III
Dans le mélancolique Achéron, où ne luit point de lune, loin de la bonne Terre, loin du jour joyeux, là où nul printemps ne montre ses bourgeons, où nul soleil mûrissant ne fait ployer les pommiers, où mai, le mois fleuri, ne parsème point le gazon des fleurs du châtaignier, où jamais ne chantent les merles, où ne s'apparient jamais les linottes siffleuses,
là, près d'une source léthéenne aux eaux troubles et sonores, était couché le jeune Charmidès. D'une main lasse, il avait cueilli les fleurs de l'asphodèle, et éparpillait sur les eaux mornes du ruisseau noir le petit trésor qu'il avait récolté, et il regardait disparaître les étoiles blanches, et tout ce qui l'entourait était comme un rêve,
lorsque, jetant un regard dans le miroir des eaux, à travers le désordre de sa chevelure frisée, il lui sembla voir passer une ombre sur son image et une petite main se glissa dans la sienne. De chaudes lèvres effleurèrent timidement ses joues pâles et dans un soupir lui murmurèrent leur secret.
Alors il tourna en arrière ses yeux las, et il vit. Et leurs figures se rapprochèrent de plus en plus. Leurs jeunes bouches s'attirèrent de si près qu'on eût dit une rose de flamme, unique et parfaite, et il sentit son sein palpitant, et son haleine qui s'échauffait, s'accélérait.
Et il lui donna toutes les caresses qu'il avait tenues en réserve, et elle lui fit le sacrifice de toute sa virginité, et membre contre membre, en une longue et voluptueuse extase, leur passion s'accrut et se calma. Oh! pourquoi, chalumeau trop aventureux, te risquer à chanter encore l'amour; c'est assez de dire qu'Eros ait fait résonner son rire sur cette prairie sans fleur.
O trop audacieuse poésie, pourquoi essayer de chanter encore la passion? Reploie tes ailes sur le téméraire Icare, et laisse ton lai dormir sur les cordes silencieuses de la lyre, jusqu'au jour où tu auras découvert l'antique source de Castalie, ou cueilli dans les eaux lesbiennes la plume d'or que laissa tomber Sapho, en se noyant.
C'est assez, c'est assez de dire que l'être dont la vie avait été une ardente et coupable pulsation, une infamie splendide, pût dans le pays sans amour où règne Hadès, glaner une moisson brûlante sur ces champs de flamme, où la passion erre pieds nus, sans chaussures et pourtant sans se blesser. Ah! c'est assez qu'une seule fois leurs lèvres aient pu se rencontrer,
en celle ardente palpitation où des existences entières semblent se condenser en une seule extase, et qui meurt dans l'excès de la volupté, dans la tension d'un plaisir convulsif, avant que Proserpine les désignât pour la servir autour du trône d'ébène où siège le pâle Dieu qui lui délia la ceinture dans les campagnes d'Enna.
PANTHÉA
Non, allons d'un feu à un autre feu, de la souffrance passionnée à une volupté plus mortelle. Je suis trop jeune pour vivre sans désir, tu es trop jeune pour perdre cette nuit d'été à faire ces vaines questions que depuis longtemps l'homme a posées au voyant et à l'oracle, sans recevoir de réponse.
Car, ma tendre amie, mieux vaut sentir que savoir, et la sagesse est un héritage sans enfants. Une vague de passion, la première et ardente explosion de la jeunesse, voilà qui vaut bien les proverbes accumulés par le sage. Ne tourmente point ton âme d'une philosophie morte; n'avons-nous pas des lèvres pour le baiser, des coeurs pour aimer et des yeux pour voir?
N'entends-tu pas le murmure du rossignol, pareil à de l'eau qui chante au sortir d'une urne d'argent? Si doux est ce chant qu'il fait pâlir la lune de dépit d'être suspendue à une telle hauteur dans le ciel, et de ne pouvoir entendre cette mélodie ravissante d'amour.--Vois comme elle enguirlande de brouillards ses deux cornes, la lune attardée dans sa tâche.
Des lis blancs, coupes dans lesquelles rêvent les abeilles d'or, la neige que forment les pétales tombés, quand la brise éparpille les fleurs du châtaignier, ou l'éclat des corps d'éphèbes reflétés par l'eau,--tout cela ne te suffit-il pas? Désires-tu quelque chose de plus? Hélas, les Dieux ne donneront jamais rien de plus de leur éternel trésor.
Car nos grands Dieux ont fini par se lasser, par s'irriter de tous nos pêchés sans fin, de notre vain effort pour expier par la souffrance, par la prière, ou par le prêtre, le gaspillage des jours de la jeunesse, et jamais, jamais ils ne prêtent la moindre attention, soit au bien, soit au mal, mais dans leur indifférence, ils font tomber la pluie sur le juste et l'injuste.
Ils prennent leurs aises, nos dieux. Ils prennent leurs aises. Ils parsèment des pétales de rose leur vin parfumé. Ils dorment, dorment sous les arbres berceurs où s'entrelacent l'asphodèle et le jaune lotus. Ils regrettent les jours heureux de jadis, où ils ne savaient pas encore ce qu'on peut rêver de mal, et faire en rêvant.
Et bien loin, au-dessous du pavé de bronze, ils voient comme un essaim de mouches la foule des petits hommes, l'agitation des menues existences, puis dans leur ennui, ils reviennent à leur séjour parmi les lotus, et se baisent les uns les autres sur les lèvres, et boivent à plus longs traits la liqueur préparée avec les graines du pavot, qui amène le doux sommeil aux paupières de pourpre.
Là, tout le long du jour, le soleil aux vêtements d'or, reste debout, tenant en main sa torche flambante, et quand le tissu varié des heures de la journée a été achevé par les douze vierges, alors à travers le brouillard cramoisi s'avance la lune, à peine échappée des bras d'Endymion, et les Dieux immortels se pâment dans les transes de passions mortelles.
Là-haut la reine Junon se promène parmi la rosée des prés, ses grands pieds blancs tachés par la poussière safranée des lis agités par le veut, pendant que le jeune Ganymède s'ébat dans le moût brûlant à l'écume ambrée; et ses boucles voltigent de tous côtés, comme au jour où l'aigle ravit sur l'Ida l'enfant tout effrayé, et l'emporta à travers le ciel ionien...
Là-haut, dans le fond vert de quelque jardin bien clos, la reine Vénus, ayant à son côté le berger, près de son corps doux et chaud, comme la fleur d'églantine, qui voudrait être blanche, mais qui rougit de son orgueil, rit tout bas dans son amour, si bien que le jaloux Salmacis, épiant à travers le feuillage des myrtes, soupire dans la douleur de la volupté solitaire.
Là-haut ne souffle jamais ce terrible vent du Nord qui laisse nos forêts d'Angleterre mornes et nues, jamais la neige rapide n'y tombe en blanc duvet, jamais l'éclair aux rouges dentelures ne se risque à les réveiller dans la nuit cerclée d'argent, alors que nous pleurons sur quelque douce et triste faute, sur quelque délice mort.
