‹ Poésies Complètes - Tome 1Chapitre 134 sur 142 · II

II

Regardez les branches, Comme elles sont blanches! Il neige des fleurs. Riant dans la pluie, Le soleil essuie Les saules en pleurs, Et le ciel reflète Dans la violette Ses pures couleurs.

La nature en joie Se pare et déploie Son manteau vermeil. Le paon, qui se joue, Fait tourner en roue Sa queue au soleil. Tout court, tout s'agite, Pas un lièvre au gîte; L'ours sort du sommeil.

La mouche ouvre l'aile, Et la demoiselle Aux prunelles d'or, Au corset de guêpe, Dépliant son crêpe, A repris l'essor. L'eau gaîment babille, Le goujon frétille: Un printemps encor!

Tout se cherche et s'aime; Le crapaud lui-même, Les aspics méchants, Toute créature, Selon sa nature: La feuille a des chants; Les herbes résonnent, Les buissons bourdonnent, C'est concert aux champs.

Moi seul je suis triste. Qui sait si j'existe, Dans mon palais noir? Sous la cheminée, Ma vie enchaînée Coule sans espoir. Je ne puis, malade, Chanter ma ballade Aux hôtes du soir.

Si la brise tiède Au vent froid succède, Si le ciel est clair, Moi, ma cheminée N'est illuminée Que d'un pâle éclair; Le cercle folâtre Abandonne l'âtre: Pour moi c'est l'hiver.

Sur la cendre grise, La pincette brise Un charbon sans feu. Adieu les paillettes, Les blondes aigrettes! Pour six mois adieu La maîtresse bûche, Où sous la peluche Sifflait le gaz bleu!

Dans ma niche creuse, Ma patte boiteuse Me tient en prison. Quand l'insecte rôde, Comme une émeraude, Sous le vert gazon, Moi seul je m'ennuie; Un mur, noir de suie, Est mon horizon.

ABSENCE

Reviens, reviens, ma bien-aimée; Comme une fleur loin du soleil, La fleur de ma vie est fermée Loin de ton sourire vermeil.

Entre nos cœurs tant de distance! Tant d'espace entre nos baisers! O sort amer! ô dure absence! O grands désirs inapaisés!

D'ici là-bas, que de campagnes, Que de villes et de hameaux, Que de vallons et de montagnes, A lasser le pied des chevaux!

Au pays qui me prend ma belle, Hélas! si je pouvais aller; Et si mon corps avait une aile Comme mon âme pour voler!

Par-dessus les vertes collines, Les montagnes au front d'azur, Les champs rayés et les ravines, J'irais d'un vol rapide et sûr.

Le corps ne suit pas la pensée; Pour moi, mon âme, va tout droit, Comme une colombe blessée, S'abattre au rebord de ton toit.

Descends dans sa gorge divine, Blonde et fauve comme de l'or, Douce comme un duvet d'hermine, Sa gorge, mon royal trésor;

Et dis, mon âme, à cette belle: «Tu sais bien qu'il compte les jours, O ma colombe! à tire d'aile, Retourne au nid de nos amours.»

