III
Quelqu'un monte à grands pas la rampe: Serait-ce lui, mon doux amant? Ce n'est pas lui, mais seulement Mon petit page avec ma lampe. Vents du soir, volez, dites-lui Qu'il est ma pensée et mon rêve, Toute ma joie et mon ennui. Voici que l'aurore se lève, Et moi, toute seule en ma tour, J'attends encore son retour.
LE SPECTRE DE LA ROSE
Soulève ta paupière close Qu'effleure un songe virginal; Je suis le spectre d'une rose Que tu portais hier au bal. Tu me pris encore emperlée Des pleurs d'argent de l'arrosoir, Et parmi la fête étoilée Tu me promenas tout le soir.
O toi qui de ma mort fus cause, Sans que tu puisses le chasser, Toute la nuit mon spectre rose A ton chevet viendra danser. Mais ne crains rien, je ne réclame Ni messe ni De profundis; Ce léger parfum est mon âme, Et j'arrive du paradis.
Mon destin fut digne d'envie: Pour avoir un trépas si beau, Plus d'un aurait donné sa vie, Car j'ai ta gorge pour tombeau, Et sur l'albâtre où je repose Un poëte avec un baiser Écrivit: Ci-gît une rose Que tous les rois vont jalouser.
1837.
LAMENTO
LA CHANSON DU PÊCHEUR
Ma belle amie est morte: Je pleurerai toujours; Sous la tombe elle emporte Mon âme et mes amours. Dans le ciel, sans m'attendre, Elle s'en retourna; L'ange qui l'emmena Ne voulut pas me prendre. Que mon sort est amer! Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!
La blanche créature Est couchée au cercueil. Comme dans la nature Tout me paraît en deuil! La colombe oubliée Pleure et songe à l'absent; Mon âme pleure et sent Qu'elle est dépareillée. Que mon sort est amer! Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!
Sur moi la nuit immense S'étend comme un linceul; Je chante ma romance Que le ciel entend seul. Ah! comme elle était belle Et comme je l'aimais! Je n'aimerai jamais Une femme autant qu'elle. Que mon sort est amer! Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!
DÉDAIN
Une pitié me prend quand à part moi je songe A cette ambition terrible qui nous ronge De faire parmi tous reluire notre nom, De ne voir s'élever par-dessus nous personne, D'avoir vivant encor le nimbe et la couronne, D'être salué grand comme Gœthe ou Byron.
Les peintres jusqu'au soir courbés sur leurs palettes, Les amphions frappant leurs claviers, les poëtes, Tous les blêmes rêveurs, tous les croyants de l'art, Dans ces noms éclatants et saints sur tous les autres, Prennent un nom pour Dieu, dont ils se font apôtres, Un de vos noms, Shakspear, Michel-Ange ou Mozart!
C'est là le grand souci qui tous, tant que nous sommes, Dans cet âge mauvais, austères jeunes hommes, Nous fait le teint livide et nous cave les yeux; La passion du beau nous tient et nous tourmente, La séve sans issue au fond de nous fermente, Et de ceux d'aujourd'hui bien peu deviendront vieux.
De ces frêles enfants, la terreur de leur mère, Qui s'épuisent en vain à suivre leur chimère, Combien déjà sont morts! combien encor mourront! Combien au beau moment, gloire, ô froide statue, Gloire que nous aimons et dont l'amour nous tue, Pâles, sur ton épaule ont incliné le front!
Ah! chercher sans trouver et suer sur un livre, Travailler, oublier d'être heureux et de vivre; Ne pas avoir une heure à dormir au soleil, A courir dans les bois sans arrière-pensée; Gémir d'une minute au plaisir dépensée, Et faner dans sa fleur son beau printemps vermeil!
Jeter son âme au vent et semer sans qu'on sache Si le grain sortira du sillon qui le cache, Et si jamais l'été dorera le blé vert; Faire comme ces vieux qui vont plantant des arbres, Entassant des trésors et rassemblant des marbres, Sans songer qu'un tombeau sous leurs pieds est ouvert!