Hélas! eux, ils connaissent la lointaine source du Léthé, ils les connaissent bien, les eaux qui se cachent parmi les violettes, où celui dont les pieds meurtris sont las d'errer, peut reprendre courage et marcher, et boire à ces profondeurs l'eau fraîche et cristalline, y puiser un baume du sommeil pour les âmes que fuit le sommeil, un engourdissement de la douleur.
Mais nous comprimons nos natures; Dieu, ou le Destin est notre ennemi. Assez de ce désespoir qui accompagne partout le plaisir, assez de tous les temples que nous avons bâtis, assez d'avoir fait de justes prières jamais exaucées, car l'homme est faible, Dieu dort, et le ciel est haut. Un instant brillamment coloré, un seul grand amour, et voilà que nous mourons.
Ah! nul batelier, maniant péniblement la gaffe, ne pousse sa noire chaloupe vers le rivage sans fleurs. Aucune petite monnaie de bronze ne saurait porter l'âme par-dessus le fleuve de la mort au pays sans soleil. Victimes, libations, voeux, tout est inutile; la tombe est scellée; les morts ne se relèvent point.
Nous nous dissolvons dans l'air des hautes régions; nous redevenons des choses identiques à celles que nous touchons; chaque rayon cramoisi de soleil doit son éclat au sang de notre coeur: tout astre qu'émeut le printemps doit à nos jeunes vies son déploiement de flamme verte; les bêles les plus sauvages qui battent la broussaille nous sont apparentées; toute vie est une et tout est changement.
Un unique battement de systole et de diastole, effet d'une seule et vaste existence, soulève le coeur géant de la Terre, et les vagues puissantes de l'être unique ondulent depuis le germe sans nerf, jusqu'à l'homme, car nous sommes une parcelle de tout. Rocher, oiseau, animal ou colline, nous ne faisons qu'un avec les êtres qui nous dévorent, avec les êtres que nous tuons.
Des cellules inférieures où la vie se réveille nous passons à la plénitude de la perfection; ainsi vieillit l'Univers. Nous qui sommes aujourd'hui semblables à des dieux, nous avons été jadis une masse de pourpre frissonnante barrée de lignes d'or, insensible à la joie et à la souffrance, et ballottée dans les dédales terribles de mers furieuses sous les coups des vents.
Cette ardente et vigoureuse flamme dont brûlent nos corps, elle fera peut-être resplendir d'asphodèles quelques prairies, oui, et ces seins d'argent, les tiens, deviendront perles d'eau. Les terres brunes que labourent les hommes seront rendues plus fécondes par nos amours de cette nuit. Rien n'est perdu dans la nature; toutes choses vivent en dépit de la Mort.
Le premier baiser de l'adolescent, la première clochette de l'hyacinthe, la dernière passion de l'homme, la dernière lance rouge qui jaillit hors du lis, l'asphodèle qui ne veut point laisser ses fleurs s'épanouir par effroi de sa trop grande beauté et par réserve pudique, comme celle qu'éprouve la jeune fiancée sous le regard de son amoureux, ce sont là autant de choses
que consacre un unique sacrement. Nous ne sommes pas seuls à avoir la passion de l'hyménée. La terre aussi l'éprouve. Les jaunes boutons d'or, que le rire secoue, connaissent à la pointe du jour un plaisir aussi réel que nous, quand dans un bois plein de fraîches fleurs, nous respirons le printemps sur notre coeur, et sentons que la vie est bonne.
Aussi, quand les hommes nous enseveliront sous l'if, ta bouche pareille à une tache pourpre, deviendra une rose, et tes doux yeux seront des campanules d'un bleu foncé, obscurcies de rosée, et quand le blanc narcisse jettera étourdiment ses baisers au vent, son compagnon de jeu, un vague reste de joie agitera notre poussière, et nous redeviendrons jeune fille et jeune homme épris.
Et ainsi, sans avoir de la vie la douleur cruelle qui lui vient de la conscience, en quelque fleur charmante nous sentirons le soleil, nous chanterons encore par la gorge de la linotte, et comme deux serpents revêtus d'une somptueuse cotte de mailles, nous passerons sur nos tombes, ou bien, couple de tigres, nous ramperons par la jungle torride, jusqu'à l'endroit où dorment les énormes lions aux yeux jaunes
et nous leur livrerons bataille. Comme mon coeur bondit à la pensée de cette grande vie après la mort, de ce passage par la bête, l'oiseau, la fleur, quand cette coupe contenant trop d'esprit se brise pour respirer plus à l'aise, et avec les feuilles pâlies d'automne, l'âme, qui fut la première à conquérir la terre, sera la dernière et noble proie de la terre.
Oh! songe à cela! nous revêtirons toutes les formes capables de vie sensuelle; le Faune aux pieds de chèvre, le Centaure ou les Elfes aux yeux pétillants de gaîté, qui laissent des anneaux pour trace de leurs danses, dans la prairie, afin de taquiner l'aurore, et ne sont pas plus près que vous et moi des mystères de la nature, car nous entendrons
battre le coeur du merle, et croître les marguerites, et la perce-neige défaillante soupirer après le soleil, dans les jours sombres de l'hiver; nous saurons par qui sont lissés les fils argentés de la Vierge, à qui les fritillaires diaprées doivent leur peinture, et qui donne à l'aigle de larges ailes pour voler d'un pin frissonnant à un autre.
Oui, si nous n'avions jamais aimé, qui sait si cette asphodèle que voilà aurait attiré l'abeille en son sein doré, ou si la rose eût jamais suspendu à toutes ses branches ses lampes cramoisies. À ce qu'il me semble, nulle feuille ne devrait jamais bourgeonner au printemps, sinon pour les lèvres qu'ont les amants pour le baiser, pour les lèvres avec lesquelles chantent les poètes.
Le soleil doit-il donc perdre sa lumière, ou cette lèvre façonnée par l'art de Dédale est-elle moins belle, parce que nous héritons de la nature, et ne faisons qu'un avec chaque battement du pouls vital qui agite l'air? Que plutôt de nouveaux soleils parcourent le ciel, que la fleur prenne une nouvelle splendeur, et soit un charme de plus pour la prairie.
Et nous deux qui nous aimons, n'allons point nous asseoir à l'écart pour critiquer la nature, mais que la mer joyeuse soit notre vêtement, et que l'étoile chevelue lance ses flèches à notre gré! Nous ferons partie du grandiose ensemble de toutes choses, et dans toute la succession des éons, nous nous mêlerons, nous nous perdrons dans l'âme cosmique,
Nous serons des notes dans cette grande symphonie dont la cadence allant de cercle en cercle forme le rythme de toutes les sphères, le coeur de l'Univers entier, battant de vie, ne fera qu'un avec notre coeur. Les années qui arrivent d'un pas furtif ont maintenant perdu les terreurs qu'elles nous causaient: nous ne mourrons point: l'Univers lui-même fera notre immortalité.