AU SOMMEIL

HYMNE ANTIQUE

Sommeil, fils de la nuit et frère de la mort, Écoute-moi, Sommeil: lasse de sa veillée, La lune, au fond du ciel, ferme l'œil et s'endort, Et son dernier rayon, à travers la feuillée, Comme un baiser d'adieu glisse amoureusement Sur le front endormi de son bleuâtre amant. Par la porte d'ivoire et la porte de corne, Les songes vrais ou faux de l'Érèbe envolés Peuplent seuls l'univers silencieux et morne; Les cheveux de la nuit, d'étoiles d'or mêlés, Au long de son dos brun pendent tout débouclés; Le vent même retient son haleine, et les mondes, Fatigués de tourner sur leurs muets pivots, S'arrêtent assoupis et suspendent leurs rondes. O jeune homme charmant, couronné de pavots, Qui, tenant sur la main une patère noire, Pleine d'eau du Léthé, chaque nuit nous fait boire, Mieux que le doux Bacchus, l'oubli de nos travaux; Enfant mystérieux, hermaphrodite étrange, Où la vie au trépas s'unit et se mélange, Et qui n'a de tous deux que ce qu'ils ont de beau; Douce transition de la lumière à l'ombre, Du repos à la mort et du lit au tombeau; Sous les épais rideaux de ton alcôve sombre, Du fond de ta caverne inconnue au soleil, Je t'implore à genoux, écoute-moi, Sommeil! Je t'aime, ô doux Sommeil! et je veux à ta gloire, Avec l'archet d'argent, sur la lyre d'ivoire, Chanter des vers plus doux que le miel de l'Hybla; Pour t'apaiser je veux tuer le chien obscène, Dont le rauque aboîment si souvent te troubla, Et verser l'opium sur ton autel d'ébène. Je te donne le pas sur Phœbus-Apollon, Et pourtant c'est un dieu jeune, sans barbe et blond, Un dieu tout rayonnant aussi beau qu'une fille. Je te préfère même à la blanche Vénus, Lorsque, sortant des eaux, le pied sur sa coquille, Elle fait au grand air baiser ses beaux seins nus, Et laisse aux blonds anneaux de ses cheveux de soie Se suspendre l'essaim des zéphyrs ingénus; Même au jeune Iacchus, le doux père de joie, A l'ivresse, à l'amour, à tout, divin Sommeil.

Tu seras bienvenu, soit que l'aurore blonde Lève du doigt le pan de son rideau vermeil, Soit que les chevaux blancs qui traînent le soleil Enfoncent leurs naseaux et leur poitrail dans l'onde, Soit que la nuit dans l'air peigne ses noirs cheveux. Sous les arceaux muets de la grotte profonde, Où les songes légers mènent sans bruit leur ronde, Reçois bénignement mon encens et mes vœux, Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde!

TERZA RIMA

Quand Michel-Ange eut peint la chapelle Sixtine, Et que de l'échafaud, sublime et radieux, Il fut redescendu dans la cité latine,

Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux, Ses pieds ne savaient pas comment marcher sur terre; Il avait oublié le monde dans les cieux.

Trois grands mois il garda cette attitude austère, On l'eût pris pour un ange en extase devant Le saint triangle d'or, au moment du mystère.

Frère, voila pourquoi les poëtes, souvent, Buttent à chaque pas sur les chemins du monde; Les yeux fichés au ciel ils s'en vont en rêvant.

Les anges secouant leur chevelure blonde, Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras, Et les veulent baiser avec leur bouche ronde.

Eux marchent au hasard et font mille faux pas; Ils cognent les passants, se jettent sous les roues, Ou tombent dans des puits qu'ils n'aperçoivent pas.

Que leur font les passants, les pierres et les boues? Ils cherchent dans le jour le rêve de leurs nuits, Et le jeu du désir leur empourpre les joues.

Ils ne comprennent rien aux terrestres ennuis, Et, quand ils ont fini leur chapelle Sixtine, Ils sortent rayonnants de leurs obscurs réduits.

Un auguste reflet de leur œuvre divine S'attache à leur personne et leur dore le front, Et le ciel qu'ils ont vu dans leurs yeux se devine.

Les nuits suivront les jours et se succéderont, Avant que leurs regards et leurs bras ne s'abaissent, Et leurs pieds, de longtemps, ne se raffermiront.

Tous nos palais sous eux s'éteignent et s'affaissent; Leur âme, à la coupole où leur œuvre reluit, Revole, et ce ne sont que leurs corps qu'ils nous laissent.

Notre jour leur paraît plus sombre que la nuit; Leur œil cherche toujours le ciel bleu de la fresque, Et le tableau quitté les tourmente et les suit.

Comme Buonarotti, le peintre gigantesque, Ils ne peuvent plus voir que les choses d'en haut, Et que le ciel de marbre où leur front touche presque.

Sublime aveuglement? magnifique défaut!

