II [A]
L'oeuvre d'André Chénier resta inconnue jusqu'en 1819, à l'exclusion de quelques poèmes ou fragments de poèmes publiés successivement en 1794[2], 1801[3], 1802[4], 1814-16[5] et 1816[6].
En 1819 enfin, H. de Latouche[7], à qui Daunou, qui les tenait de Marie-Joseph Chénier, mort en 1811, avait confié une partie des manuscrits, donna la première édition, forcément incomplète, infidèle même, puisque l'éditeur, qui était lui-même un poète, faisait çà et là des retouches, discrètes d'ailleurs, ainsi que des suppressions et des coupures.
La critique de 1819 fut unanime à reconnaître en Chénier un poète. Elle fut unanime aussi à reprocher à ce poète ses innovations en langue et en versification.
Chénier a, selon Népomucène Lemercier[8], des 'incorrections sans nombre.' Il supprime les articles et les liaisons grammaticales. Il 'dénature le sens des mots.' Il embarrasse sa phrase de 'trop d'incises' et 'tourmente ses périodes.'
[Footnote A: The notes constitute a Bibliography in order of dates, of which only those with reference numbers relate to the text of the Introduction.]
[Footnote 2: LA JEUNE CAPTIVE, publiée dans la Décade philosophique du 20 nivôse, an iii (décembre 1794).]
[Footnote 3: LA JEUNE TARENTINE, publiée par le Mercure de France du 1er germinal, an ix.]
[Footnote 4: ACCOURS, JEUNE CHROMIS... et SOUVENT LAS D'ÊTRE SEUL... dans le Génie du Christianisme de Chateaubriand, note 15 des Éclaircissements, 1802.]
[Footnote 5: FRAGMENTS DE L'AVEUGLE dans une note des Élégies de Millevoye, 1814-16.]
[Footnote 6: FRAGMENTS DU MENDIANT dans Mélanges littéraires, composés de morceaux inédits de Diderot, Caylus, Thomas, Rivarol, ANDRÉ CHÉNIER, par Fayolle, Paris, Pouplin, 1816.]
[Footnote 7: OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ CHÉNIER, publiées par H. de Latouche. Paris, Beaudoin frères, Foulon et Cie, 1819. (A la fin du volume Latouche donne MÈLANGES DE PROSE, articles publiés du vivant de l'auteur, et quelques morceaux et fragments posthumes.) (Réimpressions en 1820 et 1822.)]
[Footnote 8: Revue encyclopédique, octobre 1819, compte rendu par Népomucène Lemercier.]
Il fait une 'imitation outrée des formules et des tours antiques.' Il multiplie les césures et rompt ses vers par de brusques enjambements. Et toute cette 'témérité systématique' vient de ce qu'il est 'agité du désir d'innover partout.' Il a d'ailleurs 'des beautés éparses mais éclatantes,' des 'expressions trouvées,' une 'tendance à traduire les idées en figures,' enfin un 'abandon, un naturel exquis.' Détail caractéristique, Lemercier admire la périphrase:
Dans les douze palais où résident les mois,
comme 'une élégante circonlocution.'
Incorrections de style et de construction, déplacement des césures, voilà les défauts que déplore aussi Charles Loyson[9]. Son admiration va aux élégies et aux idylles. C'est là seulement que l'on trouve ce que le talent d'André 'a de beau, d'heureux et d'original,' c'est là seulement qu'il se montre 'vrai, naturel et touchant.'
[Footnote 9: Lycée Français, tome ii, 1819, quatre articles par Charles Loyson.]
Les 'imperfections de style et la versification brisée' frappent également Raynouard[10]. André Chénier 'décline les participes présents.' Il 'donne aux adjectifs des régimes inusités.' Il a des métaphores incohérentes. La césure de son vers est brisée 'd'une manière qui choque l'oreille et le goût.' De ces coupes pourtant il a parfois tiré 'de très saisissants effets,' mais il en fait une habitude presque constante. Raynouard admire fort le Jeune Malade et reconnaît que Chénier, qui 'a visé à l'originalité' dans le choix des sujets, dans le style, dans la versification, a déployé 'une véritable originalité dans l'idylle.'