HUMANITAD
Nous voici au coeur de l'hiver. Les arbres sont dépouillés, excepté là où les bestiaux se terrent pour résister au froid, sous le pin, car celui-ci ne revêt jamais la livrée éclatante de l'automne, à qui son frère jaloux dérobe son or. Pour lui, il garde fidèlement son costume vert; âpre est le vent,
comme s'il soufflait de la caverne de Saturne. Quelques minces poignées de foin adhèrent encore aux haies vivement dessinées en noir, la où le charretier a ramené la charge odorante d'un jour d'été, depuis les prairies d'en bas jusqu'à la pente étroite. Sur la neige à demi fondue, les bêlantes brebis se tassent contre les barrières, et les chiens domestiques, tout transis,
vont de t'étable close au ruisseau gelé, et reviennent l'air découragé, et regrettent le pâtre grondeur et le bruyant attelage. Et dans les hauteurs, décrivant des cercles sans but, les corbeaux croassants tournoient autour de la meule blanche de givre, ou se tiennent en rang serré sur les rameaux ruisselants, et dans le marécage, les plaques de glace se fendillent
sous les pas solennels du héron décharné qui va par les roseaux, bat des ailes et ramène son cou en arrière, et pousse un cri railleur à la vue de la lune. À travers les prairies s'en va d'un pied boiteux le pauvre lièvre effaré; qu'on prendrait pour une petite tache. Et une mouette égarée, jetant sa clameur irritée, voleté comme une soudaine tombée de neige sous le ciel d'un gris morne.
C'est le plein hiver, et le robuste paysan rapporte de l'étable glacée sa charge de fagots, frappe du pied sur le foyer, jette sur le feu languissant les bûches gorgées de sève, et rit de voir le jaillissement brusque de la flamme, effrayer ses enfants dans leurs jeux. Et pourtant... le printemps est dans l'air.
Déjà le grêle crocus se fraye passage à travers la neige, et bientôt les campagnes blanches vont de nouveau se fleurir de primevères que viendra faucher quelque jeune gars, car dès les premiers baisers d'une chaude pluie, la mélancolie glacée de l'hiver se résout en larmes. Les bruns sansonnets s'accouplent, et le lapin, les yeux brillants, épie
de son terrier obscur de quel côté sont semés les cônes de sapin. Il écrase du pied une perce-neige, et court sur le tertre moussu. Les merles traversent de leur vol noire promenade du soir, et les soleils restent plus longtemps avec nous. Ah! qu'il fait bon voir le Printemps ceint de gazon, dans toute la joie que lui donne la vue de cette riante verdure,
franchir les haies en dansant, jusqu'au jour où la rose précoce (ce remords charmant de l'épineuse églantine) fait éclater son fourreau d'émeraude, et étale le petit disque frissonnant de flamme dorée, si bien connu des abeilles, car à sa suite se montrent les pâles armoises, les oeillets pourprés et les asphodèles en pleine floraison.
Alors le semeur arpente le champ du haut en bas, pendant que derrière lui le gamin rieur écarte de ses cris aigus la troupe noire et pillarde des corbeaux. Alors le châtaignier déploie toute sa gloire, et sur le gazon tombe le flot parfumé des fleurs à la nuance de crème; les madrigaux langoureux, murmurés à demi-voix,
s'envolent furtivement du carillon mobile de la campanule, à chaque brise matinale. Puis ce sont le blanc jasmin, qui étoile son propre ciel, et la linaire qui tire sa langue de feu. L'églantine, vêtue de velours poudreux, s'empare du sol et prend l'empire de la forêt; puis, lorsque la rose attardée a laissé choir,
une à une les pièces froissées de son armure, lorsque les pensées ont fermé leurs yeux aux paupières de pourpre, les chrysanthèmes débarquent de leurs navires dorés leurs marchandises voyantes et sans parfum, et les violettes, devenues d'une hardiesse téméraire, quittent leurs modestes recoins; et des baies écarlates parsèment l'aubépine encore sans feuilles.
O campagne heureuse, ô arbre trois fois heureux, bientôt voire reine, en robe brodée de marguerites, couronnée de fleurs de lys, va descendre à petits pas sur la prairie. Bientôt les pâtres paresseux vont de nouveau pousser leur troupeau le long de l'étang. Bientôt, sous la verte feuillée flottera en plein midi le bourdonnement sourd des abeilles.
Bientôt la clairière sera toute brillante de miroirs de Vénus, fleur préférée des audacieux, et ces charmantes nonnes, les muguets, aux vêtements d'un blanc de neige, égrèneront leur chapelet de perles, et les oeillets incarnats, aux pétales foncés en forme de mitre, embaumeront le vent; et la clématite accrochera partout dans les haies ses étoiles jaunes.
Cher fiancé de la Nature, si bienfaisant Printemps, toi qui peux multiplier la génisse à la douce haleine, donner au chevreau ses petites cornes, et apporter à la vigne ses fleurs tendres et soyeuses, où donc est ce népenthès que jadis l'homme tirait de la racine de pavot et de la mandragore aux baies luisantes?
Il fut un temps où le plus commun des oiseaux savait me faire chanter à l'unisson avec lui, un temps où toutes les cordes de la jeunesse vibraient pour répondre sans retard, ou plus mélodieusement, en rimes, à toute idylle de la forêt. Est-ce moi qui change? Ou y aurait-il quelque chose de changé dans la joyeuse et charmante carrière?
Non, non, tu es toujours le même: c'est moi qui cherche à troubler par des soupirs ta simple solitude, et parce que des larmes stériles mouillent ma joue d'une rosée, je voudrais te voir pleurer fraternellement avec moi? Insensé! faut-il que tout coeur blessé et inquiet s'enhardisse à corrompre un tel vin du poison amer de son désespoir?
Tu es le même: c'est moi dont l'âme misérable trouve du mécontentement à s'éprendre d'elle-même et abandonne son pouvoir royal à la rude domination de qui devrait la servir en esclave. Car, assurément, la sagesse existe quelque part, bien que la mer orageuse ne la recèle point, bien que l'immense abîme réponde: «Elle n'est pas en moi.»
Brûler d'une seule et claire flamme, se tenir ferme selon l'honneur naturel, ne point ployer le genou en de vains prosternements, que leur inutilité condamne: quelle alchimie pourrait me l'enseigner? Quelle herbe travaillée par Médée m'apportera la paix sans exaltation de l'être que rien ne fléchit?
La corde mineure qui termine l'harmonie et qui attend vainement une réponse fraternelle, jette un sanglot sur sa mélodie restée inachevée, et meurt de la mort du cygne. Ainsi moi, l'héritier de la souffrance, Memnon silencieux aux yeux sans regard et sans paupière, j'attends la lumière et la musique de soleils qui ne se lèveront jamais.
La torche éteinte, le sombre et solitaire cyprès, le peu de poussière recueillie dans une urne étroite, le doux chairi (mot grec) de la tombe attique, tout cela ne valait-il pas mieux que de revenir à mes capricieux et maladifs accès d'agitation d'autrefois, que de passer mes jours dans la muette caverne de la souffrance?
Non, car peut-être ce dieu couronné de pavots est semblable au gardien qui, près du lit d'un malade, parle de sommeil, mais ne peut le donner. Sa baguette a perdu sa vertu, et pour tout dire d'un mot, la mort est une réponse trop brutale, une clef trop banale pour résoudre un seul mystère dans la philosophie d'une existence.
