II
HÉLÈNE
COUPLETS
1
Je crois ouïr dans les bois Une voix, Le vent me parle à l'oreille, La fleur me dit ses secrets Les plus frais, Et le ramier me conseille; Ah! c'est mon cœur qui s'éveille!
2
Je me sens une langueur Dans le cœur, Je deviens pâle ou vermeille, Gaie ou rêveuse en un jour Tour à tour, Un songe éblouit ma veille, Ah! c'est mon cœur qui s'éveille!
1854.
NATIVITÉ
Au vieux palais des Tuileries, Chargé déjà d'un grand destin, Parmi le luxe et les féeries Un Enfant est né ce matin.
Aux premiers rayons de l'aurore, Dans les rougeurs de l'Orient, Quand la ville dormait encore, Il est venu, frais et riant,
Faisant oublier à sa mère Les croix de la maternité, Et réalisant la chimère Du pouvoir et de la beauté.
Les cloches à pleines volées Chantent aux quatre points du ciel; Joyeusement leurs voix ailées Disent aux vents: Noël, Noël!
Et le canon des Invalides, Tonnerre mêlé de rayons, Fait partout aux foules avides Compter ses détonations.
Au bruit du fracas insolite Qui fait trembler son piédestal, S'émeut le glorieux stylite Sur son bronze monumental.
Les aigles du socle s'agitent, Essayant de prendre leur vol, Et leurs ailes d'airain palpitent Comme au jour de Sébastopol.
Mais ce n'est pas une victoire Que chantent cloches et canons, Sur l'Arc de Triomphe, l'Histoire Ne sait plus où graver des noms!
C'est un Jésus à tête blonde Qui porte en sa petite main, Pour globe bleu la paix du monde, Et le bonheur du genre humain.
Sa crèche est faite en bois de rose, Ses rideaux sont couleur d'azur; Paisible en sa conque il repose, Car: Fluctuat nec mergitur.
Sur lui la France étend son aile; A son nouveau-né, pour berceau, Délicatesse maternelle, Paris a prêté son vaisseau.
Qu'un bonheur fidèle accompagne L'Enfant impérial qui dort, Blanc comme les jasmins d'Espagne, Blond comme les abeilles d'or!
Oh! quel avenir magnifique Pour son enfant a préparé Le Napoléon pacifique, Par le vœu du peuple sacré!
Jamais les discordes civiles N'y feront, pour des plans confus, Sur l'inégal pavé des villes Des canons sonner les affûts.
Car la France, Reine avouée Parmi les peuples, a repris Le nom de «France la louée,» Que lui donnaient les vieux écrits.
Futur César, quelles merveilles Surprendront tes yeux éblouis, Que cherchaient en vain dans leurs veilles François, Henri-Quatre et Louis!
A ton premier regard, le Louvre, Profil toujours inachevé, En perspective se découvre; Tu verras ce qu'on a rêvé!
Paris, l'égal des Babylones, Dentelant le manteau des cieux De dômes, de tours, de pylônes, Entassement prodigieux,
Au centre d'une roue immense De chemins de fer rayonnants, Où tout finit et tout commence, Mecque des peuples bourdonnants!
Civilisation géante, Oh! quels miracles tu feras Dans la cité toujours béante Avec l'acier de tes cent bras!
Isis, laissant lever ses voiles, N'aura plus de secrets pour nous, La Paix, au front cerclé d'étoiles, Bercera l'Art sur ses genoux;
L'Ignorance, aux longues oreilles, Bouchant ses yeux pour ne pas voir, Devant ces splendeurs non pareilles Se verra réduite à savoir;
Et Toi, dans l'immensité sombre, Avec un respect filial, Au milieu des soleils sans nombre Cherche au ciel l'astre impérial;
Suis bien le sillon qu'il te marque, Et vogue, fort du souvenir, Dans ton berceau devenu barque Sur l'océan de l'avenir!
16 mars 1856, midi.
LES JOYEUSETÉS DU TRÉPAS
De son destrier qui se cabre Il jette à bas le chevalier, Qu'il pousse à la danse macabre En retournant le sablier.