[Footnote 10: Journal des Savants, article sur les oeuvres complètes d'André Chénier par Raynouard, 1819.]
Style incorrect, parfois barbare, idées vagues et incohérentes, manie de mutiler la phrase et de la tailler à la grecque, coupes bizarres, prononce Victor Hugo[11]. 'Chacun de ces défauts du poète, ajoute-t-il, est peut-être le germe d'un perfectionnement pour la poésie.' Victor Hugo voit dans l'oeuvre de Chénier une poésie nouvelle. Il y trouve même fraîcheur d'idées, même luxe d'images que dans Lamartine.
[Footnote 11: Littérature et philosophie mêlées, par Victor Hugo, édition ne varietur, Hetzel-Quantin, 1882--t. i: Sur André de Chénier (1819); Sur un poète apparu en 1820--c'est-à-dire Lamartine (1820).]
On voit donc que les premiers critiques d'André Chénier reconnaissent en lui un novateur et que, même, leurs habitudes sont vivement heurtées par ses innovations.
En 1828--après une nouvelle édition[12], augmentée de quelques morceaux inédits, mais qui altère souvent le texte,--c'est encore la nouveauté de l'oeuvre que constate Villemain[13]. Chénier a 'une manière neuve de sentir et de rendre l'antiquité.' Il a fait pour la poésie ce que Bernardin de Saint-Pierre avait fait pour la prose; il lui a rendu le coloris par la simplicité.
[Footnote 12: OEUVRES POSTHUMES D'ANDRÉ CHÉNIER, édition nouvelle publiée par D. Charles Robert, Paris, Guillaume, 1824-26, 2 volumes avec un facsimilé.]
[Footnote 13: Tableau de la Littérature du XVIIIe siècle, par Villemain (1828), 3e édition, Didier, 1841 (tome iv, leçons 58, 59, 60).]
En cette même année Sainte-Beuve, dans son Tableau de la Poésie française au XVIe siècle[14], donne André Chénier, avec les hommes de la Pléiade: Ronsard, Du Bellay, etc., comme ancêtre aux romantiques. André Chénier ouvre une époque[15]. Il a retrempé le vers flasque du XVIIIe siècle. Son alexandrin n'est celui ni de Racine ni de Delille, mais celui de Ronsard, de Baïf et de Régnier[16]. Sainte-Beuve se passionne pour André Chénier. Il ne cesse plus de s'occuper de lui. Après les fragments inédits donnés par H. de Latouche[17] et sa nouvelle édition[18], Sainte-Beuve lui-même publie de nouveaux fragments[19], insérés dans l'édition clichée de 1839[20]; il entreprend de corriger les éditions de H. de Latouche, se met en rapport avec Gabriel de Chénier (fils de Sauveur Chénier) et publie une importante étude sur André Chénier[21], où, examinant l'Hermès et corrigeant son impression première, il prononce que celui qu'il revendiquait naguère comme un précurseur du romantisme était 'un homme aussi pleinement et chaudement de son siècle à sa manière que pouvait l'être Raynal ou Diderot.'
[Footnote 14: Tableau de la poésie française au seizième siècle, par Sainte-Beuve, 1828.]
[Footnote 15: Mathurin Régnier et André Chénier, par Sainte-Beuve (août 1829), dans Portraits Littéraires, tome i, pp. 159-75.]
[Footnote 16: Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme, par Sainte-Beuve, 1829.]
[Footnote 17: FRAGMENTS D'ANDRÉ CHÉNIER, publiés par H. de Latouche dans la Revue de Paris, décembre 1829, mars 1830.]
[Footnote 18: ANDRÉ CHÉNIER, POÉSIES POSTHUMES ET INÉDITES publiées par H. de Latouche, Paris, Charpentier et Randuel, 1833, 2 vol. Revue des Deux Mondes, 15 juin 1838, article de G. Planche.]
[Footnote 19: FRAGMENTS DE CHÉNIER, publiés par Sainte-Beuve dans la Revue des Deux Mondes, 1er février 1839, sous le titre Quelques documents inédits sur André Chénier.]
