections, perdus au milieu de vaines chimères, dans un désenchantement prématuré.

Il arrivait souvent qu'à la suite de ces examens faits en arrière, il tombait dans de profondes rêveries, participant à la fois de la veille et du sommeil, dans une espèce d'engourdissement apathique du corps, pendant lequel son imagination surexcitée peuplait la cour de sa prison de songes délicieux.

Il se retrouvait alors à ces mêmes fêtes où naguère l'ennui l'avait poursuivi, où il prodiguait à tous des plaisirs et du bonheur dont il ne savait pas prendre sa part.

Il voyait, par une soirée d'hiver, s'illuminer spontanément la façade de son ancien hôtel de la rue de Verneuil. Le bruit de mille voitures retentissait à son oreille; à la clarté des torches, elles entraient dans sa cour circulaire, et chacune d'elles jetait tour à tour sur les marches de son péristyle, couvert de tapis et décoré de tentures, les Merveilleuses en renom, empaquetées dans d'épaisses fourrures, sous lesquelles frisonnait la soie; des Incroyables, au feutre pointu, à la haute cravate, aux jarrets enrubanés; des artistes célèbres, au col nu, aux cheveux courts, au costume semi-grec, semi-français; et des généraux empanachés et ceinturés aux trois couleurs; et des savans, et des hommes de lettres, avec ou sans collets verts. Un monde de valets se montrait partout à la fois, narguant, sous leurs nouvelles livrées, les décrets de la république conventionnelle, passée de mode.

Dans ses salons, il retrouvait, pêle-mêle, confondues, toutes les illustrations, toutes les bizarreries de l'époque. La toge et la chlamyde s'y frottaient en passant contre le frac et la soubre-veste; les escarpins à rosettes, les bottes galonnées ou éperonnées y glissaient sur le parquet en même temps que la calige et le cothurne. Hommes de loi, hommes de plume, hommes d'épée, hommes d'argent, ministres et fournisseurs, artistes et gouvernans tourbillonnaient côte à côte dans ce tohu-bohu du Directoire. Un acteur s'y montrait près d'un membre de l'ancien clergé; un ci-devant noble près d'un ci-devant pauvre; l'Aristocratie et la Démocratie s'y donnaient la main; la Richesse et la Science s'y promenaient bras-dessus bras-dessous. C'était la société renaissante, raillant autour d'un centre commun toutes ses parties, dont chacune se sentait trop faible pour faire un monde à part. On remettait la scission à un autre temps. Ainsi font les enfans de classes diverses, que l'âge et le besoin du plaisir rassemblent; en grandissant, ils s'éloignent peu à peu de leurs compagnons de jeux, entraînés qu'ils sont, à leur insu, par la puissante attraction du système d'ordre social.

Charney contemplait en souriant cette bigarrure de moeurs, d'états et de costumes. Ce qui avait été pour lui autrefois une source amère et féconde de pensées méprisantes pour l'humanité tout entière, ne soulevait plus dans son sein qu'une légère moquerie contre ces années de folie et de vains essais.

Soudain de brillans orchestres éclatent en mesures vives, variées et stridentes, et la fête prend son vol! Charney reconnaît les airs qu'il a entendus déjà; mais l'impression qu'il en reçoit est bien plus active sur ses sens. La lueur scintillante des lustres, leurs reflets prismatiques dans les glaces, dans les cristaux, l'air chaud et embaumé d'une salle de bal ou de festin, la saveur des mets, la gaieté pétulante des convives, les groupes bondissans des valseurs, qui le frôlent en passant, les propos légers et frivoles qui se croisent, qui se heurtent autour de lui, les rires qui retentissent, tout lui fait éprouver une impression de joie ineffable, qu'il n'a jamais connue.

Puis des femmes, à la taille élégante et svelte, aux blanches épaules, au col de cygne, parées d'étoffes somptueuses, de gazes striées d'or, étincelantes de pierreries, se montrent devant ses pas, et le saluent en lui souriant. Il les reconnaît. C'étaient les conviées ordinaires et l'ornement de ses splendides soirées, alors que, riche et libre, on le citait comme un des heureux de la terre. Là brillaient sans rivales la fière Tallien, vêtue à la grecque, et portant des joyaux et des bagues de prix jusque dans les doigts de ses beaux pieds nus, à peine emprisonnés dans de légères sandales dorées; la charmante Récamier, qu'Athènes eût divinisée; enfin la douce et touchante Joséphine, ci-devant comtesse de Beauharnais, qui, à force de grâces, passait souvent pour la plus belle des trois. Même auprès d'elles, d'autres encore se faisaient remarquer, éblouissantes de fraîcheur, de coquetterie et de parure! Qu'aujourd'hui Charney les trouve jeunes et jolies! Que leurs regards ont bien plus d'attraction et de douceur qu'autrefois! Qu'il se sentirait heureux de pouvoir faire un choix parmi tant de femmes brillantes!