MONTÉE SUR LE BROCKEN

Lorsque l'on est monté jusqu'au nid des aiglons, Et que l'on voit, sous soi, les plus fiers mamelons Se fondre et s'effacer au flanc de la montagne, Et, comme un lac, bleuir tout au fond la campagne, On s'aperçoit enfin qu'on grimperait mille ans, Tant que la chair tiendrait à vos talons sanglants, Sans approcher du ciel qui toujours se recule, Et qu'on n'est, après tout, qu'un Titan ridicule. On n'est plus dans le monde, on n'est pas dans les cieux, Et des fantômes vains dansent devant vos yeux. Le silence est profond; la chanson de la terre Ne vient pas jusqu'à vous, et la voix du tonnerre, Qui roule sous vos pieds, semble le bâillement Du Brocken, ennuyé de son désœuvrement. Votre cri, sans trouver d'écho qui le répète, S'éteint subitement sous la voûte muette; C'est un calme sinistre; on n'entend pas encor Les violes d'amour et les cithares d'or, Car le ciel est bien haut et l'échelle est petite. Votre guide, effrayé, redescend et vous quitte, Et, roulant une larme au fond de son œil bleu, La dernière des fleurs vous jette son adieu. La neige cependant descend silencieuse, Et, sous ses fils d'argent, la lune soucieuse Apparaît à côté d'un soleil sans rayons; Le ciel est tout rayé de ses pâles sillons, Et la mort, dans ses doigts, tordant ce fil qui tombe, Vous tisse un blanc linceul pour votre froide tombe.

LE PREMIER RAYON DE MAI

Hier j'étais à table avec ma chère belle, Ses deux pieds sur les miens, assis en face d'elle, Dans sa petite chambre, ainsi que dans leur nid Deux ramiers bienheureux que le bon Dieu bénit. C'était un bruit charmant de verres, de fourchettes, Comme des becs d'oiseaux picotant les assiettes, De sonores baisers et de propos joyeux. L'enfant, pour être à l'aise et régaler mes yeux, Avait ouvert sa robe, et sous la toile fine On voyait les trésors de sa blanche poitrine; Comme les seins d'Isis aux contours ronds et purs, Ses beaux seins se dressaient, étincelants et durs, Et, comme sur des fleurs des abeilles posées, Sur leurs pointes tremblaient des lumières rosées. Un rayon de soleil, le premier du printemps, Dorait, sur son col brun, de reflets éclatants Quelques cheveux follets, et, de mille paillettes D'un verre de cristal allumant les facettes, Enchâssait un rubis dans la pourpre du vin. Oh! le charmant repas! oh! le rayon divin! Avec un sentiment de joie et de bien-être Je regardais l'enfant, le verre et la fenêtre; L'aubépine de mai me parfumait le cœur, Et, comme la saison, mon âme était en fleur; Je me sentais heureux et plein de folle ivresse, De penser qu'en ce siècle, envahi par la presse, Dans ce Paris bruyant et sale à faire peur, Sous le règne fumeux des bateaux à vapeur, Malgré les députés, la Charte et les ministres, Les hommes du progrès, les cafards et les cuistres, On n'avait pas encor supprimé le soleil, Ni dépouillé le vin de son manteau vermeil; Que la femme était belle et toujours désirable, Et qu'on pouvait encor, les coudes sur la table, Auprès de sa maîtresse, ainsi qu'aux premiers jours, Célébrer le printemps, le vin et les amours.

LE LION DU CIRQUE

Tout beau, fauve grondeur, demeure dans ton antre: Il n'est pas temps encor; couche-toi sur le ventre; De ta queue aux crins roux flagelle-toi les flancs; Comme un sphinx accroupi dans les sables brûlants, Sur l'oreiller velu de tes pattes croisées, Pose ton mufle énorme, aux babines froncées, Dors et prends patience, ô lion du désert! Demain, César le veut, de ton cachot ouvert, Demain tu sauteras dans la pleine lumière, Au beau milieu du Cirque, aux yeux de Rome entière, Et de tous les côtés les applaudissements Répondront comme un chœur à tes grommèlements On te tient en réserve une vierge chrétienne, Plus blanche mille fois que la Vénus païenne; Tu pourras à loisir, de tes griffes de fer, Rayer ce dos d'ivoire et cette belle chair; Tu boiras ce sang pur, vermeil comme la rose: Ne frotte plus ton nez contre la grille close; Songe, sous ta crinière, au plaisir de ronger Un beau corps tout vivant, et de pouvoir plonger Dans le gouffre béant de ta gueule qui fume Une tête où déjà l'auréole s'allume. Le belluaire ainsi gourmande son lion, Et le lion fait trêve à sa rébellion.