[Footnote 20: POÉSIES D'ANDRÉ, précédées d'une notice par M. Henri de Latouche, suivie de notes et fragments, etc. Nouvelle édition. Paris, Charpentier, 1839.]
[Footnote 21: Portraits littéraires, par Sainte-Beuve, t. i, pp. 176-208 (1er février 1839). OEUVRES EN PROSE D'ANDRÉ CHÉNIER, augmentées d'un grand nombre de morceaux inédits et précédées de toutes les relatives à son procès devant le tribunal révolutionnaire... Paris, Ch. Gosselin, 1840.]
André Chénier, que l'on vient de voir revendiquer un moment comme ancêtre du romantisme, sera plus tard proclamé précurseur de l'École parnassienne. Il est donc curieux d'enregistrer l'appréciation que fit de lui en 1840 le jeune Leconte de Lisle[22]: 'La facture de son vers, la coupe de sa phrase pittoresque et énergique, ont fait de ses poèmes une oeuvre nouvelle et savante d'une mélodie entièrement ignorée, d'un éclat inattendu.'
[Footnote 22: André Chénier, par Leconte de Lisle, article publié dans la Variété, Rennes, 1840-41.
Poésies de François Malherbe avec un COMMENTAIRE inédit par ANDRÉ CHÉNIER, publiées par M. de Latour, Paris, Charpentier, 1842.]
En avançant dans cette revue de la critique qu'a provoquée l'oeuvre d'André Chénier, il semble qu'on s'enfonce dans un fourré d'opinions contradictoires. Voici Saint-Marc Girardin[23] pour qui rien, chez André Chénier, ne laisse prévoir le romantisme, et qui, tout en déclarant, avec une apparente contradiction, que sa poésie annonce Lamartine, lui attribue une mélancolie uniquement littéraire. Voici Nisard[24] pour qui André Chénier ne fut point de son temps et a égalé ses maîtres antiques.
[Footnote 23: Cours de littérature dramatique, par Saint-Marc Girardin, Paris, Charpentier, 1843, 5 volumes in-12°(t. IV, ch. liv).]
[Footnote 24: Histoire de la littérature française, par D. Nisard, Paris, Firmin Didot, 1844. 4 vol. La Vérité sur la famille de Chénier, par L.J.G, de Chénier, Avocat, Paris, Dumaine, 1844.]
Voici un autre critique[25] qui accuse André Chénier d'avoir, en les traduisant et en les imitant, communiqué aux poètes grecs l'affectation et le faux goût du XVIIIe siècle, prétention que combat Sainte-Beuve[26] par une analyse du poème de L'Aveugle.
[Footnote 25: André Chénier et les poètes grecs, par Arnould Frémy, dans la Revue indépendante du 10 mai 1844.]
[Footnote 26: Portraits contemporains, par Sainte-Beuve (t. v: Un factum contre André Chénier, juin 1844). Causeries du Lundi, par Sainte Beuve (t. iv, pp. 144-64, André Chénier, homme politique.)]
Pendant tout ce temps on n'avait pas encore d'édition correcte de Chénier. Gabriel de Chénier, qui détenait cette partie des manuscrits que n'avait pas eue H. de Latouche, dès 1844 en annonçait une qui ne devait paraître que trente ans plus tard. Becq de Fouquières[27], sans les manuscrits, s'était acharné à constituer un texte pur, à retrouver les nombreuses sources du poète et, enfin, en 1862, il donnait son édition critique, dont la deuxième édition, donnée en 1872, reste encore aujourd'hui la plus précieuse à consulter--en la contrôlant par les éditions plus récentes--à cause de son introduction et de son commentaire continu.
[Footnote 27: POÉSIES D'ANDRÉ CHÉNIER. Édition critique, publiée par Becq de Fouquières, Paris, Charpentier, 1862.]
Mais continuons notre audition des témoignages contradictoires sur André Chénier. Pour Egger[28] André Chénier se distingue des élégiaques vulgaires par 'de nobles retours de tristesse et de sévérité.'