Et l'Amour, cette noble folie, dont la puissance auguste, invincible, peut tuer l'âme de ses remèdes emmiellés? Hélas! il me faut jouer le rôle de fuyard, m'éloigner de cette ruine charmante, bien qu'une mémoire trop tenace ne puisse oublier la courbe magnifique de ce front olympien,
qui, en une courte saison, fit de ma jeunesse une extase de si exquise indolence, que toutes les gronderies de la vérité plus prudente me semblaient la voix grêle de la jalousie! Oh! éloigne-loi d'ici, chasseresse plus fatale qu'Artémis, va chercher quelque autre proie, car à tes charmes trop périlleux
mes lèvres ont assez bu!--Jamais, non jamais, quand même l'amour en personne tournerait sa joue dorée vers les flots troublés de ce rivage où j'ai été jeté comme une épave par le naufrage,--en cet instant même où les roues du char de la passion m'effleurent de trop près; loin d'ici! loin d'ici! je me voue à une vie plus stérile, plus austère.
Plus stérile, oui! ces bras-ci ne se pencheront plus à travers le treillage des vignes pour attirer mon âme malgré sa douce résistance, par la verdure entrelacée. Une autre tête aura cette auréole à porter, car pour moi j'appartiens à Celle qui n'aime aucun homme, celle dont le sein blanc et pur porte le signe de la Gorgone.
Que Vénus s'en aille prendre le menton de son page mignon, et lui emmêler sa chevelure frisée; que pourvu du filet, de l'épieu et de l'équipage de chasse, le jeune Adonis sonne de la corne à son rendez-vous, quant à moi, son enchantement câlin, aux manoeuvres subtiles, ne me charme plus, bien que je sois en état de conquérir sa plus chère citadelle.
Non, quand je serais ce jeune pâtre rieur qui vit du sommet de l'Ida passer le petit nuage par-dessus Ténédos et la haute Troie, et devina la venue de la Reine, et dans son admiration, s'inclina devant elle,--non, pas même pour une nouvelle Hélène, je ne tendrais la pomme à sa main.
Ainsi donc, apparais, Athéné aux bras d'argent, et si la musique ne sort plus de mes lèvres, inspire du moins ma vie. Ta gloire n'a-t-elle point été chantée en hymnes par un homme qui le donna son épée et sa lyre, ainsi que fit Eschyle au beau combat de Marathon, et qui mourut pour montrer que de l'Angleterre de Milton pourrait encore naître un fils[7].
[Note 7: Byron.]
Et pourtant, je ne saurais fréquenter le Portique, et vivre sans désir, sans crainte ni souffrance, et développer en moi cette calme sagesse, qu'en un temps lointain, le grave maître athénien enseigna aux hommes, acquérir cet équilibre volontaire, concentré en soi, qui trouve en soi son réconfort, afin de voir défiler les vaines fantasmagories du monde sans baisser la tête.
Hélas! ce front serein, ces lèvres éloquentes, ces yeux où se reflétait l'éternité entière, tout cela repose dans Colonos sa patrie; une éclipse a passé sur la sagesse, et Mnémosyne est sans enfants; la chouette de Minerve s'est égarée dans les ténèbres qu'elle s'est faites pour assurer la sécurité de son vol orgueilleux.
Je ne me soucie guère de gravir en compagnie de la Science, bien que par une subtile et étrange incantation, elle fasse descendre la lune du ciel. La Muse du Temps déploie son tapis aux couleurs somptueuses devant des regards non moins avides, et souvent, je l'avoue, dans la grande épopée que déroule Polymnie, je me plais à lire
les pages où l'on voit l'Asie envoyer en guerre ses myriades de soldats contre une petite cité, et le Mède tout cuirassé de mailles dorées, armé d'un cimeterre orné de gemmes, et d'un bouclier blanc, empanaché de pourpre, chevauchant entre les peupliers ondulants et la mer que les hommes appellent Artémisium, jusqu'à ce qu'il aperçût les Thermopyles
et leur défilé ardu que fermait un mur étroit, et sur les pentes les plus proches, une petite troupe de lions prenant leurs ébats insouciants.--Et comment il fut stupéfait de voir tant de hardiesse, et dressa sa tente sur le rivage semé de roseaux, et resta deux jours immobile d'étonnement. Puis à minuit se glissa par-dessus
une hauteur peu fréquentée, et descendant à travers la forêt automnale, massacra traîtreusement ces êtres si chers à Sparte, couronne du lointain Eurotas, et puis reprit sa marche, sans soupçonner le piège fatal que Dieu avait tendu pour lui dans l'étroite baie de Salamine.--Et pourtant les lignes deviennent confuses.
Et la cadence de leur langage grec ne me charme plus; je me sens trop en désaccord avec cette époque si belle pour l'aimer beaucoup. Car ainsi que le disque du cadran solaire reçoit en plein midi les rayons de l'astre, sans en rien voir dans son aveugle obscurité, ainsi mes yeux poursuivent sans trêve ce qui fuit ma vision déçue.
Oh! s'il se pouvait qu'un seul être grandiose, désintéressé, simple, nous apprenne ce que c'est que la sagesse? Parlez donc, cimes du solitaire Helwellyn, car ces bruits de mêlée se sont écartés de vos rochers impassibles et de vos ruisselets cristallins, où donc est cet esprit que son existence irréprochable n'empêcha pas de baiser la bouche meurtrie de son propre siècle[8]?
[Note 8: William Wordsworth (1770-1850).]
Parlez donc, Lauriers de Rydal, où est Celui dont vous avez ombragé le doux front, où est cette âme pure qui, en ses jours de gracieuse majesté sans couronne, a, malgré son humble carrière, atteint le but grandiose où s'unissent amour et devoir. Lui, du moins, il sut satisfaire les lois les plus hautes, et il s'assit au festin de la Sagesse.
Mais nous autres, nous sommes les bâtards de l'Erudition; nous savons par coeur le sonore mot de passe de toutes les écoles grecques, et nous n'en prisons aucune. L'Épée sans défaut qui abattit l'Hydre païenne est un instrument sans vigueur, que nous avons nous-mêmes émoussé. Quel homme de nos jours escaladera les augustes, antiques sommets, et se courbera devant le Respect vénérable?
Il est vrai, j'en ai connu un, mais, par Schabod! il a disparu, ce dernier et cher fils de l'Italie, qui étant homme est mort pour la cause de Dieu, et ses os reposent en paix[9]. Oh! garde-le, garde-le bien, ma Tour de Giotto, lis de marbre dans la ville des lys, ne permets pas aux caprices farouches de la tempête
[Note 9: Mazzini.]
de tourmenter son sommeil, interdis à l'Arno de lancer ses eaux troubles et jaunes par-dessus ses bords: jamais plus puissant vainqueur ne gravit les marches du Capitole dans les temps jadis, où Rome était vraiment Rome, car la liberté marchait a côté de lui comme une fiancée, et à leur vue le pâle Mystère
fuyait en jetant un cri aigu jusqu'en sa sombre cellule, et entraînant un vieillard qui tenait des clés rouillées; fuyait en frémissant de terreur à ce tocsin éternel qui sonne le glas de l'oubli sur les dynasties défuntes, et enfin il a'abattit comme l'aigle blessé sous la rafale, lorsque le grand triumvir pénétra jusqu'au coeur sacré de Rome.