Mais toi, sauvage amour, qui, la prunelle en flamme, Rugis affreusement dans l'antre de mon âme, Je n'ai pas de victime à promettre à ta faim, Ni d'esclave chrétienne à te jeter demain; Tâche de t'apaiser, ou je m'en vais te clore Dans un lieu plus profond et plus sinistre encore. A quoi bon te débattre et grincer et hurler? Le temps n'est pas venu de te démuseler. En attendant le jour de revoir la lumière, Silencieusement à l'angle d'une pierre, Ou contre les barreaux de ton noir souterrain, Aiguise le tranchant de tes ongles d'airain.

LAMENTO

Connaissez-vous la blanche tombe Où flotte avec un son plaintif L'ombre d'un if? Sur l'if, une pâle colombe, Triste et seule, au soleil couchant, Chante son chant;

Un air maladivement tendre, A la fois charmant et fatal, Qui vous fait mal, Et qu'on voudrait toujours entendre; Un air, comme en soupire aux cieux L'ange amoureux.

On dirait que l'âme éveillée Pleure sous terre à l'unisson De la chanson, Et du malheur d'être oubliée Se plaint dans un roucoulement Bien doucement.

Sur les ailes de la musique On sent lentement revenir Un souvenir; Une ombre de forme angélique Passe dans un rayon tremblant, En voile blanc.

Les belles de nuit, demi-closes, Jettent leur parfum faible et doux Autour de vous, Et le fantôme aux molles poses Murmure en vous tendant les bras: Tu reviendras?

Oh! jamais plus, près de la tombe Je n'irai, quand descend le soir Au manteau noir, Écouter la pâle colombe Chanter sur la branche de l'if Son chant plaintif!

BARCAROLLE

Dites, la jeune belle, Où voulez-vous aller? La voile ouvre son aile, La brise va souffler!

L'aviron est d'ivoire, Le pavillon de moire, Le gouvernail d'or fin; J'ai pour lest une orange, Pour voile une aile d'ange, Pour mousse un séraphin.

Dites, la jeune belle, Où voulez-vous aller? La voile ouvre son aile, La brise va souffler!

Est-ce dans la Baltique, Sur la mer Pacifique, Dans l'île de Java? Ou bien dans la Norwége, Cueillir la fleur de neige, Ou la fleur d'Angsoka?

Dites, la jeune belle, Où voulez-vous aller? La voile ouvre son aile, La brise va souffler!

Menez-moi, dit la belle, A la rive fidèle Où l'on aime toujours. --Cette rive, ma chère, On ne la connaît guère Au pays des amours.

TRISTESSE

Avril est de retour. La première des roses, De ses lèvres mi-closes, Rit au premier beau jour; La terre bienheureuse S'ouvre et s'épanouit; Tout aime, tout jouit. Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.

Les buveurs en gaîté, Dans leurs chansons vermeilles, Célèbrent sous les treilles Le vin et la beauté; La musique joyeuse, Avec leur rire clair S'éparpille dans l'air. Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.

En déshabillés blancs, Les jeunes demoiselles S'en vont sous les tonnelles Au bras de leurs galants; La lune langoureuse Argente leurs baisers Longuement appuyés. Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.

Moi, je n'aime plus rien, Ni l'homme, ni la femme, Ni mon corps, ni mon âme, Pas même mon vieux chien. Allez dire qu'on creuse, Sous le pâle gazon, Une fosse sans nom. Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.

QUI SERA ROI?

Page 1