[Footnote 28: L'Hellénisme en France, par E. Egger, Paris, Didier, 1869, 2 vol. (Leçons 31 et 32).
POÉSIES D'ANDRÉ CHÉNIER. Édition critique, par Becq de Fouquières, deuxième édition, Paris, Charpentier, 1872.
OEUVRES EN PROSE D'ANDRÉ CHÉNIER, Nouvelle édition; revue sur les textes originaux, précédée d'une étude sur la vie et les écrits politiques d'André Chénier et sur la conspiration de Saint-Lazare, accompagnée de notes historiques, par Becq de Fouquières, Paris, Charpentier, 1872.
OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ DE CHÉNIER, publiées par Gabriel de Chénier, Paris, Lemerre, 1874, 3 vol. (Collection elzévirienne.)
Documents nouveaux sur André Chénier, par Becq de Fouquières, Paris, Charpentier, 1875.
Leçons nouvelles et Remarques sur le texte de divers auteurs, Mathurin Régnier, André Chénier, Ausone, par R. Dezeimeris, Bordeaux, Vvo Paul Chaumas, 1876.
OEUVRES EN PROSE D'ANDRÉ CHÉNIER, précédées d'une notice sur le procès d'André Chénier et des actes de ce procès, nouvelle édition, mise en ordre et annotée par Louis Moland, Paris, Garnier, 1879.]
Pour Caro[29], il est le dernier des classiques et 'un véritable ancien dans une langue moderne.'
[Footnote 29: La fin du XVIIIe siècle, par E. Caro, 1880. 2 vol. Tome ii, pp. 206-378.
POÉSIES D'ANDRÉ CHÉNIER, par Becq de Fouquières, Paris, Charpentier, 1881.
POÉSIES CHOISIES D'ANDRÉ CHÉNIER, à l'usage des classes, publiées avec une notice biographique et des notes par Becq de Fouquières, Paris, Delagrave, 1881.
Lettres critiques sur la vie, les oeuvres, les manuscrits d'André Chénier, par Becq de Fouquières, Paris, Charavay, 1881.]
Pour Léo Joubert[30], il est 'un des maîtres de la poésie de notre temps.'--'Il fit dériver les genres vers une forme nouvelle; chez lui l'idylle tourne au tableau épique, l'élégie tend à la méditation poétique.'
[Footnote 30: ANDRÉ CHÉNIER. POÉSIES. Édition nouvelle, avec une notice biographique et des notes par Léo Joubert, Paris, F. Didot, 1883.
OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ CHÉNIER, précédées d'une étude sur André Chénier par Sainte-Beuve, nouvelle édition, complète en un volume, par Louis Moland, Paris, Garnier, 1884.]
Pour Eugène Manuel[31], ce qui survit d'abord en lui, c'est le poète bucolique et élégiaque qui parlait une langue toute nouvelle. Il ne ressemble à personne dans notre littérature. Il forme la transition entre deux périodes littéraires.
[Footnote 31: OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ CHÉNIER, publiées avec une introduction et des notes, par Eugène Manuel, Paris, Jonaust Flammarion, librairie des Bibliophiles, n. d. (1884).]
Pour Fournel[32], c'est un mâle et hardi génie.--La complexité de sa poésie est extrême, ses copies sont des créations. Tout en gardant 'une horreur du néologisme' il sait renouveler le style par 'des alliances, des combinaisons empruntées au génie des langues classiques et de notre vieille langue.' Vers la fin, lancé dans la mêlée politique, sa langue se teinte de réalisme. Lui qui avait usé de la périphrase, il ne craint plus l'image triviale et cynique.
[Footnote 32: De Jean-Baptiste Rousseau à Chénier, par V. Fournel, Paris, F. Didot, 1886.
OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ CHÉNIER, avec les études de Sainte-Beuve sur André Chénier, les mélanges littéraires, la correspondance et une notice bibliographique, par Louis Moland, Paris, Garnier, 1889. 2 vol. (Chefs-d'oeuvre de la littérature française.)]
