‹ Poésies Complètes - Tome 1Chapitre 127 sur 142 · III

III

Ah! race de corbeaux, ignoble bande noire, Hyènes du passé, vrais chacals de l'histoire, C'est vous qui disputez, dans les tombeaux ouverts, Pour prendre leur linceul, les trépassés aux vers, Et qui ne laissez pas debout une colonne Sur la fosse d'un siècle où pendre sa couronne. Par la vie et la mort, par l'enfer et le ciel, Par tout ce que mon cœur peut contenir de fiel, Soyez maudits! Jamais déluge de Barbares, Ni Huns, ni Visigoths, ni Russes, ni Tartares, Non, Genseric jamais, non, jamais Attila, N'ont fait autant de mal que vous en faites là. Quand ils eurent tué la ville aux sept collines, Ils laissèrent au corps son linceul de ruines. Ils détruisaient, car telle était leur mission, Mais ne spéculaient pas sur leur destruction.

C'est vous qui perdez l'art et par qui les statues Près de leurs piédestaux moisissent abattues! Destructeurs endiablés, c'est vous dont le marteau Laisse une cicatrice au front de tout château; C'est vous qui décoiffez toutes nos métropoles, Et, comme on prend un casque, enlevez leurs coupoles; Vous qui déshabillez les saintes et les saints, Qui, pour avoir le plomb, cassez les vitraux peints Et rompez les clochers, comme une jeune fille Entre ses doigts distraits rompt une frêle aiguille; C'est à cause de vous que l'on dit des Français: Ils brisent leur passé: c'est un peuple mauvais. Encor, si vous étiez la vieille bande noire! Mais vous êtes venus bien après la victoire. Vous becquetez le corps que d'autres ont tué; Vous avez attendu que sa chair ait pué, Avant que de tomber sur le géant à terre, Vautours du lendemain! Dans le champ solitaire, Par une nuit sans lune, où le firmament noir N'avait pas un seul œil entr'ouvert pour vous voir, Vous avez abattu votre vol circulaire Et porté tout joyeux la charogne à votre aire. Les bons et braves chiens, lorsque le cerf est mort, S'en vont. Toute la meute arrive alors et mord, Mêlant ses vils abois à la trompe de cuivre, Le noble cerf dix cors, qu'à peine elle osait suivre; Et les bassets trapus, arrivés les derniers, Ont de plus gros morceaux que n'en ont les premiers. Vous êtes les bassets. Vous mangez la curée Par les chiens courageux aux lâches préparée. Quand les guerriers ont fait, les goujats vont au corps, Et dérobent l'argent dans les poches des morts.