Il connaissait le coeur sacro-saint et les collines de Rome; il arracha sa louve immonde de la caverne du lion, et maintenant il repose dans la mort, près de ce dôme empyréen que Brunelleschi suspendit dans les airs au-dessus du Val d'Arno. O Melpomêne, fais chanter dans ta flûte mélancolique ta plus douce plainte.
Fais chanter par les clefs tragiques des mélodies telles que la joie elle-même puisse en concevoir de la jalousie, et que les Neuf oublient un instant leur modeste empire pour pleurer sur celui qui, pour ressusciter les hommes, alluma dans le plus grandiose des sanctuaires de Rome le flambeau de Marathon, et porta l'ardeur du soleil jusque sur les plaines oubliées du Soleil.
Oh! garde-le bien, ma Tour de Giotto, et que chaque jour quelque jeune Florentin apporte des couronnes de cette fleur enchantée que recèlent les sombres sommets de Vallombrosa, et en couvre sa tombe où gît celui dont l'urne est pareille à un arbre puissant que ne voient point des yeux mortels,
un arbre puissant qui en ses cycles errants serait poussé par la tempête jusqu'au bout infiniment lointain où Chaos et Création se confondent, où les ailes des chérubins aux chants éternels sont tissues de Néant, et ont pénétré jusqu'en un vide-sans Lune,--Et pourtant, bien qu'il soit poussière, argile,
Il n'est point mort. Les Parques aux éternelles mémoires s'y opposent, et les ciseaux s'abstiennent de se refermer. Relevez vos têtes, ô poètes qui durerez toujours, et vous clairons argentins, lancez une sonnerie plus fière; car la vile chose qui fut l'objet de sa haine, reste rampante en sa sombre demeure, seule avec Dieu et des souvenirs de péché.
Et même, à quoi lui sert d'avoir regagné sa caverne, à cette mère meurtrière des prostitutions vêtues de pourpre? A Munich, sur l'architrave de marbre, les jeunes Grecs meurent en souriant, mais les mers qui baignent Egine s'agitent de dépit de se voir désertes, et de ne pas refléter leur beauté, car nos vies se dépouillent de toute couleur,
faute de nos idéals; si une seule étoile pareille à une torche enflammée brille au ciel, l'injuste lumière du jour la tue sans délai, et nulle trompette de guerre ne peut rendre la voix de la passion à la muette poussière, qui jadis était Manzini! La riche Niobé avait ses fils pour se consoler des douleurs qu'elle éprouvait dans sa pierre,--mais l'Italie!
Quel jour de Pâques ressuscitera-t-il encore ses enfants, eux qui n'étaient pas Dieu, et néanmoins ont souffert? Quels pieds iront sans s'égarer jusqu'à leurs suaires aux multiples replis? Quels yeux clairs les verront en chair et en os. Oh! qu'il serait opportun de racler la pierre de dessus leur sépulcre, et de baiser les roses saignantes de leurs blessures, par amour d'Elle,
de notre Italie! notre mère visible! La plus sainte parmi toutes les nations, et la plus triste, pour la cause chérie de laquelle le jeune Calabrais tomba en cette journée d'Aspromonte, le coeur joyeux, qu'en un siècle où Dieu s'achète et se vend, un homme se trouvât, mourant pour la Liberté! mais nous autres, qui sommes consumés, refroidis,
nous voyons l'honneur souffleté et des entraves enchaîner les beaux pieds de la Pitié; la Pauvreté se glisse dans nos rues sans soleil, et d'un couteau bien affilé, d'une main furtive coupe la gorge chaude aux enfants. Et personne ne dit mot. Oh! nous sommes de misérables hommes, indignes de notre magnifique héritage. Où est-elle, la plume
de l'austère Milton? où est-elle, cette puissante épée qui punit son maître d'une juste mort? Les années ont perdu leur chef de jadis, et aucune voix ne part du trépied muet pour atteindre à nos oreilles: Et cependant, ainsi qu'une mère réduite à la dégradation, met au monde au milieu d'un spasme un vil enfant, qui lui inspire de l'horreur, de même notre enthousiasme le plus sincère
engendre des enfants illégitimes, l'anarchie, qui joue pour la Liberté le rôle de Judas, le vil et licencieux prodigue qui vole l'or de la liberté, sans que pourtant il lui en reste rien, l'Ignorance, le seul vrai fratricide depuis Caïn, l'Envie, aspic qui se meurtrit lui-même de ses piqûres, l'Avarice, dont la main paralysée
ne s'ouvre plus qu'avec raideur; l'Avidité bondée d'argent, et dont la faim monotone épuise les hommes, au milieu du tumulte des roues. Ce sont là les semences de choses qui feront périr leur semeur. Voilà ce que chaque jour voit mûrir en Angleterre, et les pas si doux de la Beauté ne foulent plus les pierres d'aucune des rues enlaidies.
Ce qu'avait épargné Cromwell lui-même, est profané par les mauvaises herbes et les vers, abandonné aux jeux tumultueux du vent et des rafales de neige, ou bien est restauré par des mains plus meurtrières encore. La pire dégradation qu'opère le Temps; il la voile de quelque grâce, mais ces modernes scandales ne savent faire qu'une nudité imperméable à la pluie.
Où est-il cet Art qui invitait des Anges à venir chanter sous les hautes voûtes du choeur à Lincoln. Si bien que l'air semble emprunter à de telles harmonies de marbre une douceur que des lèvres humaines n'espèrent point tirer du vrai roseau? Ah! où est-elle cette main habile qui sut fléchir les branches fleuries de l'aubépine,
pour l'arche de Southwell, et sculpta la maison de Celui qui aimait les champs avec toutes nos plus charmantes fleurs anglaises? Le même soleil se lève pour nous; les saisons naturelles tissent le même tapis de vert et de gris; les collines ont gardé parmi nous leur aspect, mais cet Esprit-là a disparu.
Et peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi. Car la Tyrannie est une Reine incestueuse, elle a pour frère et comme pour compagnon de lit le Meurtre, et la Peste habite avec elle; ses pas perfides vont et viennent par des sentiers impurs et sanglants. Mieux valent un désert vide et une âme inviolée.
Car une noble fraternité, l'harmonie de la vie qui se meut dans un air pur, l'agile et pure beauté des membres forts chez les hommes libres, et les femmes chastes, ces choses-là élèvent nos âmes plus haut que ne saurait le faire la maigre et aveugle Sibylle d'Agnelo, penchée sur le livre des douleurs humaines,
ou que la fillette que Titien représente toute blanche sur un escalier, près de son lit, charmant, qu'elle égale en hauteur, ou que Mona Lisa souriant à travers ses cheveux. Ah! quoi qu'on pense, la vie est, après toute chose, plus vaste qu'aucun ange peint, si nous étions en état de voir le Dieu qui est au dedans de nous. La sérénité grecque de jadis,
qui maîtrise la passion, ou cette ligne bien droite chez les vierges de marbre, qu'on voit, sans trouble dans le regard, sans agitation dans les membres, chevaucher autour du Temple d'Athéné, et en refléter les divines ordonnances, et cette exacte symétrie de toutes les choses qui dans l'homme se livreraient sans cela d'incessants combats,--tout au moins dans l'intervalle,
qui s'étend des baisers maternels à la tombe, voilà sans doute de quoi gouverner nos vies, et nous assurer un empire assez puissant pour que la tentation s'enroue à appeler du fond de sa caverne, pour que le blême Péché marche courbé sous la honte de ses adultères, pour que la Passion, en quittant la maison de plaisir, ouvre des yeux effarés.
