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au recueil des poésies anciennes et modernes,
publié par ordre du mikado Atsou Kimi, la cinquième année Yngui (IX siècle)
PAR
TSOURA-YOUKI
La poésie ayant germé dans le cœur de l’homme, en rameaux et en fleurs nombreuses elle s’est épanouie.
Le spectacle si varié qu’offre la nature fit naître des pensées diverses ; l’homme s’instruisit en regardant autour de lui, car, depuis le rossignol chantant sous les fleurs, jusqu’à la grenouille qui dans l’eau coasse, tout lui enseignait la poésie.
Ébranler le ciel et la terre sans force brutale, émouvoir les dieux et les génies invisibles, harmoniser les rapports de l’homme et de la femme, adoucir le cœur du guerrier, c’est là le but de la poésie.
La poésie existait depuis le commencement du ciel et de la terre ; mais des époques fabuleuses nous ne connaissons que les poèmes de la déesse Shita-Teron-Himé. Alors le nombre des syllabes n’était pas fixé et dans son extrême simplicité cette poésie est souvent obscure. Au temps des hommes, le plus ancien poème connu est celui du prince San-Sa-O-No-Mikoto. Par lui le nombre des syllabes pour un poème fut fixé à trente et une, et cette forme n’a plus varié :
Depuis ce temps, aimer les fleurs, envier les oiseaux, admirer les brumes printanières, pleurer avec les rosées, devinrent autant de thèmes poétiques ; et, comme un long voyage qui commence par les premiers pas, comme la montagne formée d’amas de poussière et qui s’élève jusqu’aux nues, la poésie progressa.
Les deux poèmes suivants, que les enfants copient pour apprendre à écrire, sont considérés comme les grands-parents de la poésie. Dans l’un il est fait allusion pour la première fois à un Mikado régnant (Ninto-Kou dont l’avènement eut lieu après trois ans d’interrègne).
L’autre fut improvisé, avec beaucoup d’à-propos, par la femme d’un haut fonctionnaire de province pour apaiser un empereur peu satisfait de la réception qui lui était faite.
De nos jours, les mœurs étant devenues plus brillantes, le cœur de l’homme se gonflant de vanité, la poésie, en général, est frivole et vide et se cache dans la maison des hommes légers, n’osant plus paraître devant les esprits sérieux. Ah ! cela ne devrait pas être, cela ne serait pas si l’on se souvenait des origines de la poésie.
Autrefois les empereurs conviaient leur cour à la fête donnée par « la matinée en fleurs du printemps » par « les clairs de lune des soirées d’automne » et ces réunions devenaient des sujets de poèmes qui étaient offerts au maître.
L’un des courtisans disait s’être égaré dans un lieu inconnu entraîné par un chemin de fleurs, l’autre avoir erré toute la nuit en attendant le lever de la lune. Cependant il n’était pas seulement question des fleurs et de la lune on louait le règne de l’empereur, le comparant, pour le nombre de ses bienfaits, aux sables des grèves, pour sa grandeur aux montagnes élevées ; on laissait déborder la joie du cœur, on disait son amour semblable aux fumées du mont Fouzi ; ou bien, tout en écoutant bruire les insectes, on se souvenait d’un ami, on regrettait les jeunes années, et la vieillesse faisait songer aux sapins de Taga-Sago. Ainsi les princes, aussi bien que les princesses, s’exerçaient à la poésie et l’empereur souvent jugeait leur caractère d’après les pensées qu’ils exprimaient.
Aujourd’hui, la disparition des fumées du mont Fouzi, le pont de Nagara que l’on reconstruit, sont encore des sujets de poèmes.
Parmi les poètes, dont les noms sont célèbres depuis les temps les plus reculés, on peut considérer Hito-Maro comme le poète des poètes. À côté de lui cependant se place Aka-Hito dont la poésie est sublime. Je crois que Hito-Maro ne peut pas plus surpasser Aka-Hito qu’il ne peut lui être inférieur.