O fille de Satan, ô toi, la vieille bande, Comme ta mission, tu fus horrible et grande. Je ne sais quelle rude et sombre majesté Drape sinistrement ta monstruosité; Une fauve auréole autour de toi rayonne Et ton bonnet sanglant luit comme une couronne. Des nerfs herculéens se tordent à tes bras; L'airain, comme un gravier, se creuse sous ton pas; Sur le marbre, en courant, tu laisses des empreintes, Et le monde ébranlé craque dans tes étreintes. C'est toi qui commenças ce périlleux duel Du peuple avec le roi, de la terre et du ciel; Et quand tu secouais, de tes mains insensées, Les croix sur les clochers, si près de Dieu dressées, On croyait que le Christ, par les pieds et le flanc, En signe de douleur allait pleurer le sang; On croyait voir s'ouvrir la bouche de sa plaie Et reluire à son front une auréole vraie, Et l'on fut bien surpris que ton bras et ton poing, Après l'avoir frappé, ne se séchassent point. Tout le monde attendait un grand coup de tonnerre, Comme au saint vendredi quand l'on baise la terre; On ignorait comment Dieu prendrait tout cela, Et quel foudre il gardait à ces insultes-là. Nulle voix ne sortit du fond du tabernacle, Le ciel pour se venger ne fit aucun miracle; Et, comme dans les bois fait un essaim d'oiseaux, Les anges effarés quittèrent leurs arceaux; Mais tu ne savais pas si dans les nefs désertes Tu n'allais pas trouver, avec leurs plumes vertes, Leur œil de diamant et leurs lances de feu, A cheval sur l'éclair, les milices de Dieu. La première et sans peur tu mis la main sur l'arche, Et tes enfants perdus allèrent droit leur marche, Sans savoir si le sol tout d'un coup sous leurs pas En entonnoir d'enfer ne se creuserait pas. Tu fus la poésie et l'idéal du crime; Tu détrônais Jésus de son gibet sublime, Comme Louis Capet de son fauteuil de roi. La vieille monarchie avec la vieille foi Râlait entre tes bras, toute bleue et livide, Comme autrefois Antée aux bras du grand Alcide. Et le Christ et le roi, sous tes puissants efforts, Du trône et de l'autel tous deux sont tombés morts. Au seul bruit de tes pas les noires basiliques Tremblotaient de frayeur sous leurs chapes gothiques; Leurs genoux de granit sous elles se ployaient, Les tarasques sifflaient, les guivres aboyaient; Le dragon se tordant au bout de la gouttière Tâchait de dégager ses ailerons de pierre; Les anges et les saints pleuraient dans les vitraux; Les morts, se retournant au fond de leurs tombeaux, Demandaient: «Qu'est-ce donc?» à leurs voisins plus blêmes, Et les cloches des tours se brisaient d'elles-mêmes. Quand tu manquais de rois à jeter à tes chiens, Tu forçais Saint-Denis à te rendre les siens; Tu descendais sans peur sous les funèbres porches. Les spectres, éblouis aux lueurs de tes torches, Fuyaient échevelés en poussant des clameurs. Troublés dans leur sommeil, tous ces pâles dormeurs, Rêvant d'éternité, pensaient l'heure venue, Où le Christ doit juger les hommes sur sa nue; Et, quand tu soulevais de ton doigt curieux Leur paupière embaumée afin de voir leurs yeux, Certes ils pouvaient croire à ton rire sauvage, A l'air fauve et cruel de ton hideux visage, Qu'ils étaient bien damnés, et qu'un diable d'enfer Venait les emporter dans ses griffes de fer. L'épouvante crispait leur bouche violette, Ils joignaient, pour prier, leurs deux mains de squelette, Mais tu les retuais sans plus sentir d'effroi Que pour guillotiner un véritable roi. Tes rêves n'étaient pas hantés de noirs fantômes; Toutes les sommités, têtes de rois et dômes, Devaient fatalement tomber sous ton marteau, Et tu n'avais pas plus de remords qu'un couteau; Tu n'étais que le bras de la nouvelle idée, Et le sang comme l'eau, sur ta robe inondée, Coulait et te faisait une pourpre à ton tour. O tueuse de rois, souveraine d'un jour! Tes forfaits étaient noirs et grands comme l'abîme, Mais tu gardais au moins la majesté du crime, Mais tu ne grattais pas la dorure des croix, Et, si tu profanais les cadavres des rois, C'était pour te venger et non pas pour leur prendre Les anneaux de leurs doigts ni pour les aller vendre!

