‹ Poésies Complètes - Tome 2Chapitre 10 sur 50 · IX

IX

Me voilà revenu de ce voyage sombre, Où l'on n'a pour flambeaux et pour astre dans l'ombre Que les yeux du hibou; Comme, après tout un jour de labourage, un buffle S'en retourne à pas lents, morne et baissant le mufle, Je vais ployant le cou.

Me voilà revenu du pays des fantômes; Mais je conserve encor, loin des muets royaumes, Le teint pâle des morts. Mon vêtement, pareil au crêpe funéraire Sur une urne jeté, de mon dos jusqu'à terre Pend au long de mon corps.

Je sors d'entre les mains d'une Mort plus avare Que celle qui veillait au tombeau de Lazare; Elle garde son bien: Elle lâche le corps, mais elle retient l'âme: Elle rend le flambeau, mais elle éteint la flamme, Et Christ n'y pourrait rien.

Je ne suis plus, hélas! que l'ombre de moi-même, Que la tombe vivante où gît tout ce que j'aime, Et je me survis seul;

Je promène avec moi les dépouilles glacées De mes illusions, charmantes trépassées Dont je suis le linceul.

Je suis trop jeune encor, je veux aimer et vivre, O Mort... et je ne puis me résoudre à te suivre Dans le sombre chemin; Je n'ai pas eu le temps de bâtir la colonne Où la Gloire viendra suspendre ma couronne; O Mort, reviens demain!

Vierge aux beaux seins d'albâtre, épargne ton poëte, Souviens-toi que c'est moi, qui le premier, t'ai faite Plus belle que le jour; J'ai changé ton teint vert en pâleur diaphane, Sous de beaux cheveux noirs j'ai caché ton vieux crâne, Et je t'ai fait la cour.

Laisse-moi vivre encor, je dirai tes louanges; Pour orner tes palais, je sculpterai des anges, Je forgerai des croix; Je ferai, dans l'église et dans le cimetière, Fondre le marbre en pleurs et se plaindre la pierre Comme au tombeau des rois!

Je te consacrerai mes chansons les plus belles: Pour toi j'aurai toujours des bouquets d'immortelles Et des fleurs sans parfum. J'ai planté mon jardin, ô Mort, avec tes arbres; L'if, le buis, le cyprès y croisent sur les marbres Leurs rameaux d'un vert brun.

J'ai dit aux belles fleurs, doux honneur du parterre, Au lis majestueux ouvrant son blanc cratère, A la tulipe d'or,

A la rose de mai que le rossignol aime, J'ai dit au dahlia, j'ai dit au chrysanthème, A bien d'autres encor:

Ne croissez pas ici! cherchez une autre terre, Frais amours du printemps; pour ce jardin austère Votre éclat est trop vif; Le houx vous blesserait de ses pointes aiguës, Et vous boiriez dans l'air le poison des ciguës, L'odeur âcre de l'if.

Ne m'abandonne pas, ô ma mère, ô Nature, Tu dois une jeunesse à toute créature, A toute âme un amour; Je suis jeune et je sens le froid de la vieillesse, Je ne puis rien aimer. Je veux une jeunesse, N'eût-elle qu'un seul jour!

Ne me sois pas marâtre, ô Nature chérie, Redonne un peu de séve à la plante flétrie Qui ne veut pas mourir; Les torrents de mes yeux ont noyé sous leur pluie Son bouton tout rongé que nul soleil n'essuie Et qui ne peut s'ouvrir.

Air vierge, air de cristal, eau, principe du monde, Terre qui nourris tout, et toi, flamme féconde, Rayon de l'œil de Dieu, Ne laissez pas mourir, vous qui donnez la vie, La pauvre fleur qui penche et qui n'a d'autre envie Que de fleurir un peu!

Étoiles, qui d'en haut voyez valser les mondes, Faites pleuvoir sur moi, de vos paupières blondes, Vos pleurs de diamant;

Lune, lis de la nuit, fleur du divin parterre, Verse-moi tes rayons, ô blanche solitaire, Du fond du firmament!

OEil ouvert sans repos au milieu de l'espace, Perce, soleil puissant, ce nuage qui passe! Que je te voie encor, Aigles, vous qui fouettez le ciel à grands coups d'ailes, Griffons au vol de feu, rapides hirondelles, Prêtez-moi votre essor!