Et pourtant chacun n'a que sa vie en ce monde, Et pourtant du cercueil la nuit est bien profonde; Ni lune, ni soleil: c'est un sommeil bien long; Le lit est dur et froid; les larmes que l'on verse, La terre les boit vite, et pas une ne perce, Pour arriver à vous, le suaire et le plomb.
Dieu nous comble de biens, notre mère Nature Rit amoureusement à chaque créature; Le spectacle du ciel est admirable à voir; La nuit a des splendeurs qui n'ont pas de pareilles; Des vents tout parfumés nous chantent aux oreilles: Vivre est doux, et pour vivre il ne faut que vouloir.
Pourquoi ne vouloir pas? Pourquoi? pour que l'on dise Quand vous passez: «C'est lui!» Pour que dans une église, Saint-Denis, Westminster, sous un pavé noirci, On vous couche à côté de rois que le ver mange, N'ayant pour vous pleurer qu'une figure d'ange Et cette inscription: «Un grand homme est ici.»
En vérité c'est tout.--O néant! ô folie! Vouloir qu'on se souvienne alors que tout oublie. Vouloir l'éternité lorsque l'on n'a qu'un jour! Rêver, chercher le beau, fonder une mémoire, Et forger un par un les rayons de sa gloire, Comme si tout cela valait un mot d'amour!
1833.
CE MONDE-CI ET L'AUTRE
Vos premières saisons à peine sont écloses, Enfant, et vous avez déjà vu plus de choses Qu'un vieillard qui trébuche au seuil de son tombeau. Tout ce que la nature a de grand et de beau, Tout ce que Dieu nous fit de sublimes spectacles, Les deux mondes ensemble avec tous leurs miracles ... Que n'avez-vous pas vu? les montagnes, la mer, La neige et les palmiers, le printemps et l'hiver, L'Europe décrépite et la jeune Amérique; Car votre peau cuivrée aux ardeurs du tropique, Sous le soleil en flamme et les cieux toujours bleus, S'est faite presque blanche à nos étés frileux. Votre enfance joyeuse a passé comme un rêve, Dans la verte savane et sur la blonde grève; Le vent vous apportait des parfums inconnus; Le sauvage Océan baisait vos beaux pieds nus, Et, comme une nourrice, au seuil de sa demeure, Chante et jette un hochet au nouveau-né qui pleure, Quand il vous voyait triste, il poussait devant vous Ses coquilles de moire et son murmure doux. Pour vous laisser passer, jam-roses et lianes Écartaient dans les bois leurs rideaux diaphanes; Les tamaniers en fleur vous prêtaient des abris; Vous aviez pour jouer des nids de colibris; Les papillons dorés vous éventaient de l'aile, L'oiseau-mouche valsait avec la demoiselle; Les magnolias penchaient la tête en souriant, La fontaine au flot clair s'en allait babillant; Les bengalis coquets, se mirant à son onde, Vous chantaient leur romance, et, seule et vagabonde, Vous marchiez sans savoir par les petits chemins, Un refrain à la bouche et des fleurs dans les mains! Aux heures du midi, nonchalante créole, Vous aviez le hamac et la sieste espagnole, Et la bonne négresse aux dents blanches qui rit, Chassant les moucherons d'auprès de votre lit. Vous aviez tous les biens, heureuse créature, La belle liberté dans la belle nature, Et puis un grand désir d'inconnu vous a pris, Vous avez voulu voir et la France et Paris. La brise a du vaisseau fait onder la bannière, Le vieux monstre Océan, secouant sa crinière Et courbant devant vous sa tête de lion, Sur son épaule bleue, avec soumission, Vous a jusques aux bords de la France vantée, Sans rugir une fois, fidèlement portée. Après celles de Dieu, les merveilles de l'art Ont étonné votre âme avec votre regard. Vous avez vu nos tours, nos palais, nos églises, Nos monuments tout noirs et nos coupoles grises. Nos beaux jardins royaux, où, de Grèce venus, Étrangers comme vous, frissonnent les dieux nus, Notre ciel morne et froid, notre horizon de brume, Où chaque maison dresse une gueule qui fume. Quel spectacle pour vous, ô fille du soleil, Vous toute brune encor de son baiser vermeil. La pluie a