A UN JEUNE TRIBUN

Ami, vous avez beau, dans votre austérité, N'estimer chaque objet que par l'utilité, Demander tout d'abord à quoi tendent les choses Et les analyser dans leurs fins et leurs causes; Vous avez beau vouloir vers ce pôle commun Comme l'aiguille au nord faire tourner chacun; Il est dans la nature, il est de belles choses, Des rossignols oisifs, de paresseuses roses, Des poëtes rêveurs et des musiciens Qui s'inquiètent peu d'être bons citoyens, Qui vivent au hasard et n'ont d'autre maxime, Sinon que tout est bien pourvu qu'on ait la rime, Et que les oiseaux bleus, penchant leurs cols pensifs, Écoutent le récit de leurs amours naïfs. Il est de ces esprits qu'une façon de phrase, Un certain choix de mots tient un jour en extase, Qui s'enivrent de vers comme d'autres de vin Et qui ne trouvent pas que l'art soit creux et vain. D'autres seront épris de la beauté du monde Et du rayonnement de la lumière blonde; Ils resteront des mois assis devant des fleurs, Tâchant de s'imprégner de leurs vives couleurs; Un air de tête heureux, une forme de jambe, Un reflet qui miroite, une flamme qui flambe, Il ne leur faut pas plus pour les faire contents. Qu'importent à ceux-là les affaires du temps Et le grave souci des choses politiques? Quand ils ont vu quels plis font vos blanches tuniques, Et comment sont coupés vos cheveux blonds ou bruns, Que leur font vos discours, magnanimes tribuns? Vos discours sont très-beaux, mais j'aime mieux des roses. Les antiques Vénus, aux gracieuses poses, Que l'on voit, étalant leur sainte nudité, Réaliser en marbre un rêve de beauté, Ont plus fait, à mon sens, pour le bonheur du monde, Que tous ces vains travaux où votre orgueil se fonde; Restez assis plutôt que de perdre vos pas. Le lis ne file pas et ne travaille pas; Il lui suffit d'avoir la blancheur éclatante, Il jette son parfum et cela le contente. Dans sa coupe il réserve aux voyageurs du ciel Une perle de pluie, une goutte de miel, Et la sylphide, au bal d'Obéron invitée, Se taille dans sa feuille une robe argentée. Qui de vous osera lui dire: Paresseux! Parce qu'il ne fait pas de chemises pour ceux Qui, grelottant de froid, et les chairs toutes rouges, Se cachent en hiver sous la paille des bouges, Et qu'il ne pétrit pas de ses doigts blancs du pain A tous les malheureux qui vont criant la faim? Qui donc dira cela, que toute chose belle, Femme, musique ou fleur, ne porte pas en elle Et son enseignement et sa moralité? Comment pourrons-nous croire à la Divinité Si nous n'écoutons pas le rossignol qui chante, Si nous n'en voyons pas une preuve touchante Dans la suave odeur qu'envoie au ciel, le soir, La fleur de la vallée avec son encensoir? Qui douterait de Dieu devant de belles femmes? Ah! veillons sur nos cœurs et fermons bien nos âmes, Laissons tourner le monde et les choses aller; Sans que nous la poussions, la terre peut rouler, Et nous pouvons fort bien retirer notre épaule, Sans faire choir le ciel et déranger le pôle. Se croire le pivot de la création Est une erreur commune à toute ambition; L'on est persuadé qu'on est indispensable Et l'on ne pèse pas le poids d'un grain de sable Aux balances d'airain des grands événements. L'on tombe chaque jour en des étonnements A voir quel peu d'écume au torrent de l'abîme Fait un homme jeté de la plus haute cime, Et comme en peu de temps, pour grand qu'il ait passé, Par le premier qui vient on le voit remplacé. Nos agitations ne laissent pas de trace: C'est la bulle sur l'eau qui crève et qui s'efface; En vain l'on se roidit. Toujours, d'un flot égal, Le fleuve à travers tout court au gouffre fatal, Et dans l'éternité mystérieuse et noire Entraîne ce gravier que l'on nomme l'histoire. Quand votre nom serait creusé dans le rocher, L'intarissable flot qui semble le lécher, Ainsi qu'un chien soumis qui veut flatter son maître, De sa langue d'azur le fera disparaître, Et, si profondément qu'ait fouillé le ciseau, Le rocher à coup sûr durera moins que l'eau. Et vous, mon jeune ami, tête sereine et blonde, A la fleur de vos ans pourquoi tenter une onde Qui jamais n'a rendu le vaisseau confié? Où retrouverez-vous le temps sacrifié, Et ce qu'a de votre âme emporté sur son aile Des révolutions la tempête éternelle? Pourquoi, tout en sueur, sous le soleil de plomb, Le siroco soufflant, suivre un chemin si long, Et traverser à pied ce grand désert de prose, Quand le ciel est d'un bleu d'outremer, quand la rose Offre candidement sa bouche à vos baisers, A l'âge où les bonheurs sont tellement aisés, Que c'en est un déjà d'être au monde et de vivre? De ses parfums ambrés le printemps vous enivre, La fleur aux doux yeux bleus vous