Vents, qui prenez aux fleurs leurs âmes parfumées Et les aveux d'amour aux bouches bien-aimées; Air sauvage des monts, Encor tout imprégné des senteurs du mélèze, Brise de l'Océan où l'on respire à l'aise, Emplissez mes poumons!

Avril, pour m'y coucher, m'a fait un tapis d'herbe; Le lilas sur mon front s'épanouit en gerbe, Nous sommes au printemps. Prenez-moi dans vos bras, doux rêves du poëte, Entre vos seins polis posez ma pauvre tête Et bercez-moi longtemps.

Loin de moi, cauchemars, spectres des nuits! Les roses, Les femmes, les chansons, toutes les belles choses Et tous les beaux amours, Voilà ce qu'il me faut. Salut, ô muse antique, Muse au frais laurier vert, à la blanche tunique, Plus jeune tous les jours!

Brune aux yeux de lotus, blonde à paupière noire, O Grecque de Milet, sur l'escabeau d'ivoire Pose tes beaux pieds nus, Que d'un nectar vermeil la coupe se couronne! Je bois à ta beauté d'abord, blanche Théone, Puis aux dieux inconnus.

Ta gorge est plus lascive et plus souple que l'onde; Le lait n'est pas si pur et la pomme est moins ronde, Allons, un beau baiser! Hâtons-nous, hâtons-nous! Notre vie, ô Théone, Est un cheval ailé que le Temps éperonne; Hâtons-nous d'en user.

Chantons Io, Péan!... Mais quelle est cette femme Si pâle sous son voile? Ah! c'est toi, vieille infâme! Je vois ton crâne ras, Je vois tes grands yeux creux, prostituée immonde, Courtisane éternelle environnant le monde Avec tes maigres bras!

POÉSIES DIVERSES

1838-1845

POÉSIES DIVERSES

1838-1845

SUR UN ALBUM

Vous voulez de mes vers, reine aux yeux fiers et doux! Hélas! vous savez bien qu'avec les chiens jaloux, Les critiques hargneux, aux babines froncées, Qui traînent par lambeaux les strophes dépecées, Toute la pâle race au front jauni de fiel, Dont le bonheur d'autrui fait le deuil éternel, J'aboie à pleine gueule, et plus fort que les autres. O poëtes divins, je ne suis plus des vôtres! On m'a fait une niche où je veille tapi, Dans le bas du journal comme un dogue accroupi; Et j'ai pour bien longtemps, sur l'autel de mon âme, Renversé l'urne d'or où rayonnait la flamme. Pour moi plus de printemps, plus d'art, plus de sommeil; Plus de blonde chimère au sourire vermeil, De colombe privée, au col blanc, au pied rose, Qui boive dans ma coupe et sur mon doigt se pose. Ma poésie est morte, et je ne sais plus rien, Sinon que tout est laid, sinon que rien n'est bien. Je trouve, par état, le mal dans toute chose, Les taches du soleil, le ver de chaque rose; Triste infirmier, je vois l'ossement sous la peau, La coulisse en dedans et l'envers du rideau. Ainsi je vis.--Comment la belle Muse antique, Droite sous les longs plis de sa blanche tunique, Avec ses cheveux noirs en deux flots déroulés, Comme le firmament de fleurs d'or étoilés, Sans se blesser la plante à ces tessons de verre, Pourrait-elle descendre auprès de moi sur terre? Mais les belles toujours sont puissantes sur nous: Les lions sur leurs pieds posent leurs mufles roux. Ce que ne ferait pas la Muse aux grandes ailes, La Vierge aonienne aux grâces éternelles, Avec son doux baiser et la gloire pour prix, Vous le faites, ô reine! et dans mon cœur surpris Je sens germer les vers, et toute réjouie, S'ouvrir comme une fleur la rime épanouie!

1841.

A LA PRINCESSE BATHILDE

La cloche matinale enfin a sonné l'heure Où les pâles Wilis, qu'un jour trop vif effleure, Près du sylphe qui dort vont se glisser sans bruit Au cœur des nénufars et des belles de nuit; Giselle défaillante avec de molles poses Lentement disparaît sous son linceul de roses, Et l'on n'aperçoit plus du fantôme charmant Qu'une petite main tendue à son amant. --Alors vous paraissez, chasseresse superbe, Traînant votre velours sur le velours de l'herbe, Un sourire à la bouche, un rayon dans les yeux, Plus fraîche que l'aurore éclose au bord des cieux; Belle au regard d'azur, à la tresse dorée, Que sur ses blancs autels la Grèce eût adorée; Pur marbre de Paros, que les Grâces, en chœur, Dans leur groupe admettraient pour quatrième sœur. --De la forêt magique illuminant la voûte, Une vive clarté se répand,--et l'on doute Si le jour, qui renaît dans son éclat vermeil, Vient de votre présence ou s'il vient du soleil! Giselle meurt; Albert éperdu se relève, Et la réalité fait envoler le rêve; Mais en attraits divins, en chaste volupté, Quel rêve peut valoir votre réalité!