Faire le corps et l'Esprit chose une et identique avec tout ce qui est droit, si bien que rien ne vive en vain, du matin jusqu'à midi, mais qu'en un doux unisson, outre chaque pouls de la chair et chaque palpitation du cerveau, l'âme, encore parfaite, réside sur un trône défendu par d'imprenables bastions contre toutes les vaines attaques du dehors,
Et qu'elle observe, avec une sereine impartialité, la mêlée des choses, et y puise néanmoins du réconfort, en sachant que par la chaîne de la causalité sont mariées toutes les choses différentes, qu'il en résulte un tout suprême, qui a pour langage la joie ou un hymne plus saint! Ah! certes, ce serait là une manière de gouverner
la vie en la plus auguste omniprésence, et par là, l'intellect doué de raison trouverait dans la passion son expression; les purs sens, qui autrement sont ignobles, communiqueraient la flamme à l'esprit, et le tout formerait une harmonie plus mystique que celle dont sont unies les étoiles planétaires
et de leurs tons divers ferait une corde à l'octave, dont la cadence étant sans bornes, se répandrait à travers les orbes de toutes les sphères, et de là jusqu'à leur Maître reviendrait, renforcée par sa nouvelle puissance, douées d'un pouvoir plus efficace. --Ah! vraiment, si nous pouvions seulement atteindre à cela, nous aurions trouvé le dernier, le suprême credo.
Ah! c'était chose aisée quand le monde était jeune, que de tenir sa vie à l'écart des contraintes et des souillures. Sur nos lèvres tristes a vibré un chant différent; nous nous sommes ôté notre couronne de nos propres mains, pour errer parmi les souffrances de l'exil; et dépossédés que nous sommes de ce qui nous appartient en propre, nous ne pouvons connaître d'autre aliment qu'une agitation sans trêve.
En somme, la grâce, la fleur des choses s'est dissipée, et de tous les hommes nous sommes les plus misérables, nous qui devons vivre la vie l'un de l'autre et jamais celle qui nous appartient en propre, et cela par pure pitié, avec la peine de défaire ensuite; il en était autrement au temps où âme et corps semblaient se confondre en mystiques symphonies.
Mais nous avons déserté ces charmants refuges, pour entreprendre d'un pied fatigué le voyage du nouveau Calvaire, où nous contemplons, comme celui qui voit sa propre face dans un miroir, l'Humanité s'égorgeant elle-même, où dans le reproche muet de ce triste regard, nous apprenons quel terrible fantôme peut faire surgir la main rougie de l'homme.
O bouche meurtrie! O front couronné d'épines! O calice plein de toutes les misères communes! Toi, tu as pour l'amour de nous qui ne t'avons point aimé, tu as enduré une agonie prolongée pendant des siècles sans fin. Et nous autres nous étions vains, ignorants, et nous ne sûmes point que le coup de poignard, porté par nous à ton coeur, atteignait mortellement le nôtre.
Car nous étions à la fois les semeurs et les semences, la nuit qui enveloppe, et le jour qui s'assombrit, la lance qui perce et le flanc qui saigne, les lèvres qui trahissent, et la vie qui est trahie; l'abîme a le calme, la lune a le repos, mais nous les maîtres du monde de la nature, nous» sommes encore notre redoutable ennemi.
Est-ce là le terme de toute cette force primitive, qui restant identique sous les divers changements, est sortie par violence du chaos aveugle, pour monter toujours plus haut, à travers des mers affamées et des tourbillons de rochers et de flammes, jusqu'à ce que les soleils se fussent groupés dans le ciel, pour commencer leurs cycles, jusqu'à ce que chantassent les étoiles du matin et que le Verbe se fit homme?
Non, non, nous ne sommes que crucifiés, et bien que de nos sourcils tombe comme une pluie, la sueur de sang, qu'on arrache les clous, et nous descendrons, je le sais! Que soient étanchées les rouges blessures, et nous retrouverons notre intégrité! Nous n'avons nul besoin de l'hysope offerte au bout d'un roseau. Ce qui est purement humain, est aussi de nature divine, est aussi Dieu.
SONNET A LA LIBERTÉ
Ce n'est point que j'aime les enfants, dont les yeux mornes ne voient rien si ce n'est leur misère sans noblesse, dont les esprits ne connaissent rien, n'ont souci de rien connaître, mais parce que le grondement de tes Démocraties,
tes Règnes de la Terreur, les grandes Anarchies, reflètent pareils à la mer mes passions les plus fougueuses, et donnent à ma rage un frère,--Liberté! Pour cela uniquement, tes cris discordants
enchantent mon âme jusqu'en ses profondeurs, sans cela tous les rois pourraient, au moyen du knout ensanglanté et des traitreuses mitraillades, dépouiller les nations de leurs droits inviolables,
que je resterais sans m'émouvoir. Et pourtant... et pourtant, ces Christs, qui meurent sur les barricades, Dieu sait si je suis avec eux sur certains points.
AVE, IMPERATRIX
Fixée dans cette orageuse Mer du Nord, reine de ces plaines sans repos que soulève la marée, Angleterre, que diront les hommes sur loi, devant qui les mondes se partagent.
La terre, fragile globe de verre, tient dans le creux de ta main, et à travers son coeur de cristal passent, comme les ombres par une région crépusculaire,
les lances de la guerre au vêtement cramoisi, les longues vagues empanachées de blanc, de la bataille, et toutes ces flammes qui sèment la mort, les torches des seigneurs, de la Nuit.
Les pauvres léopards, efflanqués et maigres, que connaît si bien la traitreuse Russie, on les voit ouvrant largement leurs gueules noircies et bondissant à travers la grêle des bombes hurlantes.
Le vigoureux lion-marin des guerres d'Angleterre a quitté sa caverne de saphir de l'océan, pour livrer bataille à l'orage qui fait pâlir l'étoile de la chevalerie anglaise.
Le clairon à la gorge de bronze résonne par les landes et les joncs du Palhan, et les pentes escarpées des neiges de l'Inde tremblent sous le pas des hommes armés.
Et plus d'un chef Afghan, couché sous la fraîcheur de ses grenadiers, serre dans sa main son épée, en sentant naître en lui le farouche soupçon, dès qu'il voit sur la pente de la montagne
le Marri, éclaireur au pied agile, qui vient lui apprendre qu'il a entendu dans le lointain le roulement rythmé des tambours anglais résonner aux portes de Kandahar.
