VIII - L'ORGIE PARISIENNE
Alors l'âme pourrie et l'âme désolée Sentiront ruisseler tes malédictions. --Ils avaient couché sur ta haine inviolée Echappés, pour la mort, des justes passions.
Christ, ô Christ, éternel voleur des énergies, Dieu qui, pour deux mille ans, vouas, à ta pâleur, Cloués au sol, de honte et de céphalalgies, Ou renversés, les fronts des Femmes de douleur.
Juillet 1871.
OU
PARIS SE REPEUPLE
Ô lâches, la voilà! dégorgez dans les gares! Le soleil expia de ses poumons ardents Les boulevards qu'un soir comblèrent les Barbares Voilà la Cité belle assise à l'occident!
Allez! on préviendra les reflux d'incendie, Voilà les quais! voilà les boulevards! voilà, Sur les maisons, l'azur léger qui s'irradie, Et qu'un soir la rougeur des bombes étoila.
Cachez les palais morts dans des niches de planches L'ancien jour effaré rafraîchit vos regards. Voici le troupeau roux des tordeuses de hanches, Soyez fous, vous serez drôles, étant hagards!
Tas de chiennes en rut mangeant des cataplasmes, Le cri des maisons d'or vous réclame. Volez! Mangez! voici la nuit de joie aux profonds spasmes Qui descend dans la rue, ô buveurs désolés,
Buvez. Quand La lumière arrive intense et folle Fouillant à vos côtés les luxes ruisselants, Vous n'allez pas baver, sans geste, sans parole, Dans vos verres, les yeux perdus aux lointains blancs,
Avalez, pour la Reine aux fesses cascadantes! Écoutez l'action des stupides hoquets Déchirants. Écoutez, sauter aux nuits ardentes Les idiots râleux, vieillards, pantins, laquais!
Ô coeurs de saleté, bouches épouvantables, Fonctionnez plus fort, bouches de puanteurs! Un vin pour ces torpeurs ignobles, sur ces tables... Vos ventres sont fondus de hontes, ô Vainqueurs!
Ouvrez votre narine aux superbes nausées! Trempez de poisons forts les cordes de vos cous! Sur vos nuques d'enfants baissant ses mains croisées Le Poète vous dit: ô lâches, soyez fous!
Parce que vous fouillez le ventre de la Femme Vous craignez d'elle encore une convulsion Qui crie, asphyxiant votre nichée infâme Sur sa poitrine, en une horrible pression.
Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques, Qu'est-ce que ça peut faire à la pudeur Paris, Vos âmes et vos corps, vos poisons et vos loques? Elle se secouera de vous, hargneux pourris!
Et quand vous serez bas, geignant sur vos entrailles Les flancs morts, réclamant votre argent, éperdus, La rouge courtisane aux seins gros des batailles, Loin de votre stupeur tordra ses poings ardus!
Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères, Paris! quand tu reçus tant de coups de couteau, Quand tu gis, retenant dans tes prunelles claires, Un peu de la bonté du fauve renouveau,
Ô cité douloureuse, ô cité quasi morte, La tête et les deux seins jetés vers l'Avenir Ouvrant sur ta pâleur ses milliards de portes, Cité que le Passé sombre pourrait bénir:
Corps remagnétisé pour les énormes peines, Tu rebois donc la vie effroyable! tu sens Sourdre le flux des vers livides en tes veines, Et sur ton clair amour rôder les doigts glaçants!
Et ce n'est pas mauvais. Tes vers, tes vers livides Ne gêneront pas plus ton souffle de Progrès Que les Stryx n'éteignaient l'oeil des Cariatides Où des pleurs d'or astral tombaient des bleus degrés.
Quoique ce soit affreux de te revoir couverte Ainsi; quoiqu'on n'ait fait jamais d'une cité Ulcère plus puant à la Nature verte, Le Poète te dit «Splendide est ta Beauté!»
L'orage t'a sacrée suprême poésie; L'immense remuement des forces te secourt; Ton oeuvre bout, la mort gronde, Cité choisie! Amasse les strideurs au coeur du clairon lourd.
Le Poète prendra le sanglot des Infâmes, La haine des Forçats, la clameur des maudits; Et ses rayons d'amour flagelleront les Femmes. Ses strophes bondiront, voilà! voilà! bandits!
