‹ Poésies Complètes - Tome 1Chapitre 138 sur 142 · VI - L'HOMME

VI - L'HOMME

Léviathan, je vais, malgré les deux cascades Qui de tes noirs évents jaillissent en arcades, La mer qui se soulève à tes reniflements, Et les glaces du pôle et tous les éléments, Monté sur une barque entr'ouverte et disjointe, T'enfoncer dans le flanc une mortelle pointe; Car il faut un peu d'huile à ma lampe le soir, Quand le soleil s'éteint et qu'on n'y peut plus voir. Béhémot, à genoux! que je pose la charge Sur ta croupe arrondie et ton épaule large! Je ne suis pas ému de ton énormité; Je ferai de tes dents quelque hochet sculpté, Et je te couperai tes immenses oreilles, Avec leurs plis pendants, à des drapeaux pareilles, Pour en orner ma toque et gonfler mon chevet. Oiseau Rock, prête-moi la plume et ton duvet, Mon plomb saura t'atteindre, et, l'aile fracassée, Sans pouvoir achever la courbe commencée, Des sommités du ciel, à mes pieds, sur le roc, Tu tomberas tout droit orgueilleux oiseau Rock!

COMPENSATION

Il naît sous le soleil de nobles créatures Unissant ici-bas tout ce qu'on peut rêver, Corps de fer, cœur de flamme, admirables natures.

Dieu semble les produire afin de se prouver; Il prend, pour les pétrir, une argile plus douce, Et souvent passe un siècle à les parachever.

Il met, comme un sculpteur, l'empreinte de son pouce Sur leurs fronts rayonnant de la gloire des cieux, Et l'ardente auréole en gerbe d'or y pousse.

Ces hommes-là s'en vont, calmes et radieux, Sans quitter un instant leur pose solennelle, Avec l'œil immobile et le maintien des dieux.

Leur moindre fantaisie est une œuvre éternelle, Tout cède devant eux; les sables inconstants Gardent leurs pas empreints, comme un airain fidèle.

Ne leur donnez qu'un jour ou donnez-leur cent ans, L'orage ou le repos, la palette ou le glaive: Ils mèneront à bout leurs destins éclatants.

Leur existence étrange est le réel du rêve; Ils exécuteront votre plan idéal, Comme un maître savant le croquis d'un élève.

Vos désirs inconnus, sous l'arceau triomphal Dont votre esprit en songe arrondissait la voûte, Passent assis en croupe au dos de leur cheval.

D'un pied sûr, jusqu'au bout ils ont suivi la route Où, dès les premiers pas, vous vous êtes assis, N'osant prendre une branche au carrefour du doute.

De ceux-là chaque peuple en compte cinq ou six, Cinq ou six tout au plus, dans les siècles prospères, Types toujours vivants dont on fait des récits.

Nature avare, ô toi, si féconde en vipères, En serpents, en crapauds tout gonflés de venins, Si prompte à repeupler tes immondes repaires,

Pour tant d'animaux vils, d'idiots et de nains, Pour tant d'avortements et d'œuvres imparfaites, Tant de monstres impurs échappés de tes mains,

Nature, tu nous dois encor bien des poëtes!

CHINOISERIE

Ce n'est pas vous, non, madame, que j'aime, Ni vous non plus, Juliette, ni vous, Ophélia, ni Béatrix, ni même Laure la blonde, avec ses grands yeux doux.

Celle que j'aime, à présent, est en Chine; Elle demeure avec ses vieux parents, Dans une tour de porcelaine fine, Au fleuve Jaune, où sont les cormorans.

Elle a des yeux retroussés vers les tempes, Un pied petit à tenir dans la main, Le teint plus clair que le cuivre des lampes, Les ongles longs et rougis de carmin.

Par son treillis elle passe sa tête, Que l'hirondelle, en volant, vient toucher, Et, chaque soir, aussi bien qu'un poëte, Chante le saule et la fleur du pêcher.

SONNET

Pour veiner de son front la pâleur délicate, Le Japon a donné son plus limpide azur; La blanche porcelaine est d'un blanc bien moins pur Que son col transparent et ses tempes d'agate.

Dans sa prunelle humide un doux rayon éclate; Le chant du rossignol près de sa voix est dur, Et, quand elle se lève à notre ciel obscur, On dirait de la lune en sa robe d'ouate.

Ses yeux d'argent bruni roulent moelleusement; Le caprice a taillé son petit nez charmant; Sa bouche a des rougeurs de pêche et de framboise;

Ses mouvements sont pleins d'une grâce chinoise, Et près d'elle on respire autour de sa beauté Quelque chose de doux comme l'odeur du thé.

A DEUX BEAUX YEUX

Vous avez un regard singulier et charmant; Comme la lune au fond du lac qui la reflète, Votre prunelle, où brille une humide paillette, Au coin de vos doux yeux roule languissamment.

Ils semblent avoir pris ses feux au diamant; Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite, Et vos grands cils émus, de leur aile inquiète Ne voilent qu'à demi leur vif rayonnement.

Mille petits amours à leur miroir de flamme Se viennent regarder et s'y trouvent plus beaux, Et les désirs y vont rallumer leurs flambeaux.

Ils sont si transparents qu'ils laissent voir votre âme, Comme une fleur céleste au calice idéal Que l'on apercevrait à travers un cristal.

LE THERMODON

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