En dehors de ces deux grands hommes les poètes qui se sont produits étaient nombreux. Le recueil de leurs œuvres porte le titre de : Man-you-shan (les dix mille feuilles). Depuis cette époque jusqu’à nos jours il s’est écoulé plus d’un siècle et dix empereurs se sont succédé. Pendant cet intervalle il n’est né que très peu de poètes ; c’est à peine si l’on peut en trouver un ou deux connaissant les choses de l’ancien temps et la véritable poésie. Beaucoup d’autres, ayant des qualités et des défauts, ne peuvent pas être considérés comme des poètes parfaits. Je ne parle pas ici des hommes haut placés, dans la crainte de leur manquer de respect. Exception faite de ceux-ci, les poètes dont les noms sont célèbres de nos jours sont les suivants :
Hen-Zio (bonze de haut rang),
Nari-Hira,
Yossou-Hidé,
Ki Sen (bonze du mont Ouzé),
Komati,
Kouro-Noussi.
La poésie de Hen-Zio, juste dans la forme, manque cependant de vérité. C’est comme quelqu’un qui se passionnerait pour une femme en peinture.
Nari-Hira a beaucoup de pensées et trop peu de paroles. Sa poésie ressemble à une fleur fanée dont le parfum subsiste mais dont l’éclat est perdu. Les expressions de Yossou-Hidé au contraire sont habiles mais s’adaptent mal aux pensées. On dirait un homme du commun portant de beaux vêtements.
Les poèmes de Kisen sont diffus, désordonnés, on croit y voir la lune de l’automne à travers des nuages d’aurore.
Komati est sentimentale, mais manque de force. Sa poésie est comme une femme jolie mais souffrante.
L’œuvre du Kouro-Noussi est agréable et pourtant sans noblesse ; elle fait penser à un bûcheron se reposant sous les fleurs.
Il y a bien des poètes encore dont les noms s’étendent comme les plantes rampantes envahissant un champ. Ils sont aussi nombreux que les feuilles d’une forêt ; mais ils se croient poètes et ne comprennent même pas la poésie.
L’empereur qui règne sous le ciel depuis neuf ans, dont la bonté inonde les îles du Japon qu’il abrite de sa grandeur, comme le ferait l’ombre de la montagne de Poukaba, profitant des loisirs que lui laissent les affaires de l’État qu’il ne néglige jamais, s’est souvenu des temps anciens et a voulu ressusciter ce qui a disparu pour en jouir aujourd’hui et le léguer à la génération suivante. Il a donc réuni, le dix-huitième jour du quatrième mois de la cinquième année de Yengui, les poètes dont les noms suivent :
Tomonori,
Tsoura-youki,
Mitsouné,
Tadamine,
et leur a ordonné de réunir toutes les poésies que l’on ne trouve pas dans le Manyou-shan et d’y ajouter leurs propres œuvres.
Le nouveau recueil est composé de mille poèmes et divisé en vingt livres. Il a pour titre : Ko-kin Waka-shiou. (Recueil d’Outas anciens et modernes.)
En voyant ces innombrables poèmes, à travers lesquels la poésie coule comme une source inépuisable, nous avons honte des nôtres qui ont si peu de parfum. Loin de pouvoir être comparés aux fleurs du printemps ils semblent vides comme les nuits d’automne ; et la pensée de notre réputation, si peu méritée, nous fait rougir, non seulement devant le public, mais en face de la poésie elle-même.
Pour moi, Tsoura-Youki, dans le sommeil comme au réveil, en mouvement ou immobile, je me déclare heureux de vivre à la même époque que mes collègues, d’être contemporain de ce règne et de raconter cet événement.
Par bonheur la poésie ne quitta pas la terre après la mort de Hito-Maro, et, les siècles auront beau s’écouler et bien des choses disparaître, elle refleurira aussi longtemps que les printemps feront reverdir les feuilles des saules ; mais, en regardant vers le passé, les poètes qui nous succéderont, verront luire la gloire de notre époque comme la lune resplendissante dans l’immensité du ciel.