--Société, tout est rétabli:--les orgies Pleurent leur ancien râle aux anciens lupanars: Et les gaz en délire aux murailles rougies Flambent sinistrement vers les azurs blafards!
Mai 1871.
ACCROUPISSEMENTS
Bien tard, quand il se sent l'estomac écoeuré, Le frère Milotus un oeil à la lucarne D'où le soleil, clair comme un chaudron récuré, Lui darde une migraine et fait son regard darne, Déplace dans les draps son ventre de curé.
Il se démène sous sa couverture grise Et descend ses genoux à son ventre tremblant, Effaré comme un vieux qui mangerait sa prise, Car il lui faut, le poing à l'anse d'un pot blanc, À ses reins largement retrousser sa chemise!
Or, il s'est accroupi frileux, les doigts de pied Repliés grelottant au clair soleil qui plaque Des jaunes de brioches aux vitres de papiers, Et le nez du bonhomme où s'allume la laque Renifle aux rayons, tel qu'un charnel polypier.
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Le bonhomme mijote au feu, bras tordus, lippe Au ventre: il sent glisser ses cuisses dans le feu Et ses chausses roussir et s'éteindre sa pipe; Quelque chose comme un oiseau remue un peu À son ventre serein comme un morceau de tripe!
Autour, dort un fouillis de meubles abrutis Dans des haillons de crasse et sur de sales ventres, Des escabeaux, crapauds étranges, sont blottis Aux coins noirs: des buffets ont des gueules de chantres Qu'entr'ouvre un sommeil plein d'horribles appétits.
L'écoeurante chaleur gorge la chambre étroite, Le cerveau du bonhomme est bourré de chiffons, Il écoute les poils pousser dans sa peau moite Et parfois en hoquets fort gravement bouffons S'échappe, secouant son escabeau qui boite...
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Et le soir aux rayons de lune qui lui font Aux contours du cul des bavures de lumière, Une ombre avec détails s'accroupit sur un fond De neige rose ainsi qu'une rose trémière... Fantasque, un nez poursuit Vénus au ciel profond.
LES PAUVRES À L'ÉGLISE
Parqués entre des bancs de chêne, aux coins d'église Qu'attiédit puamment leur souffle, tous leurs yeux Vers le coeur ruisselant d'orrie et la maîtrise Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux;
Comme un parfum de pain humant l'odeur de cire, Heureux, humiliés comme des chiens battus, Les Pauvres au bon Dieu, le patron et le sire, Tendent leurs oremus risibles et têtus.
Aux femmes, c'est bien bon de faire des bancs lisses; Après les six jours noirs où Dieu les fait souffrir! Elles bercent, tordus dans d'étranges pelisses, Des espèces d'enfants qui pleurent à mourir;
Leurs seins crasseux dehors, ces mangeuses de soupe, Une prière aux yeux et ne priant jamais, Regardent parader mauvaisement un groupe De gamines avec leurs chapeaux déformés.
Dehors, le froid, la faim, l'homme en ribote: C'est bon. Encore une heure; après, les maux sans nom --Cependant, alentour, geint, nazille, chuchote Une collection de vieilles à fanons;
Ces effarés y sont et ces épileptiques Dont on se détournait hier aux carrefours; Et, fringalant du nez dans des missels antiques Ces aveugles qu'un chien introduit dans les cours.
Et tous, bavant la foi mendiante et stupide, Récitent la complainte infinie à Jésus Qui rêve en haut, jauni par le vitrail livide, Loin des maigres mauvais et des méchants pansus,
Loin des senteurs de viande et d'étoffes moisies, Farce prostrée et sombre aux gestes repoussants; --Et l'oraison fleurit d'expressions choisies, Et les mysticités prennent des tons pressants,
Quand, des nefs où périt le soleil, plis de soie Banals, sourires verts, les Dames des quartiers Distingués,--ô Jésus!--les malades du foie Font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers.