Pour Pellissier[33], il faut compter Chénier parmí les précurseurs du XIXe siècle, parce que les chefs de la jeune école romantique l'ont considéré comme tel. Il est au fond un homme du XVIIIe siècle. On relève bien encore chez lui des vestiges du style noble, 'mais on peut en dire autant des débuts de V. Hugo et d'A. de Vigny.' Le premier, depuis Ronsard, il ressuscite la poésie d'images. Il est ému; son Hermès même affecte des allures d'épopée.
[Footnote 33: Le Mouvement littéraire au XIXe siècle, par G. Pellissier, Paris, Hachette, 1889.]
Pour Anatole France[34], personne ne fut moins novateur.
[Footnote 34: La vie littéraire, par Anatole France, Paris, C. Lévy, 1889-97. 4 vol. (t. ii, 1890).]
Il fut la 'dernière expression d'un art expirant.' Il 'résume le style Louis XVI et l'esprit encyclopédique,' et son influence 'n'est sensible chez aucun des poètes de ce siècle.'
Pour E. Faguet[35], c'est un homme de la Pléiade en retard. Il est plus grec que latin. Les petites pièces font songer aux frises, aux groupes légers, sans profondeur, sans vigoureux relief... mais d'un dessin net, d'une précision élégante. Dans les Élégies, on retrouve la rhétorique laborieuse, la fadeur, l'abus de l'esprit, tous défauts du temps. Il a été créateur en fait de style. Les Idylles et les fragments épiques sont d'une nouveauté et d'une fraîcheur merveilleuses. Le principal mérite de cette langue est la qualité du son. Il a le secret des vers 'amis de la mémoire,' comme dit Sainte-Beuve, et c'est 'parce qu'ils sont amis de l'oreille.' En versification, pour la liberté des coupes, il remontait à la Pléiade. L'abus rapproche parfois ses vers de la prose.--C'est un isolé.
[Footnote 35: Le XVIIIe siècle, par E. Faguet, Paris, Lecène et Oudin, 1890.]
Pour Haraszti[36], il n'a imité que les poètes de la décadence grecque, ou même plutôt les imitateurs romains de la poésie alexandrine. 'Il transforme inconsciemment tous ses emprunts selon le goût de son temps.' Le critique voit une trace de l'esprit gaulois dans le sensualisme, c'est-à-dire le caractère érotique de sa poésie. André Chénier a la sentimentalité du XVIIIe siècle. Il ne se défend pas assez de la mignardise. Ses paysages, il va les chercher dans les parcs. Il est le poète de l'art pur. Le critique n'est pas tendre pour Chénier. Il lui reproche son absence d'originalité et son excès d'imitation. Il fait une analyse sévère de sa langue, de sa versification, de ses procédés de style.
[Footnote 36: La poésie d'André Chénier, par Jules Haraszti, professeur à l'école-réale du VIe arrondissement de Buda-Pest; traduit du Hongrois par l'auteur, Paris, Hachette, 1892.]
Pour Brunetière[37], André Chénier est un homme de la fin du XVIIIe siècle, admirateur de Buffon et contemporain de Parny. Seulement il se sépare de son époque par ses rares qualités d'artiste.
[Footnote 37: Le XVIIIe siècle, par E. Faguet, Paris, Lecène et Oudin, 1890.]
Pour P. Morillot[38], c'est un grand artiste, un Ronsard moderne, avec plus de goût, plus de science, et l'expérience de Boileau et de Voltaire.
[Footnote 38: André Chénier, par Paul Morillot, Paris, Lecène et Oudin, 1894 (Classiques populaires).]
Pour Louis Bertrand[39], c'est un dilettante, avec le sens esthétique plus développé que le sens poétique. Il a le goût du dessin, même de la couleur. C'est un dilettante à qui le don de l'invention a manqué; un humaniste opprimé par ses souvenirs classiques.
[Footnote 39: La fin du classicisme et le retour à l'antique dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et les premières années du XIXe en France, par Louis Bertrand, Paris, Hachette, 1897.]
Pour Henri Potez[40], il y a dans les Élégies du Dorat, du Parny, du Bertin, et une inspiration plus sincère dans les passages où André Chénier chante l'amitié que dans sa note amoureuse.