1845.

OUI, FORSTER, J'ADMIRAIS....

Oui, Forster, j'admirais ton oreille divine; Tu m'avais bien compris, l'éloge se devine: Qu'elle est charmante à voir sur les bandeaux moirés De tes cheveux anglais si richement dorés! Jamais Benvenuto, dieu de la ciselure, N'a tracé sur l'argent plus fine niellure, Ni dans l'anse d'un vase enroulé d'ornement D'un tour plus gracieux et d'un goût plus charmant! Épanouie au coin de la tempe bleuâtre, Elle semble, au milieu de la blancheur d'albâtre, Une fleur qui vivrait, une rose de chair, Une coquille ôtée à l'écrin de la mer! Comme en un marbre grec, elle est droite et petite, Et le moule en est pris sur celle d'Aphrodite. Bienheureux le bijou qui de ses lèvres d'or Baise son lobe rose,--et plus heureux encor Celui qui peut verser, ô faveur sans pareille! Dans les contours nacrés de sa conque vermeille, Tremblant d'émotion, pâlissant, éperdu, Un mot mystérieux, d'elle seule entendu!

1841.

PRIÈRE

Comme un ange gardien prenez-moi sous votre aile; Tendez, en souriant et daignant vous pencher, A ma petite main votre main maternelle, Pour soutenir mes pas et me faire marcher!

Car Jésus le doux maître, aux célestes tendresses, Permettait aux enfants de s'approcher de lui; Comme un père indulgent il souffrait leurs caresses, Et jouait avec eux sans témoigner d'ennui.

O vous qui ressemblez à ces tableaux d'église Où l'on voit, sur fond d'or, l'auguste Charité Préservant de la faim, préservant de la bise Un groupe frais et blond dans sa robe abrité;

Comme le nourrisson de la mère divine, Par pitié, laissez-moi monter sur vos genoux, Moi pauvre jeune fille, isolée, orpheline, Qui n'ai d'espoir qu'en Dieu, qui n'ai d'espoir qu'en vous!

A UNE JEUNE ITALIENE

Février grelottait blanc de givre et de neige; La pluie, à flots soudains, fouettait l'angle des toits; Et déjà tu disais:--O mon Dieu! quand pourrai-je Aller cueillir enfin la violette au bois?

Notre ciel est pleureur, et le printemps de France, Frileux comme l'hiver, s'assied près des tisons; Paris est dans la boue au beau mois où Florence Égrène ses trésors sous l'émail des gazons.

Vois, les arbres noircis contournent leurs squelettes; Ton âme s'est trompée à sa douce chaleur: Tes yeux bleus sont encor les seules violettes, Et le printemps ne rit que sur ta joue en fleur!

1843.

A TROIS PAYSAGISTES

SALON DE 1839

C'est un bonheur pour nous, hommes de la critique, Qui, le collier au cou, comme l'esclave antique, Sans trêve et sans repos, dans le moulin banal Tournons aveuglément la meule du journal, Et qui vivons perdus dans un désert de plâtre, N'ayant d'autre soleil qu'un lustre de théâtre; Qu'un grand paysagiste, un poëte inspiré, Au feuillage abondant, au beau ciel azuré, Déchire d'un rayon la nuit qui nous inonde Et nous fasse un portrait de la beauté du monde, Pour nous montrer qu'il est encor loin des cités, Malgré les feuilletons, de sévères beautés Que du livre de Dieu la main de l'homme efface; De l'air, de l'eau, du ciel, des arbres, de l'espace, Et des prés de velours, qu'avril étoile encor De paillettes d'argent et d'étincelles d'or. --Enfants déshérités, hélas! sans la peinture, Nous pourrions oublier notre mère nature; Nous pourrions, assourdis du vain bourdonnement Que fait la presse autour de tout événement, Le cœur envenimé de futiles querelles, Perdre le saint amour des choses éternelles, Et ne plus rien comprendre à l'antique beauté, A la forme, manteau sur le monde jeté, Comme autour d'une vierge une souple tunique, Ne voilant qu'à demi sa nudité pudique!