Il l'essaie; et, après avoir erré indécis de l'une à l'autre, tout-à-coup, au milieu de leur foule, il en distingue une, mais non plus aux épaules découvertes et aux parures de diamans.

Simple dans sa mise et dans son maintien, elle baisse timidement le front et craint de se montrer. Pourtant elle est belle aussi! C'est une jeune fille vêtue de blanc, n'ayant pour ornement que sa grâce naïve et la rougeur qui colore ses joues. Charney ne l'a jamais vue, et, à mesure qu'il la contemple, les autres s'effacent et disparaissent. Bientôt elle se trouve seule; il peut l'examiner à loisir, et l'émotion le gagne en attachant ses yeux sur elle. Mais combien son émotion redouble en remarquant dans sa noire chevelure une fleur! Cette fleur... c'est celle de sa plante! la fleur de sa prison! Il tend les bras vers la jeune fille; mais soudain tout se trouble à sa vue, tout s'agite autour de lui; une dernière fois, les orchestres du bal se font entendre avec un redoublement de force; puis la jeune fille et la fleur semblent se perdre l'une dans l'autre; les feuilles étalées, les corolles ouvertes et embaumées se multiplient autour de la jolie figure, et la cachent bientôt entièrement.

Déjà les murs du salon, dépouillés de leurs tentures, s'obscurcissent, et n'offrent plus aux regards de Charney qu'une sorte de vapeur nuageuse. Le lustre, s'éteignant graduellement, se détache du plafond, décrit tout-à-coup une courbe de lumière, et va rayonner mourant à l'extrémité inférieure du nuage. De lourds pavés remplacent le parquet luisant et sonore. C'est la froide raison qui revient au milieu du délire; c'est le souvenir qui tue l'illusion; la vérité qui tue le songe.

Le prisonnier ouvre les yeux. Il est sur son banc, les pieds sur le pavé de son préau; sa fleur est devant lui, et le soleil se couche à l'horizon.

Les premières fois qu'il se trouva en proie à cette espèce de vertige, il restait frappé d'étonnement, en pensant que c'était toujours lorsqu'il siégeait sur son banc rustique et près de sa plante que ces doux songes lui arrivaient. Rien pourtant n'était plus naturel que les effets qu'il venait d'en éprouver. Lui-même se les expliqua, en se rappelant que les douces émanations gazeuses qui s'exhalent des fleurs peuvent causer parfois une légère et voluptueuse asphyxie. Alors, émerveillé, il comprend tous les rapports existant entre lui et sa plante, l'influence presque magique exercée par elle sur lui, et que ces fêtes brillantes auxquelles il vient d'assister, c'est Picciola qui les lui donne!

Mais cette jeune fille modeste et candide, dont la présence inattendue le jeta dans un trouble étrange et plein de charme, qui est-elle? l'a-t-il déjà vue? Et, comme ces autres femmes, n'est-ce là qu'un souvenir de son temps passé? Sa mémoire cependant ne lui rappelle rien de semblable. Si c'était, au contraire, une révélation de l'avenir! Mais a-t-il un avenir, et doit-il croire aux révélations? Non! la jeune fille à la robe blanche, à la pudique rougeur; la jeune fille, à la fois si simple et si attrayante, qui fit pâlir et s'éclipser ses brillantes rivales, c'est Picciola! Picciola personnifiée et poétisée dans un songe! Eh bien! c'est elle qu'il doit aimer, c'est elle qu'il aimera! Il saura sans peine se remémorer sa taille gracieuse et les traits ingénus qu'elle avait revêtus alors. C'est désormais avec cette douce image qu'il bercera ses rêveries, qu'il remplira les vides de son coeur et de son cerveau; du moins, elle pourra le comprendre, lui répondre, venir s'asseoir près de lui, marcher près de lui, le suivre, lui sourire, l'aimer! elle vivra de sa vie, de son souffle, de son amour; il lui parlera dans sa pensée, et fermera les yeux pour la voir. Ils ne seront qu'un, et il sera deux!

Ainsi le captif de Fénestrelle à ses études chéries faisait succéder le charme non moins enivrant des illusions, et entrait de plus en plus dans cette sphère de poésie, d'où l'on sort comme l'abeille du sein des fleurs, tout parfumé et avec sa récolte de miel. À côté de sa vie positive, il avait sa vie d'imagination, complément de l'autre, et sans laquelle l'homme ne jouit qu'à moitié des bienfaits du Créateur.

Maintenant, son temps se partage entre Picciola plante et Picciola jeune fille. Après le raisonnement et le travail, il a le plaisir et l'amour.

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