lorgne avec amour; Les oiseaux de leurs nids vous donnent le bonjour, Et la fée amoureuse, afin de vous séduire, Se baigne devant vous dans la source, et fait luire A travers les roseaux, sous le flot argentin, Son épaule de nacre et son dos de satin. Mais, sourd à tout cela comme un anachorète, Vous foulez sans pitié la pauvre violette; La fée en soupirant rattache ses cheveux, Rouge d'avoir pour rien fait les premiers aveux, Et reprend tristement ses habits sur les branches. Si vous aviez voulu, quatre licornes blanches Au pays d'Avalon vous auraient emporté; Dans les tourelles d'or d'un palais enchanté Vous auriez vu passer votre vie en doux rêves: Mais non; sur les cailloux, sur le sable des grèves, Sur les éclats de verre et les tessons cassés, A travers les débris des trônes renversés, Vous avez préféré, faussant votre nature, Pieds nus et dans la nuit, marcher à l'aventure; Vous avez oublié les sentiers d'autrefois, Et vous ne suivez plus la rêverie au bois: Tout ce qui vous charmait vous semble choses vaines; Vous fermez votre oreille au babil des fontaines, Et diriez volontiers: Silence! au rossignol. Le front tout soucieux et penché vers le sol, Vous passez sans répondre au gai salut des merles. Où donc est-il ce temps où vous comptiez les perles Et les beaux diamants aux éclairs diaprés Que répand le matin sur le velours des prés? Avec un soin plus grand que pour des pierres fines, Vous enleviez aux fleurs les gouttes argentines; Vous preniez pour cordon un brin de ce fil blanc Que la Vierge des cieux laisse choir en filant, Et vous en composiez, enfantines merveilles, Des colliers à trois rangs et des pendants d'oreilles. Quel crime ont donc commis ces chers coquelicots, Qui, passant leur front rouge entre les blés égaux, Au revers du sillon, de leurs petites langues, Vous faisaient autrefois de si belles harangues? De votre négligence ils sont tout attristés Et se plaignent au vent de n'être plus chantés. C'est en vain que juillet les convie à sa fête; Ainsi que des vieillards ils vont courbant la tête, Et s'ils pouvaient noircir ils se mettraient en deuil. Les bluets désolés ont tous la larme à l'œil, Car ils vous pensent mort et ne peuvent pas croire Que vous ayez perdu si vite la mémoire Des entretiens naïfs et des charmants amours Que vous aviez ensemble au midi des beaux jours! Ami, vous étiez fait pour chanter sous le hêtre, Comme le doux berger que Mantoue a vu naître, La blonde Amaryllis en couplets alternés. De sauvages odeurs vos vers tout imprégnés Sentent le serpolet, le thym et la framboise; A vos molles chansons le bouvreuil s'apprivoise, Et, tout émerveillé, du sommeil des ormeaux Descend de branche en branche et vient sur vos pipeaux. Ne faites pas sortir le tonnerre des Gracques D'une bouche formée aux chants élégiaques; Laissez cette besogne aux orateurs braillards, Qui, le pied sur la borne et les cheveux épars, Jurent à six gredins, tout grouillants de vermine, Qu'ils ont vraiment sauvé Rome de la ruine. Rome se sauvera toute seule très-bien; Ses destins sont écrits et nous n'y ferons rien. Qui pourrait enrayer la fortune et sa roue? Que le char de l'État s'enfonce dans la boue, Ou, par les rangs pressés de ce bétail humain, S'ouvre, en les écrasant, un plus large chemin, Nous trouverons toujours dans l'ombre et sur la mousse Quelque petit sentier, par une pente douce, Regagnant le sommet d'un coteau séparé, D'où l'œil se perd au fond d'un lointain azuré; Et nous attendrons là que notre jour arrive, Voyant de haut la mer se briser à la rive, Et les vaisseaux là-bas palpiter sous le vent. La Mort n'a pas besoin que l'on aille au-devant; Marchands, hommes de guerre, orateurs et poëtes, La Mort, de tout cela, fait de pareils squelettes; Pour sa gerbe elle prend l'épi comme la fleur, Et ne respecte rien, ni forme ni couleur; Elle va, du coupant de sa courbe faucille, Jetant bas le vieillard avec la jeune fille; Elle fauche le champ de l'un à l'autre bout, Et dans son grenier noir elle serre le tout. A quoi bon s'efforcer jusques à perdre haleine, Courir à droite, à gauche, et prendre tant de peine, Quand peut-être le fer, près de notre sillon, Se balance et fait luire un sinistre rayon? Quelle chose est utile en ce monde où nous sommes? Et, quand la vieille a mis en tas ses gerbes d'hommes, Qui peut dire lequel était Napoléon Ou l'obscur amoureux des roses du vallon? Qui le décidera? L'existence est un songe Où rien n'est sûr, sinon que le même ver ronge Le corps du citoyen utile et positif Et le corps du rêveur et du poëte oisif. Entre la fleur qui s'ouvre et le cerveau qui pense, Entre néant et rien quelle est la différence?