Merci donc, ô vous tous, artistes souverains! Amants des chênes verts et des rouges terrains, Que Rome voit errer dans sa morne campagne, Dessinant un arbuste, un profil de montagne, Et qui nous rapportez la vie et le soleil Dans vos toiles qu'échauffe un beau reflet vermeil! Sans sortir, avec vous nous faisons des voyages, Nous errons, à Paris, dans mille paysages; Nous nageons dans les flots de l'immuable azur, Et vos tableaux, faisant une trouée au mur, Sont pour nous comme autant de fenêtres ouvertes, Par où nous regardons les grandes plaines vertes, Les moissons d'or, le bois que l'automne a jauni, Les horizons sans borne et le ciel infini!

Ainsi nous vous voyons, austères solitudes, Ou l'âme endort sa peine et ses inquiétudes! _Grottes de Cervara_, que d'un pinceau certain Creusa profondément le sévère Bertin, Ainsi nous vous voyons avec vos blocs rougeâtres Aux flancs tout lézardés, où les chèvres des pâtres Se pendent à midi sous le soleil ardent, Sans trouver un bourgeon à ronger de la dent, Avec votre chemin poudroyant de lumière, De son ruban crayeux rayant le sol de pierre, Bien rarement foulé par le talon humain, Et se perdant au fond parmi le champ romain. --Les grands arbres fluets, au feuille sobre et rare. A peine noircissant leurs pieds d'une ombre avare, Montent comme la flèche et vont baigner leur front Dans la limpidité du ciel clair et profond; Comme s'ils dédaignaient les plaisirs de la terre, Pour cacher une nymphe ils manquent de mystère, Leurs branches, laissant trop filtrer d'air et de jour, Éloignent les désirs et les rêves d'amour; Sous leur grêle ramure un maigre anachorète Pourrait seul s'abriter et choisir sa retraite.

Nulle fleur n'adoucit cette sévérité; Nul ton frais ne se mêle à la fauve clarté; Des blessures du roc, ainsi que des vipères Qui sortent à demi le corps de leurs repaires, De pâles filaments d'un aspect vénéneux S'allongent au soleil en enlaçant leurs nœuds; Et l'oiseau pour sa soif n'a d'autre eau que les gouttes.-- Pleurs amers du rocher,--qui suintent des voûtes. Cependant ce désert a de puissants attraits Que n'ont point nos climats et nos sites plus frais. Où l'ombrage est opaque, où dans des vagues d'herbes Nagent à plein poitrail les génisses superbes: C'est que l'œil éternel brille dans ce ciel bleu, Et que l'homme est si loin qu'on se sent près de Dieu.

O mère du génie! ô divine nourrice! Des grands cœurs méconnus pâle consolatrice, Solitude! qui tends tes bras silencieux Aux ennuyés du monde, aux aspirants des cieux, Quand pourrai-je avec toi, comme le vieil ermite, Sur le livre pencher ma tête qui médite!

Plus loin c'est Aligny, qui, le crayon en main, Comme Ingres le ferait pour un profil humain, Recherche l'idéal et la beauté d'un arbre, Et cisèle au pinceau sa peinture de marbre. Il sait, dans la prison d'un rigide contour, Enfermer des flots d'air et des torrents de jour, Et dans tous ses tableaux, fidèle au nom qu'il signe, Sculpteur athénien, il caresse la ligne, Et, comme Phidias le corps de sa Vénus, Polit avec amour le flanc des rochers nus.

Voici la _Madeleine_.--Une dernière étoile Luit comme une fleur d'or sur la céleste toile: La grande repentie, au fond de son désert, En extase, à genoux, écoute le concert Que dès l'aube lui donne un orchestre angélique, Avec le kinnar juif et le rebec gothique. Un rayon curieux, perçant le dôme épais, Où les petits oiseaux dorment encore en paix, Allume une auréole aux blonds cheveux des anges, Illuminés soudain de nuances étranges, Tandis que leur tunique et le bout de leurs pieds Dans l'ombre du matin sont encore noyés.