1871
CE QUI RETIENT NINA
LUI
Ta poitrine sur ma poitrine, Hein? nous irions, Ayant de l'air plein la narine, Aux frais rayons
Du bon matin bleu qui vous baigne Du vin de jour?... Quand tout le bois frissonnant saigne Muet d'amour
De chaque branche, gouttes vertes, Des bourgeons clairs, On sent dans les choses ouvertes Frémir des chairs;
Tu plongerais dans la luzerne Ton long peignoir, Divine avec ce bleu qui cerne Ton grand oeil noir,
Amoureuse de la campagne, Semant partout, Comme une mousse de champagne, Ton rire fou!
Riant à moi, brutal d'ivresse, Qui te prendrais Comme cela,--la belle tresse, Oh!--qui boirais
Ton goût de framboise et de fraise, Ô chair de fleur! Riant au vent vif qui te baise Comme un voleur!
Au rose églantier qui t'embête Aimablement... Riant surtout, ô folle tête, À ton amant!...
Dix-sept ans! Tu seras heureuse! Oh! les grands prés, La grande campagne amoureuse! --Dis, viens plus près!...
Ta poitrine sur ma poitrine, Mêlant nos voix, Lents, nous gagnerions la ravine, Puis les grands bois!...
Puis, comme une petite morte, Le coeur pâmé, Tu me dirais que je te porte, L'oeil mi-fermé...
Je te porterais, palpitante Dans le sentier... L'oiseau filerait son andante, Joli portier...
Je te parlerais dans ta bouche: J'irais, pressant Ton corps, comme une enfant qu'on couche Ivre du sang
Qui coule, bleu, sous ta peau blanche Aux tons rosés, Te parlant bas la langue franche... Tiens!... que tu sais...
Nos grands bois sentiraient la sève, Et le soleil Sablerait d'or fin leur grand rêve Sombre et vermeil!
Le soir?... Nous reprendrons la route Blanche qui court, Flânant, comme un troupeau qui broute, Tout à l'entour...
Les bons vergers à l'herbe bleue Aux pommiers tors! Comme on les sent tout une lieue, Leurs parfums forts!
Nous regagnerions le village Au ciel mi-noir; Et ça sentirait le laitage Dans l'air du soir:
Ça sentirait l'étable pleine De fumiers chauds, Pleine d'un rythme lent d'haleine, Et de grands dos
Blanchissant sous quelque lumière; Et, tout là-bas, Une vache fienterait fière, À chaque pas!...
--Les lunettes de la grand'mère Et son nez long Dans son missel, le pot de bière Cerclé de plomb
Moussant entre trois larges pipes Qui, crânement, Fument: dix, quinze, immenses lippes Qui, tout fumant,
Happent le jambon aux fourchettes Tant, tant et plus; Le feu qui claire les couchettes, Et les bahuts:
Les fesses luisantes et grasses D'un gros enfant Qui fourre, à genoux, dans des tasses, Son museau blanc
Frolé par un mufle qui gronde D'un ton gentil, Et pourlèche la face ronde Du cher petit...
Noire, rogue au bord de sa chaise, Affreux profil, Une vieille devant la braise Qui fait du fil;
Que de choses nous verrions, chère, Dans ces taudis, Quand la flamme illumine, claire, Les carreaux gris!...
--Et puis, fraîche et toute nichée Dans les lilas, La maison, la vitre cachée Qui rit là-bas...
Tu viendras, tu viendras, je t'aime, Ce sera beau! Tu viendras, n'est-ce pas? et même...
ELLE
Mais le bureau?
15 août 1870.
VÉNUS ANADYOMÈNE
Comme d'un cercueil vert en fer-blanc, une tête De femme à cheveux bruns fortement pommadés D'une vieille baignoire émerge, lente et bête, Montrant des déficits assez mal ravaudés;
Puis le col gras et gris, les larges omoplates Qui saillent; le dos court qui rentre et qui ressort. --La graisse sous la peau paraît en feuilles plates; Et les rondeurs des reins semblent prendre l'essor...
L'échine est un peu rouge, et le tout sent un goût Horrible étrangement,--on remarque surtout Des singularités qu'il faut voir à la loupe...
Les reins portent deux mots gravés: Clara Vénus --Et tout ce corps remue et tend sa large croupe Belle hideusement d'un ulcère à l'anus.
27 juillet 1870.
«Français de soixante-dix, bonapartistes, républicains, souvenez-vous de vos pères en 92, etc...»