CHOC DE CAVALIERS

Hier il m'a semblé (sans doute j'étais ivre) Voir sur l'arche d'un pont un choc de cavaliers Tout cuirassés de fer, tout imbriqués de cuivre, Et caparaçonnés de harnois singuliers.

Des dragons accroupis grommelaient sur leurs casques, Des Méduses d'airain ouvraient leurs yeux hagards Dans leurs grands boucliers aux ornements fantasques, Et des nœuds de serpents écaillaient leurs brassards.

Par moment, du rebord de l'arcade géante, Un cavalier blessé perdant son point d'appui, Un cheval effaré tombait dans l'eau béante, Gueule de crocodile entr'ouverte sous lui.

C'était vous, mes désirs, c'était vous, mes pensées, Qui cherchiez à forcer le passage du pont, Et vos corps tout meurtris sous leurs armes faussées, Dorment ensevelis dans le gouffre profond.

LE POT DE FLEURS

Parfois un enfant trouve une petite graine, Et tout d'abord, charmé de ses vives couleurs, Pour la planter, il prend un pot de porcelaine Orné de dragons bleus et de bizarres fleurs.

Il s'en va. La racine en couleuvres s'allonge, Sort de terre, fleurit et devient arbrisseau; Chaque jour, plus avant, son pied chevelu plonge Tant qu'il fasse éclater le ventre du vaisseau.

L'enfant revient; surpris, il voit la plante grasse Sur les débris du pot brandir ses verts poignards; Il la veut arracher, mais la tige est tenace; Il s'obstine, et ses doigts s'ensanglantent aux dards.

Ainsi germa l'amour dans mon âme surprise; Je croyais ne semer qu'une fleur de printemps: C'est un grand aloès dont la racine brise Le pot de porcelaine aux dessins éclatants.

LE SPHINX

Dans le Jardin Royal où l'on voit les statues, Une Chimère antique entre toutes me plaît; Elle pousse en avant deux mamelles pointues, Dont le marbre veiné semble gonflé de lait.

Son visage de femme est le plus beau du monde; Son col est si charnu que vous l'embrasseriez; Mais, quand on fait le tour, on voit sa croupe ronde, On s'aperçoit qu'elle a des griffes à ses pieds.

Les jeunes nourrissons qui passent devant elle Tendent leurs petits bras et veulent avec cris Coller leur bouche ronde à sa dure mamelle; Mais, quand ils l'ont touchée, ils reculent surpris,

C'est ainsi qu'il en est de toutes nos chimères: La face en est charmante et le revers bien laid. Nous leur prenons le sein, mais ces mauvaises mères N'ont pas pour notre lèvre une goutte de lait.

PENSÉE DE MINUIT

Une minute encor, madame, et cette année, Commencée avec vous, avec vous terminée, Ne sera plus qu'un souvenir. Minuit: voilà son glas que la pendule sonne, Elle s'en est allée en un lieu d'où personne Ne peut la faire revenir:

Quelque part, loin, bien loin, par delà les étoiles. Dans un pays sans nom, ombreux et plein de voiles. Sur le bord du néant jeté; Limbes de l'impalpable, invisible royaume Où va ce qui n'a pas de corps ni de fantôme, Ce qui n'est rien ayant été;

Où va le son, où va le souffle, où va la flamme, La vision qu'en rêve on perçoit avec l'âme, L'amour de notre cœur chassé; La pensée inconnue éclose en notre tête; L'ombre qu'en s'y mirant dans la glace on projette; Le présent qui se fait passé;

Un à-compte d'un an pris sur les ans qu'à vivre Dieu veut bien nous prêter; une feuille du livre Tournée avec le doigt du temps; Une scène nouvelle à rajouter au drame, Un chapitre de plus au roman dont la trame S'embrouille d'instants en instants;

Un autre pas de fait dans cette route morne, De la vie et du temps, dont la dernière borne, Proche ou lointaine, est un tombeau; Où l'on ne peut poser le pied qu'il ne s'enfonce; Où de votre bonheur toujours à chaque ronce Derrière vous reste un lambeau.