[Footnote 40: L'Élégie en France avant le Romantisme, de Parny à Lamartine (1778-1820), par Henri Potez, Paris, C. Levy, 1898.]
Pour Petit de Julleville[41], les Bucoliques sont 'des récits pathétiques enfermés dans un cadre antique.'
[Footnote 41: Histoire de la Langue et de la Littérature françaises, par Petit de Julleville, Paris, A. Colin, 8 vol. (t. vi, 650-78, par Petit de Julleville).]
Pour Brunetière[42], que nous retrouvons jugeant André Chénier, André Chénier est artiste, dilettante, autant que poète: idées ou sentiments n'ont pour lui de valeur que revêtus d'une forme somptueuse. Il a contribué à la déformation de l'idéal classique[43]. C'est 'un Ronsard qui aurait lu Voltaire, Montesquieu, Buffon.'
[Footnote 42: Revue des Deux Mondes, 15 mars 1898. Classique ou Romantique? (non signé).]
[Footnote 43: Manuel de l'histoire de la littérature française, par F. Brunetière, Paris, Delagrave, 1898 (pp. 367-72, 375-9).]
On a vu comme avait été successive et échelonnée sur de longues années la révélation de l'oeuvre d'André Chénier. En 1874 seulement avait paru, donnée par le détenteur des manuscrits, l'édition qu'on pouvait croire complète et définitive. Mais l'on sait aussi combien cette oeuvre laissée en portefeuille était demeurée fragmentaire.
Or, l'éditeur de 1874 n'avait pas publié tous les fragments. Sa veuve, qui était restée en possession des manuscrits, les légua à sa mort à la Bibliothèque Nationale avec cette clause qu'on ne pourrait les consulter qu'en 1899. Cette date venue, M. Abel Lefranc exhuma ces reliques. Ce furent d'abord des fragments d'une Histoire générale des Littératures rêvée par A. Chénier[44], puis une oeuvre politique et sociale, intitulée Apologie[45], enfin des Notes philologiques et littéraires sur la littérature chinoise, des fragments sur l'histoire du christianisme, des projets et plans de poésies et des 'quadri[46].'
[Footnote 44: Revue de Paris, 19 octobre, 1er novembre 1899. OEUVRES INÉDITES D'ANDRÉ CHÉNIER. SUR LA PERFECTION DES ARTS, publié avec un avant-propos, par M. Abel Lefranc.]
[Footnote 45: Revue bleue (Revue politique et littéraire), 5 mai 1900. APOLOGIE; UNE OEUVRE INÉDITE D'ANDRÉ CHÉNIER, publiée par M.A. Lefranc.]
[Footnote 46: Revue d'Histoire littéraire de la France, avril-juin 1901. FRAGMENTS INÉDITS D'A. CHÉNIER, publ. par A. Lefranc.]
En 1902 M. Paul Glachant[47] donnait une très ample bibliographie d'André Chénier où nous avons puisé largement. La même année M. Faguet [48] revenait à André Chénier dans une charmante biographie littéraire. Il distingue assez subtilement les trois ou même quatre manières (simultanées plutôt que successives) du poète: la première exquise et qui est restée pour tout le monde la caractéristique même du génie d'André Chénier, où il réalise le rêve de tous les humanistes français depuis Ronsard: se faire une âme antique, penser, sentir, être ému et voir même comme un ancien, manière concise où il semble qu'il ait voulu lutter de précision énergique avec les bas-reliefs antiques, où, d'un mot choisi, court et juste, il suggère un infini de tristesse, de mélancolie, de rêverie souriante ou de volupté, manière que, du reste, il n'abandonna jamais. La deuxième manière, celle des élégies, qui n'a plus la sobriété, la finesse, la ligne précise, l'arrêt net des poèmes antiques, mais abandonnée, sans diffusion, oratoire, sans déclamation, manière qui va d'une ardeur lascive qui rappelle Catulle à une mélancolie profonde et tendre qui à la fois rappelle La Fontaine et annonce Lamartine, non sans quelque contagion de ce goût faux ou de ce goût fade qui était celui du temps où il vivait. Enfin après le Chénier-Ronsard, le Chénier-Tibulle, voici le Chénier-Lucrèce avec l'Hermès et surtout le Chénier personnel, lyrique, qu'annonce le morceau Oh nécessité dure et qui s'affirme dans l'Ode à Versailles et les vers légers et aériens, aux sonorités chantantes, au rythme de vol d'oiseau, des pièces à Fanny, et dans les Ïambes. M. Faguet met en dehors les morceaux comme le Jeu de Paume et peut-être aussi l'Hymne de Châteauvieux et A Charlotte Corday, guindés et pompeux, dignes de Lefranc de Pompignan, de Lebrun et de Marie-Joseph Chénier, et qui n'appartiennent à aucune de ses manières.