Car le vent du sud et le vent de l'est se rejoignent à l'endroit où, ceinte et couronnée par le fer et le feu, l'Angleterre, les pieds nus et sanglants, monte la route escarpée d'un vaste empire.
O cime solitaire de l'Himalaya, gris pilier du ciel indien, où as-tu vu pour la dernière fois dans la mêlée retentissante, nos chiens ailés que mène la Victoire?
Près des bosquets d'amandiers de Samarkand à Bokhara, où s'épanouissent les rouges, et vers l'Oxus au sable jaune où se rendent les graves marchands aux turbans blancs,
Et de là en route vers Ispahan, le jardin doré du soleil, d'où la longue et poudreuse caravane rapporte cèdre et vermillon;
Et cette redoutable cité de Caboul, posée aux pieds de la montagne escarpée, dont les vasques de marbre sont toujours pleines d'eau pour combattre l'ardeur de midi:
Où l'on promène, par l'allée étroite et rectiligne du Bazar, une toute jeune Circassienne, présent qu'envoie le Czar à quelque vieux Khan barbu,
Là ont volé nos ardents aigles de guerre, là ils ont battu des ailes dans l'âpre bataille, mais la colombe attristée, qui habite la solitude en Angleterre, n'a aucun plaisir.
En vain la jeune fille rieuse se penche pour répondre à son amour avec ses yeux qu'éclaire l'amour, là-bas dans quelque ravin noir et plein d'embûches, gît le jeune homme étreignant son drapeau.
Et bien des lunes, bien des soleils verront les enfants languissant d'attente épier le moment de grimper sur les genoux du père, et dans chaque demeure où sera entrée la désolation,
De pâles épouses, qui auront perdu leur maître et seigneur, baiseront les reliques du défunt,--quelque épaulette ternie, une épée,--pauvres joujoux pour soulager une si douloureuse angoisse,
Car ce n'est point dans les paisibles campagnes de l'Angleterre que ces hommes-là, nos frères, ont été déposés sur le lit de repos, où nous pourrions couvrir leurs boucliers brisés de toutes les fleurs que préfèrent les morts.
Il en est de leur nombre qui gisent près des murs de Delhi, beaucoup d'autres dans la terre afghane, et beaucoup au pays où le Gange coule pendant sept mois sur des sables mobiles.
Et d'autres gisent dans les mers russes, et d'autres dans les mers qui sont les portes de l'Orient, ou bien près des hauteurs de Trafalgar que balaie le vent.
O tombeaux errants, ô sommeil sans repos, ô silence du jour sans soleil! ô ravin tranquille, ô profondeur orageuse, rendez votre proie! rendez votre proie!
Et toi, dont les blessures ne se guérissent jamais, toi qui ne parviens jamais au terme de la course pénible, ô Angleterre de Cromwell, faut-il que tu paies d'un de tes fils chaque pouce de terre?
Va! Couronne d'épines ta tête ornée d'une couronne d'or. Que ton chant de joie fasse place au chant de la souffrance. Le vent et la vague furieuse l'ont pris tes morts, et jamais ils ne te les rendront.
La vague, le vent furieux, la rive étrangère possèdent la fleur de la terre anglaise,--ces lèvres que les lèvres ne baiseront plus jamais, ces mains qui jamais ne te serreront la main.
Et maintenant qu'avons-nous gagné à enserrer tout le globe terrestre en des filets d'or, si l'on trouve caché dans notre coeur le souci qui ne vieillit jamais?
À quoi nous sert-il que nos galères couvrent, comme une forêt de pins, toute partie de la mer? La ruine et le naufrage sont à nos côtés, en farouches gardiens de la Maison de douleur.
Où sont les braves, les forts, les rapides? Où est notre chevalerie anglaise? Les herbes sauvages leur servent de linceul, et le sanglot des vagues est leur plainte funèbre.
O bien-aimés qui gisez bien loin, quel mot d'affection peuvent envoyer des lèvres mortes? O poussière perdue, ô argile insensible! Est-ce pour finir, est-ce pour finir ainsi?
Paix! Paix! c'est offenser les nobles morts que de tourmenter ainsi leur sommeil solennel. Bien que privée de ses enfants, et la tête couronnée d'épines, l'Angleterre doive monter la route escarpée.
Et pourtant, quand ce pénible tertre sera achevé, ses veilleurs signaleront de loin la jeune République comme un soleil qui surgit des mers empourprées de la guerre.
A MILTON
Milton, il me semble que ton esprit s'est retiré bien loin de ces falaises blanches, de ces hautes tours crénelées; ce monde aux somptueuses et ardentes couleurs, le nôtre, semble être tombé en cendres ternes et grises,
on dirait que le siècle est changé en une pantomime où nous gaspillons nos heures trop chargées de bien d'autres tâches. Car, avec toute notre pompe et notre luxe, et nos puissances, nous ne sommes guère propres qu'à piocher la banale argile,
puisque cette petite île que nous occupons, cette Angleterre, ce lion marin de la mer, est à la solde d'ignorants démagogues,
qui ne l'aiment point. Dieu bon, est-ce bien là ce pays qui porta dans sa main un triple empire, quand Cromwell eut prononcé le mot de Démocratie?
LOUIS-NAPOLEON
Aigle d'Austerlitz, où étaient tes ailes quand, exilé bien loin sur un rivage barbare, après une lutte inégale, sous les coups d'un inconnu, tomba le dernier rejeton de ta race de rois?
Pauvre enfant! tu ne paraderas plus dans ton manteau rouge, tu ne chevaucheras pas en grande pompe à travers Paris, à la tête de tes légions revenues, mais d'autre part, ta mère, la France, libre et républicaine,
posera sur ton front pâle et sans couronne les lauriers plus glorieux de la couronne guerrière, afin que ton âme puisse sans déshonneur aller là-bas raconter au puissant auteur de ta race
que la France a baisé les lèvres de la Liberté, et les a trouvées plus douces que le miel de ses abeilles à lui, et que la Démocratie, vague géante, se brise sur les rivages où les rois reposaient sans souci.
SONNET SUR LE MASSACRE DES CHRÉTIENS EN BULGARIE
Christ, est-ce que tu as vraiment expiré? Ou bien tes os gisent-ils en leur sépulcre taillé dans le roc. Et ta Résurrection n'a-t-elle été que le rêve de celle dont les péchés méritent pardon par cela seul qu'elle t'aimait tant?
Car ici l'air est rempli des plaintes horribles des hommes, et on massacre les prêtres qui invoquent ton nom. N'entends-tu point les lamentations douloureuses de ceux dont les enfants gisent sur la pierre?
Descends, ô Fils de Dieu, une nuit incestueuse voile la terre, et à travers la nuit sans étoiles, je vois le croissant lunaire dominer ta croix.
S'il est bien vrai que tu as brisé les barrières de la tombe, descends, ô Fils de l'homme, et montre ta puissance, de peur qu'à ta place ne soit couronné Mahomet.