Du haut de cette année avec labeur gravie, Me tournant vers ce moi qui n'est plus dans ma vie Qu'un souvenir presque effacé, Avant qu'il ne se plonge au sein de l'ombre noire, Je contemple un moment, des yeux de la mémoire, Le vaste horizon du passé.

Ainsi le voyageur, du haut de la colline, Avant que tout à fait le versant qui s'incline Ne les dérobe à son regard, Jette un dernier coup d'œil sur les campagnes bleues Qu'il vient de parcourir, comptant combien de lieues Il a fait depuis son départ.

Mes ans évanouis à mes pieds se déploient Comme une plaine obscure où quelques points chatoient D'un rayon de soleil frappés: Sur les plans éloignés qu'un brouillard d'oubli cache, Une époque, un détail nettement se détache Et revit à mes yeux trompés.

Ce qui fut moi jadis m'apparaît: silhouette Qui ne ressemble plus au moi qu'elle répète; Portrait sans modèle aujourd'hui; Spectre dont le cadavre est vivant; ombre morte Que le passé ravit au présent qu'il emporte; Reflet dont le corps s'est enfui.

J'hésite en me voyant devant moi reparaître, Hélas! et j'ai souvent peine à me reconnaître Sous ma figure d'autrefois. Comme un homme qu'on met tout à coup en présence De quelque ancien ami dont l'âge et dont l'absence Ont changé les traits et la voix.

Tant de choses depuis par cette pauvre tête, Ont passé! dans cette âme et ce cœur de poëte, Comme dans l'aire des aiglons, Tant d'œuvres que couva l'aile de ma pensée Se débattent, heurtant leur coquille brisée Avec leurs ongles déjà longs!

Je ne suis plus le même: âme et corps, tout diffère; Hors le nom, rien de moi n'est resté; mais qu'y faire? Marcher en avant, oublier. On ne peut sur le temps reprendre une minute, Ni faire remonter un grain après sa chute Au fond du fatal sablier.

La tête de l'enfant n'est plus dans cette tête Maigre, décolorée, ainsi que me l'ont faite L'étude austère et les soucis. Vous n'en trouveriez rien sur ce front qui médite Et dont quelque tourmente intérieure agite Comme deux serpents les sourcils.

Ma joue était sans plis, toute rose, et ma lèvre Aux coins toujours arqués riait; jamais la fièvre N'en avait noirci le corail. Mes yeux, vierges de pleurs, avaient des étincelles Qu'ils n'ont plus maintenant, et leurs claires prunelles Doublaient le ciel dans leur émail.

Mon cœur avait mon âge, il ignorait la vie; Aucune illusion, amèrement ravie, Jeune, ne l'avait rendu vieux; Il s'épanouissait à toute chose belle, Et, dans cette existence encor pour lui nouvelle, Le mal était bien, le bien mieux.

Ma poésie, enfant à la grâce ingénue, Les cheveux dénoués, sans corset, jambe nue, Un brin de folle avoine en main, Avec son collier fuit de perles de rosée, Sa robe prismatique au soleil irisée, Allait chantant par le chemin.

Et puis l'âge est venu qui donne la science, J'ai lu Werther, René, son frère d'alliance; Ces livres, vrais poisons du cœur, Qui déflorent la vie et nous dégoûtent d'elle, Dont chaque mot vous porte une atteinte mortelle; Byron et son don Juan moqueur.

Ce fut un dur réveil: ayant vu que les songes Dont je m'étais bercé n'étaient que des mensonges, Les croyances, des hochets creux, Je cherchai la gangrène au fond de tout, et, comme Je la trouvai toujours, je pris en haine l'homme, Et je devins bien malheureux.

La pensée et la forme ont passé comme un rêve. Mais que fait donc le temps de ce qu'il nous enlève? Dans quel coin du chaos met-il Ces aspects oubliés comme l'habit qu'on change, Tous ces moi du même homme? et quel royaume étrange Leur sert de patrie ou d'exil?