--Fauve et le teint hâlé comme Cérès la blonde, La campagne de Rome, embrasée et féconde, En sillons rutilants jusques à l'horizon Roule l'océan d'or de sa riche _moisson_. Comme d'un encensoir la vapeur embaumée, Dans le lointain tournoie et monte une fumée, Et le ciel est si clair, si cristallin, si pur, Que l'on voit l'infini derrière son azur. Au-devant, près d'un mur réticulaire, en briques, Sont quelques laboureurs dans des poses antiques, Avec leur chien couché, haletant de chaleur, Cherchant contre le sol un reste de fraîcheur; Un groupe simple et beau dans sa grâce tranquille, Que Poussin avoûrait et qu'eût aimé Virgile.

Mais voici que le soir du haut des monts descend: L'ombre devient plus grise et va s'élargissant; Le ciel vert a des tons de citron et d'orange. Le couchant s'amincit et va plier sa frange, La cigale se tait, et l'on n'entend de bruit Que le soupir de l'eau qui se divise et fuit. Sur le monde assoupi les heures taciturnes Tordent leurs cheveux bruns mouillés des pleurs nocturnes A peine reste-t-il assez de jour pour voir, Corot, ton nom modeste écrit dans un coin noir.

Nous voici replongés dans la brume et la pluie, Sur un pavé de boue et sous un ciel de suie, Ne voyant plus, au lieu de ces beaux horizons, Que des angles de murs ou des toits de maisons; Le vent pleure, la nuit s'étoile de lanternes, Les ruisseaux miroitants lancent des reflets ternes, Partout des bruits de char, des chants, des voix, des cris. Blonde Italie, adieu!--Nous sommes à Paris!

1839.

FATUITÉ

Je suis jeune; la pourpre en mes veines abonde; Mes cheveux sont de jais et mes regards de feu, Et, sans gravier ni toux, ma poitrine profonde Aspire à pleins poumons l'air du ciel, l'air de Dieu.

Aux vents capricieux qui soufflent de Bohème, Sans les compter, je jette et mes nuits et mes jours, Et, parmi les flacons, souvent l'aube au teint blême M'a surpris dénouant un masque de velours.

Plus d'une m'a remis la clef d'or de son âme, Plus d'une m'a nommé son maître et son vainqueur, J'aime, et parfois un ange avec un corps de femme Le soir descend du ciel pour dormir sur mon cœur.

On sait mon nom; ma vie est heureuse et facile: J'ai plusieurs ennemis et quelques envieux; Mais l'amitié chez moi toujours trouve un asile. Et le bonheur d'autrui n'offense pas mes yeux.

1843.

LES MATELOTS

Sur l'eau bleue et profonde Nous allons voyageant, Environnant le monde D'un sillage d'argent, Des îles de la Sonde, De l'Inde au ciel brûlé, Jusqu'au pôle gelé...

Les petites étoiles Montrent de leur doigt d'or De quel côté les voiles Doivent prendre l'essor; Sur nos ailes de toiles, Comme de blancs oiseaux, Nous effleurons les eaux.

Nous pensons à la terre Que nous fuyons toujours A notre vieille mère, A nos jeunes amours; Mais la vague légère Avec son doux refrain Endort notre chagrin.

Le laboureur déchire Un sol avare et dur; L'éperon du navire Ouvre nos champs d'azur, Et la mer sait produire, Sans peine ni travail, La perle et le corail.

Existence sublime! Bercés par notre nid, Nous vivons sur l'abîme Au sein de l'infini, Des flots rasant la cime, Dans le grand désert bleu Nous marchons avec Dieu!

1841.

LA FUITE

KADIDJA.

Au firmament sans étoile, La lune éteint ses rayons; La nuit nous prête son voile; Fuyons! fuyons!

AHMED.

Ne crains-tu pas la colère De tes frères insolents, Le désespoir de ton père, De ton père aux sourcils blancs?

KADIDJA.

Que m'importent mépris, blâme, Dangers, malédictions! C'est dans toi que vit mon âme. Fuyons! fuyons!

AHMED.

Le cœur me manque; je tremble, Et, dans mon sein traversé, De leur kandjar il me semble Sentir le contact glacé!

KADIDJA.

Née au désert, ma cavale Sur les blés, dans les sillons, Volerait, des vents rivale. Fuyons! fuyons!

AHMED.

Au désert infranchissable, Sans parasol, pour jeter Un peu d'ombre sur la table, Sans tente pour m'abriter...

