L'ONDINE ET LE PÊCHEUR
Tous les jours, écartant les roseaux et les branches, Près du fleuve où j'habite un pêcheur vient s'asseoir, --Car sous l'onde il a vu glisser des formes blanches,-- Et reste là rêveur, du matin jusqu'au soir.
L'air frémit, l'eau soupire et semble avoir une âme; Un œil bleu s'ouvre et brille au cœur des nénufars; Un poisson se transforme et prend un corps de femme, Et des bras amoureux, et de charmants regards.
«Pêcheur, suis-moi; je t'aime. Tu seras roi des eaux, Avec un diadème D'iris et de roseaux!
Perçant sous l'eau dormante, Des joncs la verte mante, Auprès de ton amante Plonge sans t'effrayer:
A l'autel de rocailles, Prêt pour nos fiançailles, Un prêtre à mains d'écailles Viendra nous marier.
Pêcheur, suis-moi; je t'aime. Tu seras roi des eaux, Avec un diadème D'iris et de roseaux!»
Et déjà le pêcheur a mis le pied dans l'onde Pour suivre le fantôme au regard fascinant: L'eau murmure, bouillonne et devient plus profonde, Et sur lui se ferme en tournant...
«De ma bouche bleuâtre, Viens, je veux t'embrasser, Et de mes bras d'albâtre T'enlacer, Te bercer, Te presser!
Sous les eaux, de sa flamme L'amour sait m'embraser. Je veux, buvant ton âme, D'un baiser M'apaiser, T'épuiser!...»
1841.
J'AI TOUT DONNÉ POUR RIEN
Or çà, la belle fille, Ouvrez cette mantille, C'est trop de cruauté; Faites-nous cette joie Que pleinement on voie Toute votre beauté.
Apprenez-le, mignonne, Quand le bon Dieu vous donne Un corps aussi parfait, C'est afin qu'on le sache, Et c'est péché qu'on cache Le présent qu'il a fait.
Aime-moi, je suis riche Comme un joueur qui triche, Comme un juif usurier: On peut m'aimer sans honte, La couronne de comte Rayonne à mon cimier.
Je suis, comme doit faire Tout fils de noble père, Les usages anciens: On m'encense à ma place, Mon prêtre, avant la chasse, Dit la messe à mes chiens.
J'ai de beaux équipages, Des valets et des pages A n'en savoir le nom: J'ai des vassaux sans nombre Qui vont baisant mon ombre Et portent mon pennon.
Soupèse un peu, la belle, Cette lourde escarcelle, Hé bien, elle est à toi! Je veux que ma maîtresse Fasse envie, en richesse, A la femme d'un roi.
Tu rejettes mes offres? Allons, vide tes coffres, Argentier de Satan! Fais vite, ou je dépêche, Juif, ta carcasse sèche Au diable qui l'attend.
Des robes qu'on déploie, De velours ou de soie, Quelle est celle à ton goût? Ces riches pendeloques, Qu'entre les doigts tu choques, Prends, je te donne tout:
Colliers, dont chaque maille, De cent couleurs s'émaille, Magnifiques habits, Beaux satins, fines toiles, Brocarts semés d'étoiles, Diamants et rubis!
Oui, pour t'avoir, la belle, Si tu fais la rebelle, J'engagerais mon bien... --Merci, mon gentilhomme, Reprenez votre somme, J'ai tout donné pour rien.
1833.
A DES AMIS QUI PARTAIENT
SONNET
Vous partez, chers amis; la brise ride l'onde, Un beau reflet ambré dore le front du jour; Comme un sein virginal sous un baiser d'amour, La voile sous le vent palpite et se fait ronde.
Une écume d'argent brode la vague blonde, La rive fuit.--Voici Mante et sa double tour, Puis cent autres clochers qui filent tour à tour; Puis Rouen la gothique et l'Océan qui gronde.
Au dos du vieux lion, terreur des matelots, Vous allez confier votre barque fragile, Et flatter de la main sa crinière de flots.