ruisselé sur vos vitres jaunies, Et, triste entre vos sœurs au foyer réunies, En entendant pleurer les bûches dans le feu, Vous avez regretté l'Amérique au ciel bleu, Et la mer amoureuse avec ses tièdes lames Qui se bordent d'argent et chantent sous les rames; Les beaux lataniers verts, les palmiers chevelus, Les mangliers traînant leurs bras irrésolus; Toute cette nature orientale et chaude, Où chaque herbe flamboie et semble une émeraude, Et vous avez souffert, votre cœur a saigné, Vos yeux se sont levés vers ce ciel gris baigné D'une vapeur étrange et d'un brouillard de houille, Vers ces arbres chargés d'un feuillage de rouille, Et vous avez compris, pâle fleur du désert, Que loin du sol natal votre arome se perd, Qu'il vous faut le soleil et la blanche rosée Dont vous étiez là-bas toute jeune arrosée; Les baisers parfumés des brises de la mer, La place libre au ciel, l'espace et le grand air; Et, pour s'y renouer, l'hymne saint des poëtes Au fond de vous trouva des fibres toutes prêtes; Au chœur mélodieux votre voix put s'unir; Le prisme du regret dorant le souvenir De cent petits détails, de mille circonstances, Les vers naissaient en foule et se groupaient par stances. Chaque larme furtive échappée à vos yeux Se condensait en perle, en joyaux précieux; Dans le rhythme profond, votre jeune pensée Brillait plus savamment, chaque jour enchâssée; Vous avez pénétré les mystères de l'art, Aussi, tout éplorée, avant votre départ, Pour vous baiser au front, la belle poésie Vous a parmi vos sœurs avec amour choisie; Pour dire votre cœur vous avez une voix. Entre deux univers Dieu vous laissait le choix; Vous avez pris de l'un, heureux sort que le vôtre! De quoi vous faire aimer et regretter dans l'autre.
1833.
VERSAILLES
SONNET
Versailles, tu n'es plus qu'un spectre de cité; Comme Venise au fond de son Adriatique, Tu traînes lentement ton corps paralytique, Chancelant sous le poids de ton manteau sculpté.
Quel appauvrissement! quelle caducité! Tu n'es que surannée et tu n'es pas antique, Et nulle herbe pieuse au long de ton portique Ne grimpe pour voiler ta pâle nudité.
Comme une délaissée à l'écart, sous ton arbre, Sur ton sein douloureux croisant tes bras de marbre, Tu guettes le retour de ton royal amant.
Le rival du soleil dort sous son monument; Les eaux de tes jardins à jamais se sont tues, Et tu n'auras bientôt qu'un peuple de statues.
1837.
LA CARAVANE
SONNET
La caravane humaine au Sahara du monde, Par ce chemin des ans qui n'a pas de retour, S'en va traînant le pied, brûlée aux feux du jour, Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde.
Le grand lion rugit et la tempête gronde; A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour; La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour, Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde.
L'on avance toujours, et voici que l'on voit Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt: C'est un bois de cyprès, semé de blanches pierres.
Dieu, pour vous reposer, dans le désert du temps, Comme des oasis, a mis les cimetières: Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants.
DESTINÉE
SONNET
Comme la vie est faite! et que le train du monde Nous pousse aveuglément en des chemins divers! Pareil au Juif maudit, l'un, par tout l'univers, Promène sans repos sa course vagabonde;
L'autre, vrai docteur Faust, baigné d'ombre profonde, Auprès de sa croisée étroite, à carreaux verts, Poursuit de son fauteuil quelques rêves amers, Et dans l'âme sans fond laisse filer la sonde.
Eh bien! celui qui court sur la terre était né Pour vivre au coin du feu: le foyer, la famille, C'était son vœu; mais Dieu ne l'a pas couronné.
Et l'autre, qui n'a vu du ciel que ce qui brille Par le trou du volet, était le voyageur. Ils ont passé tous deux à côté du bonheur.
NOTRE-DAME