Dieu seul peut le savoir; c'est un profond mystère; Nous le saurons peut-être à la fin, car la terre Que la pioche jette au cercueil Avec sa sombre voix explique bien des choses; Des effets, dans la tombe, on comprend mieux les causes. L'éternité commence au seuil.

L'on voit.... Mais veuillez bien me pardonner, madame, De vous entretenir de tout cela. Mon âme, Ainsi qu'un vase trop rempli, Déborde, laissant choir mille vagues pensées, Et ces ressouvenirs d'illusions passées Rembrunissent mon front pâli.

Eh! que vous fait cela, dites-vous, tête folle, De vous inquiéter d'une ombre qui s'envole? Pourquoi donc vouloir retenir, Comme un enfant mutin, sa mère par la robe, Ce passé qui s'en va? De ce qu'il vous dérobe Consolez-vous par l'avenir.

Regardez; devant vous l'horizon est immense. C'est l'aube de la vie, et votre jour commence; Le ciel est bleu, le soleil luit. La route de ce monde est pour vous une allée, Comme celle d'un parc, pleine d'ombre et sablée: Marchez où le temps vous conduit.

Que voulez-vous de plus? tout vous rit, l'on vous aime. Oh! vous avez raison, je me le dis moi-même, L'avenir devrait m'être cher; Mais c'est en vain, hélas! que votre voix m'exhorte; Je rêve, et mon baiser à votre front avorte, Et je me sens le cœur amer.

LA CHANSON DE MIGNON

Ange de poésie, ô vierge blanche et blonde, Tu me veux donc quitter et courir par le monde? Toi qui, voyant passer du seuil de la maison Les nuages du soir sur le rouge horizon, Contente d'admirer leurs beaux reflets de cuivre, Ne t'es jamais surprise à les désirer suivre; Toi, même au ciel d'été, par le jour le plus bleu, Frileuse Cendrillon, tapie au coin du feu, Quel grand désir te prend, ô ma folle hirondelle! D'abandonner le nid et de déployer l'aile?

Ah! restons tous les deux près du foyer assis, Restons; je te ferai, petite, des récits, Des contes merveilleux, à tenir ton oreille Ouverte avec ton œil tout le temps de la veille. Le vent râle et se plaint comme un agonisant; Le dogue réveillé hurle au bruit du passant; Il fait froid: c'est l'hiver; la grêle à grand bruit fouette Les carreaux palpitants; la rauque girouette Comme un hibou criaille au bord du toit pointu. Où veux-tu donc aller?

O mon maître, sais-tu La chanson que Mignon chante à Wilhelm dans Gœthe? «Ne la connais-tu pas la terre du poëte, La terre du soleil où le citron mûrit, Où l'orange aux tons d'or dans les feuilles sourit? C'est là, maître, c'est là qu'il faut mourir et vivre, C'est là qu'il faut aller, c'est là qu'il me faut suivre.

«Restons, enfant, restons: ce beau ciel toujours bleu, Cette terre sans ombre et ce soleil de feu, Brûleraient la peau blanche et ta chair diaphane. La pâle violette au vent d'été se fane; Il lui faut la rosée et le gazon épais, L'ombre de quelque saule, au bord d'un ruisseau frais; C'est une fleur du Nord, et telle est sa nature. Fille du Nord comme elle, ô frêle créature! Que ferais-tu là-bas sur le sol étranger? Ah! la patrie est belle et l'on perd à changer. Crois-moi, garde ton rêve.