Horace fit une ode au vaisseau de Virgile: Moi, j'implore pour vous, dans ces quatorze vers, Les faveurs de Thétis, la déesse aux yeux verts.
1842.
AMBITION
SONNET
Poëte, dans les cœurs mettre un écho sonore, Remuer une foule avec ses passions, Écrire sur l'airain ses moindres actions, Faire luire son nom sur tous ceux qu'on adore;
Courir en quatre pas du couchant à l'aurore, Avoir un peuple fait de trente nations, Voir la terre manquer à ses ambitions, Être Napoléon, être plus grand encore!
Que sais-je? être Shakspeare, être Dante, être Dieu! Quand on est tout cela, tout cela, c'est bien peu: Le monde est plein de vous, le vide est dans votre âme...
Mais qui donc comblera l'abîme de ton cœur? Que veux-tu qu'on y jette, ô poëte! ô vainqueur? --Un mot d'amour tombé d'une bouche de femme!
1844.
ESPAÑA
1845
ESPAÑA
1845
DÉPART
Avant d'abandonner à tout jamais ce globe, Pour aller voir là-haut ce que Dieu nous dérobe, Et de faire à mon tour au pays inconnu Ce voyage dont nul n'est encor revenu, J'ai voulu visiter les cités et les hommes, Et connaître l'aspect de ce monde où nous sommes. Depuis mes jeunes ans d'un grand désir épris, J'étouffais à l'étroit dans ce vaste Paris; Une voix me parlait et me disait:--«C'est l'heure; «Va, déracine-toi du seuil de ta demeure, «L'arbre pris par le pied, le minéral pesant, «Sont jaloux de l'oiseau, sont jaloux du passant; «Et puisque Dieu t'a fait de nature mobile, «Qu'il t'a donné la vie, et le sang et la bile, «Pourquoi donc végéter et te cristalliser «A regarder les jours sous ton arche passer? «Il est au monde, il est des spectacles sublimes, «Des royaumes qu'on voit en gravissant les cimes, «De noirs Escurials, mystérieux granits, «Et de bleus océans, visibles infinis. «Donc, sans t'en rapporter à son image ronde, «Par toi-même connais la figure du monde.» Tout bas à mon oreille ainsi la voix chantait, Et le désir ému dans mon cœur palpitait.
Comme au jour du départ on voit parmi les nues Tournoyer et crier une troupe de grues, Mes rêves palpitants, prêts à prendre leur vol, Tournoyaient dans les airs et dédaignaient le sol; Au colombier, le soir, ils rentraient à grand'peine, Et, des hôtes pensifs qui hantent l'âme humaine, Il ne s'asseyait plus à mon triste foyer Que l'ennui, ce fâcheux qu'on ne peut renvoyer!
L'amour aux longs tourments, aux plaisirs éphémères, L'art et la fantaisie aux fertiles chimères, L'entretien des amis et les chers compagnons Intimes dont souvent on ignore les noms, La famille sincère où l'âme se repose, Ne pouvaient plus suffire à mon esprit morose; Et sur l'âpre rocher où descend le vautour Je me rongeais le foie en attendant le jour. Je sentais le désir d'être absent de moi-même; Loin de ceux que je hais et loin de ceux que j'aime, Sur une terre vierge et sous un ciel nouveau, Je voulais écouter mon cœur et mon cerveau, Et savoir, fatigué de stériles études, Quels baumes contenait l'urne des solitudes, Quels mots balbutiait avec ses bruits confus, Dans la rumeur des flots et des arbres touffus, La nature, ce livre où la plume divine Écrit le grand secret que nul œil ne devine!