[Footnote 47: André Chénier critique et critiqué, par Paul Glachant, Paris, A. Lemerre, 1902.]
[Footnote 48: André Chénier, par E. Faguet, Paris, Hachette, 1902 (Les grands écrivains français).]
Nous voici en 1905.
José-Maria de Hérédia, qui est mort avant d'avoir pu réaliser son projet d'une édition des Bucoliques, en avait écrit la préface, qui parut dans la Revue des Deux Mondes[49]. Selon lui les Élégies, les Poèmes, l'Hermès, sont l'oeuvre du plus grand des poètes du XVIIIe siècle; les Hymnes, les Odes, les Ïambes, du seul grand poète de la Révolution, et les Bucoliques d'un grand poète de tous les âges. André Chénier renouvelle dans la poésie française le sentiment de la nature que le seul La Fontaine n'avait pas entièrement méconnu. Il voit, il sent la beauté multiple des choses, il en écoute la musique et les traduit en des vers d'une harmonie et d'une couleur jusqu'alors ignorées. Son génie est essentiellement objectif et dramatique. Le paysage, quelque sommaire qu'il soit, participe à l'action. Sa vision première est toute plastique. Il se plaît aux brusques débuts, et cette allure soudaine, qui précipite en plein drame, prête aux gestes, aux paroles et aux sentiments qu'ils expriment toute la force, le charme saisissant de la vie. Hérédia admire la souplesse du vers d'André Chénier dans les quarante-quatre vers du combat des Lapithes et des Centaures de L'Aveugle. Le vers y va par bonds, heurts, chocs et soubresauts. Il s'arrête, il reprend brusquement. Et, par son allure haletante, saccadée, en une suite de traits où sont accumulés et variés les artifices du plus admirable métier, il fait percevoir du même coup à l'oeil, à l'oreille et à l'esprit tout le désordre furieux de cette héroïque mêlée. Hérédia note encore les ellipses violentes, les latinismes hardis, les souples inversions, les dérèglements de syntaxe où le libre génie de Chénier s'irrite et se joue.
[Footnote 49: Revue des Deux Mondes, 1er novembre 1905. Le manuscrit des Bucoliques, par José Maria de Hérédia.]
Nous voici au terme de notre enquête. Après les multiples contradictions parmi lesquelles elle nous a promené, elle nous a ramené à notre point de départ. Pour Hérédia, comme pour les critiques de 1819, c'est surtout le poète des bucoliques ou idylles qui est original. Pour lui, comme pour eux, la langue et la versification sont très caractéristiques. Seulement là où ils se récriaient, traitant André Chénier de barbare, lui, il admire. C'est donc que là encore André Chénier était original et d'une originalité tellement hardie qu'il a fallu tout ce long temps et toutes les audaces du romantisme pour nous y accoutumer.
JULES DEROCQUIGNY. LILLE, mars 1907.
NOTE.
L'éditeur reconnaît avec gratitude sa grande obligation, pour beaucoup de notes, à l'édition critique de Becq de Fouquières; pour la seconde partie de l'introduction et la bibliographie, au livre de M. Paul Glachant, André Chénier critique et critiqué.
TABLE DES MATIÈRES
GENERAL PREFACE INTRODUCTION BIBLIOGRAPHIE BUCOLIQUES. IDYLLES ET FRAGMENTS D'IDYLLES.