«Italie! Italie! Si riche et si dorée, oh! comme ils t'ont salie! Les pieds des nations ont battu tes chemins; Leur contact a limé tes vieux angles romains, Les faux dilettanti s'érigeant en artistes, Les riches ennuyés et les rimeurs touristes, Les petits lords Byrons fondent de toutes parts Sur ton cadavre à terre, ô mère des Césars! Ils s'en vont mesurant la colonne et l'arcade; L'un se pâme au rocher et l'autre à la cascade: Ce sont, à chaque pas, des admirations, Des yeux levés en l'air et des contorsions. Au moindre bloc informe et dévoré de mousse, Au moindre pan de mur où le lentisque pousse, On pleure d'aise, on tombe en des ravissements, A faire de pitié rire les monuments. L'un avec son lorgnon, collant le nez aux fresques, Tâche de trouver beaux tes damnés gigantesques, O pauvre Michel-Ange, et cherche en son cahier Pour savoir si c'est là qu'il doit s'extasier; L'autre, plus amateur de ruines antiques, Ne rêve que frontons, corniches et portiques, Baise chaque pavé de la Via-Lata, Ne croit qu'en Jupiter et jure par Vesta. De mots italiens fardant leurs rimes blêmes, Ceux-ci vont arrangeant leur voyage en poëmes, Et sur de grands tableaux font de petits sonnets: Artistes et dandys, roturiers, baronnets, Chacun te tire aux dents, belle Italie antique, Afin de remporter un pan de ta tunique!

«Restons, car au retour on court risque souvent De ne retrouver plus son vieux père vivant, Et votre chien vous mord, ne sachant plus connaître Dans l'étranger bruni celui qui fut son maître: Les cœurs qui vous étaient ouverts se sont fermés, D'autres en ont la clef, et, dans vos mieux aimés, Il ne reste de vous qu'un vain nom qui s'efface. Lorsque vous revenez vous n'avez plus de place: Le monde où vous viviez s'est arrangé sans vous, Et l'on a divisé votre part entre tous. Vous êtes comme un mort qu'on croit au cimetière, Et qui, rompant un soir le linceul et la bière, Retourne à sa maison croyant trouver encor Sa femme tout en pleurs et son coffre plein d'or; Mais sa femme a déjà comblé la place vide, Et son or est aux mains d'un héritier avide; Ses amis sont changés, en sorte que le mort, Voyant qu'il a mal fait et qu'il est dans son tort, Ne demandera plus qu'à rentrer sous la terre Pour dormir sans réveil dans son lit solitaire. C'est le monde. Le cœur de l'homme est plein d'oubli: C'est une eau qui remue et ne garde aucun pli. L'herbe pousse moins vite aux pierres de la tombe Qu'un autre amour dans l'âme, et la larme qui tombe N'est pas séchée encor, que la bouche sourit, Et qu'aux pages du cœur un autre nom s'écrit.

«Restons pour être aimés, et pour qu'on se souvienne Que nous sommes au monde; il n'est amour qui tienne Contre une longue absence: oh! malheur aux absents! Les absents sont des morts et, comme eux, impuissants. Dès qu'aux yeux bien aimés votre vue est ravie, Rien ne reste de vous qui prouve votre vie; Dès que l'on n'entend plus le son de votre voix, Que l'on ne peut sentir le toucher de vos doigts, Vous êtes mort; vos traits se troublent et s'effacent Au fond de la mémoire, et d'autres les remplacent. Pour qu'on lui soit fidèle il faut que le ramier Ne quitte pas le nid et vive au colombier. Restons au colombier. Après tout, notre France Vaut bien ton Italie, et, comme dans Florence, Rome, Naple ou Venise, on peut trouver ici De beaux palais à voir et des tableaux aussi. Nous avons des donjons, de vieilles cathédrales Aussi haut que Saint-Pierre élevant leurs spirales; Notre-Dame tendant ses deux grands bras en croix, Saint-Severin dardant sa flèche entre les toits, Et la Sainte-Chapelle aux minarets mauresques, Et Saint-Jacques hurlant sous ses monstres grotesques; Nous avons de grands bois et des oiseaux chanteurs, Des fleurs embaumant l'air de divines senteurs, Des ruisseaux babillards dans de belles prairies, Où l'on peut suivre en paix ses chères rêveries; Nous avons, nous aussi, des fruits blonds comme miel, Des archipels d'argent aux flots de notre ciel, Et ce qui ne se trouve en aucun lieu du monde, Ce qui vaut mieux que tout, ô belle vagabonde, Le foyer domestique, ineffable en douceurs, Avec la mère au coin et les petites sœurs, Et le chat familier qui se joue et se roule, Et, pour hâter le temps quand goutte à goutte il coule, Quelques anciens amis causant de vers et d'art, Qui viennent de bonne heure et ne s'en vont que tard.»

1833.

ROMANCE

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