KADIDJA.

Mes cils te feront de l'ombre, Et, la nuit, nous dormirons Sous mes cheveux, tente sombre. Fuyons! fuyons!

AHMED.

Si le mirage illusoire Nous cachait le vrai chemin, Sans vivres, sans eau pour boire, Tous deux nous mourrions demain.

KADIDJA.

Sous le bonheur mon cœur ploie; Si l'eau manque aux stations, Bois les larmes de ma joie. Fuyons! fuyons!

1845.

GAZHEL

Dans le bain, sur les dalles, A mon pied négligent J'aime à voir des sandales De cuir jaune et d'argent. En quittant ma baignoire, Il me plaît qu'une noire Fasse mordre à l'ivoire Mes cheveux, manteau brun, Et, versant l'eau de rose, Sur mon sein qu'elle arrose, Comme l'aube et la rose, Mêle perle et parfum.

J'aime aussi l'odeur fine De la fleur des Houris; Sur un plat de la Chine Des sorbets d'ambre gris, L'opium, ciel liquide, Poison doux et perfide, Qui remplit l'âme vide D'un bonheur étoilé: Et, sur l'eau qui réplique, Un doux bruit de musique S'échappant d'un caïque De falots constellé.

J'aime un fez écarlate De sequins bruissant, Où partout l'or éclate, Où reluit le croissant. L'arbre en fleur où se pose L'oiseau cher à la rose, La fontaine où l'eau cause, Tout me plaît tour à tour; Mais, au ciel et sur terre, Le trésor que préfère Mon cœur jeune et sincère. C'est amour pour amour!

1845.

DANS UN BAISER, L'ONDE.....

Dans un baiser, l'onde au rivage Dit ses douleurs; Pour consoler la fleur sauvage, L'aube a des pleurs; Le vent du soir conte sa plainte Au vieux cyprès, La tourterelle au térébinthe Ses longs regrets.

Aux flots dormants, quand tout repose, Hors la douleur, La lune parle, et dit la cause De sa pâleur. Ton dôme blanc, Sainte-Sophie, Parle au ciel bleu, Et, tout rêveur, le ciel confie Son rêve à Dieu.

Arbre ou tombeau, colombe ou rose, Onde ou rocher, Tout, ici-bas, a quelque chose Pour s'épancher... Moi, je suis seule, et rien au monde Ne me répond, Rien que ta voix morne et profonde, Sombre Hellespont!

1845.

SULTAN MAHMOUD

Dans mon harem se groupe, Comme un bouquet Débordant d'une coupe Sur un banquet, Tout ce que cherche ou rêve, D'opium usé, En son ennui sans trêve, Un cœur blasé;

Mais tous ces corps sans âmes Plaisent un jour. Hélas! j'ai six cents femmes, Et pas d'amour!

La biche et l'antilope, J'ai tout ici, Asie, Afrique, Europe, En raccourci; Teint vermeil, teint d'orange, OEil noir ou bleu, Le charmant et l'étrange, De tout un peu;

Mais tous ces corps sans âmes Plaisent un jour... Hélas! j'ai six cents femmes, Et pas d'amour!

Ni la vierge de Grèce, Marbre vivant; Ni la fauve négresse, Toujours rêvant; Ni la vive Française, A l'air vainqueur; Ni la plaintive Anglaise, N'ont pris mon cœur!

Tous ces beaux corps sans âmes Plaisent un jour... Hélas! j'ai six cents femmes, Et pas d'amour!

1845.

LE PUITS MYSTÉRIEUX

A travers la forêt de folles arabesques Que le doigt du sommeil trace au mur de mes nuits, Je vis, comme l'on voit les Fortunes des fresques, Un jeune homme penché sur la bouche d'un puits.

Il jetait, par grands tas, dans cette gueule noire Perles et diamants, rubis et sequins d'or, Pour faire arriver l'eau jusqu'à sa lèvre, et boire; Mais le flot flagellé ne montait pas encor.

Hélas! que d'imprudents s'en vont aux puits sans corde, Sans urne pour puiser le cristal souterrain, Enfouir leur trésor afin que l'eau déborde, Comme fit le corbeau dans le vase d'airain!

Hélas! et qui n'a pas, épris de quelque femme, Pour faire monter l'eau du divin sentiment, Jeté l'or de son cœur au puits sans fond d'une âme, Sur l'abîme muet penché stupidement!

1840.