Chapitre 2 Le phénix cellulaire
(Compagnie d’Assurances contre les risques
de la détention pénale)
Maître Casimir, le jurisconsulte bien connu, m’adresse la communication suivante, me priant, en des termes touchants, de lui accorder, sans compter, la vaste publicité du « Sourire ».
Vous avez la parole, mon cher maître :
Le Phénix Cellulaire
Il s’est fondé à Paris, il y a tantôt deux ans, une « Compagnie d’Assurances sur le Vol » dont la prospérité croissante est la meilleure preuve que l’exercice du vol est définitivement entré dans nos mœurs et constitue même un genre de sport des plus courants. L’idée qui inspire cette institution est ingénieuse et nous applaudirons sans réserve à son application pratique si nous n’avions à déplorer que la Compagnie, qui se montre si soucieuse des intérêts du volé, ne se soit préoccupée en rien de ceux de l’auteur même du vol. S’il y a des volés, c’est qu’il y a des voleurs, et on ne voit pas pourquoi on accorde aux premiers une protection qu’on refuse aux seconds.
Sous un régime de liberté et d’égalité parfaites comme celui dont nous jouissons, cet oubli, volontaire ou non, apparaît comme une injustice criante. J’ajoute que c’est parfaitement immoral car, en somme, à qui revient l’honneur de l’action toujours hardie et souvent périlleuse, si ce n’est au voleur lui-même ?
Un vieux juge d’instruction de mes amis, qui a puisé dans l’étude des dossiers criminels une connaissance approfondie des choses de la cambriole, ce qui a fait de lui un homme doublement dangereux, me contait un jour les exploits d’un de ses meilleurs clients. C’est merveilleux. Ce sont des prouesses, des prodiges d’audace auprès desquels les hauts faits des paladins d’autrefois ne sont que de la Saint-Jean. Quand on songe à tout ce qu’il a fallu de patientes et longues études pour acquérir cette science, au milieu d’une société plutôt hostile à ces genres de manifestations, on ne peut se défendre d’un véritable sentiment d’admiration pour ces modestes travailleurs du rossignol et de la pince-monseigneur.
Le métier, du reste, est on ne peut plus ingrat ; tandis que le volé, confiant en sa police d’assurance et en celle de M. Lépine, reste paisiblement chez lui dans un doux farniente, sans rien faire pour faciliter le vol et s’efforçant même d’en entraver l’exécution, le voleur, lui, n’a pas une minute de repos ; jour et nuit il bat les chemins de nos campagnes ou les rues de nos cités. Quelquefois même il doit se résoudre à battre les bourgeois récalcitrants qui cherchent à lui susciter des difficultés imprévues. Les gendarmes, stimulés par les magistrats cruels, lui donnent une chasse acharnée ; véritable gibier de la loi, il est traqué sans merci. Sa liberté, sa vie même sont perpétuellement en jeu.
Croyez-vous qu’après tant de vicissitudes, si un beau vol puissamment conçu et élégamment exécuté vient à être commis, justice sera au moins rendue à son auteur ? Détrompez-vous ; toutes les sympathies iront au volé, à la « victime », dira-t-on. Quant au voleur, on n’en dira rien ou, si l’on en parle, ce ne sera que pour proférer des choses désagréables sur son compte. Écoutez les procureurs sur leurs sièges.
En présence d’une pareille injustice, je ne songe pas sans effroi à ce qu’il adviendrait si, dégoûtés d’un métier qui ne nourrit plus son homme, les pickpockets, les escarpes et autres panamistes se mettent en grève. La grève des voleurs ; mais c’est-à-dire que ce serait la fin de tout. D’abord, « la propriété, c’est le vol ». Donc, plus de vol, plus de propriété et, par suite, plus de propriétaires, plus de concierges, plus de termes ! Voyez-vous ça ? Sans compter que, les tribunaux étant condamnés à faire relâche, le juge déchirerait sa toge et Pandore retirerait ses bottes. Cette dernière perspective fait frémir !…
Le danger est réel, il importe de le conjurer et, pour cela, il faut s’intéresser au sort de tous les braves gens sans lesquels les institutions de la justice et de la maréchaussée ne se concevraient pas. Nous proposons donc la fondation d’une « Compagnie d’Assurances contre les Risques de la Détention pénale », destinée à indemniser les malheureux qu’une société marâtre envoie gémir sur la paille humide des prisons.
Le « Phénix Cellulaire », c’est la raison sociale que je propose pour la nouvelle Compagnie, aurait son siège à Paris et établirait des agences en province, particulièrement dans les localités où le danger des condamnations est le plus à redouter.
La Compagnie assurerait tous les risques de détention, y compris la détention pour crime ou délit politique. Dans ce dernier cas cependant, la prime serait majorée, ces sinistres devenant chaque jour plus fréquents. De plus, le Phénix Cellulaire ne répondrait pas des risques pouvant résulter des poursuites devant la Haute Cour. Moyennant une légère surprime, la police assurerait contre les dangers de « l’idem » : passages à tabac, rafles et autres accidents auxquels on se trouve exposé dans la rue. Pour les perquisitions et interrogatoires du juge d’instruction, un taux spécial serait établi d’après les qualités intellectuelles du magistrat et la couleur politique de l’assuré.
L’assurance contre les risques de la détention pénale se recommande non seulement au voleur de profession, mais à toutes personnes qui peuvent être l’objet d’un mandat de dépôt. À ce titre, elle est aussi indispensable au député, au sénateur et au ministre qu’au cambrioleur et au rasta vulgaires. Enfin, à une époque où les erreurs judiciaires tendent à se multiplier, une police d’assurances souscrite à notre Compagnie sera, pour le malheureux innocent condamné, le seul moyen pratique d’éviter la ruine complète.
Telle est l’œuvre que nous voudrions voir se fonder en France et sur laquelle j’attire toute l’attention de nos lecteurs, dans la conviction où je suis qu’ils lui accorderont leur puissant appui moral et financier. Il s’agit d’humantié et de patriotisme. Notre appel sera entendu.
Me Casimir
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