QUANTUM MUTATA
Il y eut en Europe, un temps bien lointain, où nulle part aucun homme ne mourait pour la liberté sans que le Lion d'Angleterre, sortant d'un bond, de sa caverne, ne posât la main sur l'oppresseur! C'était alors
que l'Angleterre était en état de se montrer Grande République, témoin les hommes du Piémont, objets préférés des soucis de Cromwell, alors que dans son palais à fresques, le Pontife, en un impuissant désespoir,
tremblait devant nos inexorables ambassadeurs. Comment, dès lors, se fait-il que nous soyons déchus d'une telle grandeur, sinon parce que le luxe
encombre de ses stériles produits la porte par où entreraient nobles pensées, nobles actions. Sans cela nous pourrions être encore les héritiers de Milton.
LIBERTATIS SACRA FAMES
Bien que j'aie été nourri dans la Démocratie, et que je préfère à tout cet état républicain, où chaque homme est comme un roi, où nul n'est distingué des autres par une couronne, malgré tout,
malgré cette démangeaison moderne de Liberté, je préfère le gouvernement d'un seul, auquel tous obéissent, à celui de ces démagogues braillards qui trahissent notre indépendance par les baisers qu'ils donnent à l'anarchie.
Aussi n'ai-je aucune sympathie pour ceux dont les mains sacrilèges plantent le drapeau rouge sur les barricades des rues, sans défendre une juste cause, et qui établiraient le règne de l'ignorance:
Alors, arts, civilisation, politesse, honneur, tout s'évanouirait, il ne resterait que la trahison, et le poignard qui est son seul outil, et le meurtre aux pieds silencieux et sanglants.
THEORETIKOS
Ce puissant empire n'a que des pieds d'argile. Toute chevalerie, toute puissance ont abandonné entièrement notre petite île. Quelque ennemi a dérobé sa couronne de laurier,
et parmi ses collines s'est tue cette voix qui parlait de Liberté. Oh! quitte-la, mon âme, quitte-la; lu n'es point faite pour habiter cette vile demeure de trafiquants, où chaque jour
on met en vente publique la sagesse et le respect, où le peuple grossier pousse les cris enragés de l'ignorance contre ce qui est le legs des siècles.
Cela trouble mon calme; aussi mon désir est-il de m'isoler dans des rêves d'art et de suprême culture, sans prendre parti ni pour Dieu, ni pour ses ennemis.
REQUIESCAT
Marche d'un pas léger, elle est tout près, sous la neige. Parle à voix basse: elle peut entendre croître les pâquerettes.
Toute sa belle chevelure dorée a pris la teinte de la rouille; elle qui était jeune, et charmante, elle n'est que poussière.
Pareille au lis, blanche comme la neige, elle savait à peine qu'elle était femme si doucement elle avait grandi.
Les planches du cercueil, une lourde pierre pèsent sur sa poitrine; seul je me torture le coeur, mais elle, elle repose.
Silence! Silence! elle ne saurait entendre la lyre ni le sonnet; toute ma vie est ensevelie ici. Entassons de la terre par-dessus elle.
Avignon.
SONNET COMPOSÉ EN APPROCHANT DE L'ITALIE
J'atteignais les Alpes, mon âme brûlait en moi, à ton nom, Italie, Italie. Et quand je sortis du coeur de la montagne, et que je vis le pays qui avait été le désir de ma vie,
je me mis à rire comme un homme qui a gagné un prix de haute valeur; et rêvant à l'histoire de ta gloire, j'épiai le jour, jusqu'au moment où, zébré de blessures enflammées, le ciel de turquoise prit peu à peu la couleur de l'or poli.
Les pins flottaient comme flotte une chevelure de femme, et dans les vergers, tout le lacis des branchages s'épanouissait en flocons d'écume fleurie.
Mais quand j'appris que bien loin de là, dans Rome, un second Pierre portait des chaînes funestes, je pleurai de voir si belle une telle contrée.
Turin.
SAN MINIATO
Vous le voyez, j'ai gravi la pente de la montagne jusqu'à cette sainte maison de Dieu, où jadis allait et venait le peintre angélique, qui vit les cieux largement ouverts,
et sur un trône au-dessus du croissant de la lune, la blanche et virginale Reine de grâce. Marie! Si je pouvais seulement voir ta face, la mort ne viendrait jamais trop tôt.
O toi que Dieu couronna d'épines et de douleurs! Mère du Christ! ô Épouse mystique! Mon coeur est las de cette vie, et trop accablé de tristesse pour chanter encore.
O toi, que Dieu couronna d'amour et de flamme, que couronna le Christ, le très saint; oh! écoute, avant que le soleil impitoyable n'expose à l'univers mon péché et ma honte.
AVE, MARIA, GRATIA PLENA
Est-ce ainsi qu'il est venu? Je m'attendais à voir une scène d'un éclat merveilleux, telle qu'on le conte au sujet d'un Dieu qui, dans une pluie d'or, fit tomber les barrières et descendit sur Danaé:
ou bien à une apparition terrible, comme quand Sémélè, languissante d'amour et de désir inapaisé, supplia pour voir le corps lumineux du Dieu, et que la flamme saisit ses membres blancs et l'anéantit entièrement.
C'est avec ces rêves joyeux que je visitai ce lieu sacré, et maintenant les yeux et le coeur pleins d'étonnement, je reste immobile devant ce suprême mystère d'amour,
une jeune fille à genoux, la figure pâle et sans passion, un ange qui tient un lis en sa main, et au-dessus d'eux, la colombe, déployant ses ailes.
Florence.
ITALIA
Italie! tu es déchue, bien que toutes hérissées de lances brillantes, tes armées marchent à grand fracas des Alpes du Nord jusqu'aux flots siciliens! Oui, déchue, bien que les nations te saluent reine,
parce que l'on voit l'or faire briller ta richesse dans toutes les villes, et que sur ton lac de saphir, d'un air allier, sous le vent qui enfle leurs voiles, naviguent par milliers tes galères, sous l'unique drapeau rouge, blanc et vert.
Belle et forte! Mais belle et forte en vain! Porte ton regard vers le Sud, où Rome, ville profanée, attend en vêtement de deuil un roi oint par Dieu.
Lève ton regard au ciel; Dieu permettra-t-il une telle chose? Non, mais quelque Raphaël ceint de flamme va descendre, et frapper le Profanateur avec l'épée du châtiment.
SONNET ÉCRIT PENDANT LA SEMAINE SAINTE A GÈNES
J'errais dans la verte retraite de Scoglietto. Les oranges à tous les rameaux qui formaient la voûte, étaient suspendues comme des lampes brillantes d'or, pour faire honte au jour. Çà et là, un oiseau surpris, de ses ailes battantes et de ses pieds
éparpillait comme de la neige toutes les fleurs. À mes pieds de pâles narcisses pareils à des lunes d'argent; et les vagues arrondies qui rayaient la baie de saphir, riaient au soleil, et la vie paraissait très douce.
Au dehors, le jeune enfant de choeur passait chantant d'une voix claire: «Jésus, le fils de Marie, a été mis à mort. Oh! venez, et couvrez de fleurs son tombeau.»
Ah! Dieu! Ah! Dieu! ces charmantes heures helléniques ont submergé tout souvenir de tes amères douleurs, de la Croix, de la Couronne, des Soldats et de la Lance.
ROME QUE JE N'AI POINT VISITÉE