‹ PierrotChapitre 1 sur 2 · Scène PREMIERE

Scène PREMIERE

PIERROT, seul.

Voici l’hiver venu, les neiges s’amoncellent,
De temps en temps, je sens mes habits qui ruissellent,
Parce que je n’ai pas de toit, pour m’abriter,
Et pourtant, si quelqu’un eût dû le mériter,

Ce repos demandé par tous ceux qu’on vénère,
N’est-ce pas moi, le vieux Pierrot, le centenaire ?
Celui qui, si longtemps, enfants, vous amusa ?
Vous disiez, me voyant : « Quelle mine il vous a,
Il est si blanc, Pierrot, qu’il ressemble à la lune,
Et puis, vous vous moquiez… sans vous garder rancune,
Je riais avec vous…

Se dressant

Je riais avec vous…— Et quand j’étais pendu,
Vous en souvenez-vous ? Voyant mon cou tordu,
Voyant mon œil poché, mes gestes, mes grimaces,
Ah ! comme vous riiez, et comme, de vos places,
Vos jeunes mains applaudissaient le bon Pierrot !…
Ah ! c’était le bon temps, et je m’en souviens trop,
Maintenant que je suis vieilli, que sur ma tête,
Les ans ont effacé tout souvenir de fête.
Ne reviendra-t-il donc jamais, cet autrefois ?
La nuit, quand sous les ponts, je dors, je le revois
En rêve ; je revis ma gloire disparue,
Et le matin, je me retrouve dans la rue,
Déguenillé, couché sur des pavés rugueux,
Crevant de froid, de faim, plus gueux que tous les gueux,
Et demandant la mort pour mieux vivre mon rêve !…

PIERROT se rassied sur la borne, et sanglote ; tout à coup, il entend Mikaël qui chante, au lointain.

MIKAEL

Tra, la, la, les oiseaux du rêve,
Tra, la, la, chantaient sur la grève ;

Ils disaient entre eux :
Tâchez d’être heureux !…
Et j’ai bien compris ce qu’ils voulaient dire,
Et c’est pour cela que mon cœur soupire
Après ton baiser.
Mignonne, veux-tu m’aimer pour la vie ?
Veux-tu que mon âme, en ton cœur, ravie,
Vienne se poser ?
Tra, la, la, les oiseaux du rêve,
Tra, la, la, chantaient sur la grève ;
Ils disaient entre eux :
Tâchez d’être heureux !…

PIERROT, amèrement.

Encore un fils de riche !… Un gommeux, qui se lève
Très tard, et qui ne peut pas préparer son bachot,
S’il n’a pour déjeuner, un chocolat bien chaud ;
Il doit faire cirer ses souliers par sa bonne,
Qui doit vite les apporter, quand Monsieur sonne.
Et qu’a-t-il fait pour tout cela ? Mais rien du tout.
Il est fils de son père, et c’est déjà beaucoup !…

MIKAEL, dont la voix se rapproche.

Tra, la, la, les oiseaux du rêve,
Tra, la, la, chantaient sur la grève ;
Ils disaient entre eux :
Tâchez d’être heureux !…

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