Je suis parti, laissant sur le seuil inquiet, Comme un manteau trop vieux que l'on quitte à regret Cette lente moitié de la nature humaine, L'habitude au pied sûr qui toujours y ramène, Les pâles visions, compagnes de mes nuits, Mes travaux, mes amours et tous mes chers ennuis. La poitrine oppressée et les yeux tout humides, Avant d'être emporté par les chevaux rapides, J'ai retourné la tête à l'angle du chemin, Et j'ai vu, me faisant des signes de la main, Comme un groupe plaintif d'amantes délaissées, Sur la porte debout ma vie et mes pensées. Hélas! que vais-je faire et que vais-je chercher? L'horizon charme l'œil: à quoi bon le toucher? Pourquoi d'un pied réel fouler les blondes grèves Et les rivages d'or de l'univers des rêves? Poëte, tu sais bien que la réalité A besoin, pour couvrir sa triste nudité, Du manteau que lui file à son rouet d'ivoire L'imagination, menteuse qu'il faut croire; Que tout homme en son cœur porte son Chanaan, Et son Eldorado par delà l'Océan. N'as-tu pas dans tes mains assez crevé de bulles, De rêves gonflés d'air et d'espoirs ridicules? Plongeur, n'as-tu pas vu sous l'eau du lac d'azur Les reptiles grouiller dans le limon impur? L'objet le plus hideux, que le lointain estompe, Prend une belle forme où le regard se trompe. Le mont chauve et pelé doit à l'éloignement Les changeantes couleurs de son beau vêtement; Approchez, ce n'est plus que rocs noirs et difformes, Escarpements abrupts, entassements énormes, Sapins échevelés, broussailles aux poils roux, Gouffres vertigineux et torrents en courroux. Je le sais, je le sais. Déception amère! Hélas! j'ai trop souvent pris au vol ma chimère! Je connais quels replis terminent ces beaux corps, Et la sirène peut m'étaler ses trésors: A travers sa beauté je vois, sous les eaux noires, Frétiller vaguement sa queue et ses nageoires. Aussi ne vais-je pas, de vains mots ébloui, Chercher sous d'autres cieux mon rêve épanoui; Je ne crois pas trouver devant moi, toutes faites, Au coin des carrefours les strophes des poëtes, Ni pouvoir en passant cueillir à pleines mains Les fleurs de l'idéal aux chardons des chemins. Mais je suis curieux d'essayer de l'absence, Et de voir ce que peut cette sourde puissance; Je veux savoir quel temps, sans être enseveli, Je flotterai sur l'eau qui ne garde aucun pli, Et dans combien de jours, comme un peu de fumée, Des cœurs éteints s'envole une mémoire aimée.
Le voyage est un maître aux préceptes amers; Il vous montre l'oubli dans les cœurs les plus chers, Et vous prouve,--ô misère et tristesse suprême!-- Qu'ingrat à votre tour, vous oubliez vous-même! Pauvre atome perdu, point dans l'immensité, Vous apprenez ainsi votre inutilité. Votre départ n'a rien dérangé dans le monde; Déjà votre sillon s'est refermé sur l'onde. Oublié par les uns, aux autres inconnu, Dans des lieux ou jamais votre nom n'est venu, Parmi des yeux distraits et des visages mornes, Vous allez sur la terre et sur la mer sans bornes. Par l'absence à la mort vous vous accoutumez. Cependant l'araignée à vos volets fermés Suspend sa toile ronde, et la maison déserte Semble n'avoir plus d'âme et pleurer votre perte, Et le chien qui s'ennuie et voudrait vous revoir Au détour du chemin va hurler chaque soir.
1841.
LE PIN DES LANDES
On ne voit en passant par les Landes désertes, Vrai Saharah français, poudré de sable blanc, Surgir de l'herbe sèche et des flaques d'eaux vertes D'autre arbre que le pin avec sa plaie au flanc;
Car, pour lui dérober ses larmes de résine, L'homme, avare bourreau de la création, Qui ne vit qu'aux dépens de ceux qu'il assassine, Dans son tronc douloureux ouvre un large sillon!
Sans regretter son sang qui coule goutte à goutte, Le pin verse son baume et sa séve qui bout, Et se tient toujours droit sur le bord de la route, Comme un soldat blessé qui veut mourir debout.
Le poëte est ainsi dans les Landes du monde; Lorsqu'il est sans blessure, il garde son trésor. Il faut qu'il ait au cœur une entaille profonde Pour épancher ses vers, divines larmes d'or!
1840.