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Chapitre 28 Vengeance

Le baron Adalbert de la Rouspétance est le hobereau le plus déplaisant de la région, tant par l’impertinence de ses manières que par le relâchement éhonté de ses mœurs.
Très dur pour ses fermiers, il se montre trop empressé vis-à-vis de leurs femmes, et ni les uns ni les autres ne s’en félicitent, car Adalbert est laid et avare.

Quand un paysan voit le baron se dirigeant vers sa demeure :

« Qui qui veut encore, ce vieux cochon-là ? grommelle-t-il ; va-t-en vite te mucherdans la laiterie, Césarine. »

Cette déplorable tendance luxurieuse n’est pas dénuée d’inconvénients. Quelques roturiers sont devenus grincheux depuis 89, et se rebiffent quand on touche à leurs roturières.

Triste conséquence des révolutions.

Ainsi, l’année dernière, le baron vit son existence traversée par un fâcheux épisode qui aurait dû le guérir à tout jamais de son humeur amoureuse, mais vous savez, quand c’est dans le sang !

Firmin, le maréchal-ferrant, est venu s’établir dans le pays, voilà bientôt dix ans.

Il sortait des chasseurs d’Afrique, où il avait fait deux congés.

Un beau gars, de haute allure, avec ses grandes moustaches blondes et sa chechia**crânement sur l’oreille.

Il amenait avec lui une fillette de six ou sept ans, noire comme une taupe, embroussaillée et criarde à assourdir tout le village.

Avec le temps, la petite moricaude était devenue une jeune fille, un peu brune, mais tout de même la plus jolie du pays.

Adalbert de la Rouspétance n’avait pas manqué de remarquer ce morceau de roi, et en avait entrepris la conquête.

Mais, aussi vertueuse que belle, Jeanne repoussait les avances du galant.

Ce dernier, persuadé qu’aucune femme ne devait lui résister, renouvelait chaque jour ses empressements grotesques.

Jeanne avait commencé par en rire, mais maintenant ça finissait par l’embêter.

Firmin aussi s’était aperçu du manège et se promettait d’en arrêter les frais à la prochaine occasion.

Elle ne tarda pas.

Adalbert arriva un matin à cheval.

« Vous allez me le ferrer, dit-il, je reviens dans cinq minutes. »

Derrière la forge s’étend le jardin, bordé d’un côté par un petit chemin creux qui descend à la rivière.

Jeanne s’y trouvait, étendant du linge sur la haie.

Adalbert s’avança la bouche en cœur, et, sans plus de façons, poussa la barrière.

La conversation s’engagea, banale d’abord, puis plus pressante, jusqu’au moment où elle devint trop pressante de la part d’Adalbert.

« Si vous ne me fichez pas la paix, s’écria Jeanne, je vous fiche mon battoir sur la figure. »

À ce moment, le pied droit de Firmin se trouva en brusque contact avec le noble derrière du baron de la Rouspétance.

« Maraud ! »

Le maraud, sans s’indigner autrement de cette épithète malsonnante, saisit le bras d’Adalbert et l’amena à la forge.

Puis, bien tranquillement, il lui lia les poignets et les attacha à l’anneau, comme on fait pour les chevaux.

Il avait pris deux fers à âne et, malgré les protestations et les débats du baron, il cloua les deux fers à la semelle de ses bottes.

Heureusement que c’étaient de bonnes bottes de chasse, un peu épaisses.

Les paysans passaient en foule à ce moment, se rendant au marché voisin.

Tous s’arrêtèrent, frappés de stupeur et de joie à ce spectacle inaccoutumé.

Adalbert rugissait et lançait des ruades qui n’ébranlaient même pas le solide Firmin.

Quand ce fut fini, le baron fut délié. On lui avança son cheval et Firmin lui remit sa cravache lui-même, en le regardant de telle façon qu’Adalbert remit sa vengeance à plus tard.

La Rouspétance piqua des deux et disparut à l’horizon, comme dans les romans de Ponson du Terrail.

Depuis ce temps, on le désigne sous le nom d’Adalbert-la-Bourrique,ce qui est bien commode pour le distinguer des autres La Rouspétance, très nombreux dans le pays.

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