PAUL DE CASSAGNAC (Le Pays)
Morts de quatre-vingt-douze et de quatre-vingt-treize Qui, pâles du baiser fort de la liberté, Calmes, sous vos sabots, brisiez le joug qui pèse Sur l'âme et sur le front de toute humanité;
Hommes extasiés et grands dans la tourmente, Vous dont les coeurs sautaient d'amour sous les haillons, Ô soldats que la Mort a semés, noble Amante, Pour les régénérer, dans tous les vieux sillons;
Vous dont le sang lavait toute grandeur salie, Morts de Valmy, Morts de Fleurus, Morts d'Italie, Ô Million de Christs aux yeux sombres et doux;
Nous vous laissions dormir avec la République, Nous, courbés sous les rois comme sous une trique: --Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous!
3 septembre 1870.
COMÉDIE EN TROIS BAISERS
Elle était fort déshabillée, Et de grands arbres indiscrets Aux vitres penchaient leur feuillée Malinement, tout près, tout près.
Assise sur ma grande chaise, Mi-nue elle joignait les mains. Sur le plancher frissonnaient d'aise Ses petits pieds si fins, si fins.
--Je regardai, couleur de cire Un petit rayon buissonnier Papillonner, comme un sourire, Sur son beau sein, mouche au rosier,
--Je baisai ses fines chevilles. Elle eut un long rire tris-mal Qui s'égrenait en claires trilles, Une risure de cristal...
Les petits pieds sous la chemise Se sauvèrent: «Veux-tu finir!» --La première audace permise, Le rire feignait de punir!
--Pauvrets palpitant sous ma lèvre, Je baisai doucement ses yeux: --Elle jeta sa tête mièvre En arrière: «Oh! c'est encor mieux!...»
«Monsieur, j'ai deux mots à te dire...» --Je lui jetai le reste au sein Dans un baiser, qui la fit rire D'un bon rire qui voulait bien...
--Elle était fort déshabillée Et de grands arbres indiscrets Aux vitres penchaient leur feuillée Malinement, tout près, tout près.
SENSATION
Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers, Picoté par les blés, fouler l'herbe menue: Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds. Je laisserai le vent baigner ma tête nue!
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien; Mais l'amour infini me montera dans l'âme, Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien Par la Nature,--heureux comme avec une femme.
Mars 1870.
BAL DES PENDUS
Au gibet noir, manchot aimable, Dansent, dansent les paladins, Les maigres paladins du diable, Les squelettes de Saladins.
Messire Belzebuth tire par la cravate Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel, Et, leur claquant au front un revers de savate, Les fait danser, danser aux sons d'un vieux Noël!
Et les pantins choqués enlacent leurs bras grêles: Comme des orgues noirs, les poitrines à jour Que serraient autrefois les gentes damoiselles, Se heurtent longuement dans un hideux amour.
Hurrah! les gais danseurs, qui n'avez plus de panse! On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs! Hop! qu'on ne sache plus si c'est bataille ou danse! Belzebuth enragé râcle ses violons!
Ô durs talons, jamais on n'use sa sandale! Presque tous ont quitté la chemise de peau: Le reste est peu gênant et se voit sans scandale. Sur les crânes, la neige applique un blanc chapeau:
Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées, Un morceau de chair tremble à leur maigre menton: On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées, Des preux, raides, heurtant armures de carton.
Hurrah! la bise siffle au grand bal des squelettes! Le gibet noir mugit comme un orgue de fer! Les loups vont répondant des forêts violettes: À l'horizon, le ciel est d'un rouge d'enfer...
Holà, secouez-moi ces capitans funèbres Qui défilent, sournois, de leurs gros doigts cassés Un chapelet d'amour sur leurs pâles vertèbres: Ce n'est pas un monstier ici, les trépassés!
Oh! voilà qu'au milieu de la danse macabre Bondit dans le ciel rouge un grand squelette fou Emporté par l'élan, comme un cheval se cabre: Et, se sentant encor la corde raide au cou,
Crispe ses petits doigts sur son fémur qui craque Avec des cris pareils à des ricanements, Et, comme un baladin rentre dans la baraque, Rebondit dans le bal au chant des ossements.
Au gibet noir, manchot aimable, Dansent, dansent les paladins, Les maigres paladins du diable, Les squelettes de Saladins.
ROMAN