Avec un crâne joue aux quilles Aux tonnelles des cabarets, Du boîteux casse les béquilles, Du coureur coupe les jarrets!
Pour modèle offrant son squelette, Pose en vernis dans l'atelier. Arrache au peintre sa palette, Fier comme Job sur son fumier!
Pousse une botte au maître d'armes, --Botte secrète et bien à fond,-- Prend l'enfant à la mère en larmes, Ote sa marotte au bouffon;
Avec le camail du chanoine Encadre son masque camus, S'asseoit dans la stalle du moine Dont il interrompt l'Oremus.
Pour s'y mettre il chasse du trône L'Empereur tout pâle d'effroi, Et pose sur son crâne jaune La couronne arrachée au roi.
Malgré les clefs et la tiare Il prend le Pape au Vatican, Et, railleur, au ballet bizarre Il lui fait danser le cancan!
1857.
CHANSON A BOIRE
A Bacchus, biberon insigne, Crions: «Masse!» et chantons en chœur: Vive le pur sang de la vigne Qui sort des grappes qu'on trépigne! Vive ce rubis en liqueur!
Nous autres prêtres de la treille, Du vin nous portons les couleurs. Notre fard est dans la bouteille Qui nous fait la trogne vermeille Et sur le nez nous met des fleurs.
Honte à qui d'eau claire se mouille Au lieu de boire du vin frais. Devant les brocs qu'il s'agenouille! Ou soit mué d'homme en grenouille Et barbotte dans les marais!
1863.
LES RODEURS DE NUIT
Minuit résonne au beffroi sombre; Débauchés, voleurs et hiboux, Peuple furtif qu'éveille l'ombre, Joyeusement quittent leurs trous.
On voit courir aux aventures Les gentilshommes de la nuit. Les bourgeois, sous leurs couvertures, Se blottissent, tremblant au bruit.
Ce sont des duels sous les lanternes, Des cris de ribaudes qu'on bat, Des pots cassés dans les tavernes, Et des chants, échos du sabbat.
.... Tout se tait.--La patrouille passe, Rhythmant son pas sur le pavé. Le noir essaim fuit dans l'espace.... Le matin honnête est levé!
1864.
LE PROFIL PERDU
STANCES SUR UNE AQUARELLE DE LA PRINCESSE M***
Qu'elle me plaît, en son costume antique, Cette beauté, blanche sur un fond noir, Rêve d'amour qu'un pinceau poétique Cache à demi, pour mieux la faire voir!
On n'aperçoit de toute la figure Qu'un bras superbe et qu'un profil perdu; Mais si charmant, si parfait, qu'on augure Bien des trésors dans ce sous-entendu!
Un lourd chignon baigne la nuque blonde, Flots d'or où luit un peigne en diamants; Vénus ainsi, dut, au sortir de l'onde, Tordre et nouer ses cheveux écumants.
A l'art exquis, s'ajoute le mystère, Le Sphynx coquet irrite le désir, Mais il dit tout en paraissant se taire; S'il se tournait, nous mourrions de plaisir!
22 mai 1865.
A ERNEST HÉBERT
SUR SON TABLEAU
LE BANC DE PIERRE
Au fond du parc, dans une ombre indécise, Il est un banc, solitaire et moussu, Où l'on croit voir la Rêverie assise, Triste et songeant à quelque amour déçu. Le souvenir dans les arbres murmure, Se racontant les bonheurs expiés, Et, comme un pleur, de la grêle ramure Une feuille tombe à vos pieds.
Ils venaient là, beau couple qui s'enlace, Aux yeux jaloux tous deux se dérobant, Et réveillaient, pour s'asseoir à sa place, Le clair de lune endormi sur le banc. Ce qu'ils disaient, la maîtresse l'oublie; Mais l'amoureux, cœur blessé, s'en souvient, Et, dans le bois, avec mélancolie, Au rendez-vous, tout seul, revient.
Pour l'œil qui sait voir les larmes des choses, Ce banc désert regrette le passé, Les longs baisers et le bouquet de roses, Comme un signal à son angle placé. Sur lui la branche à l'abandon retombe, La mousse est jaune et la fleur sans parfum; La pierre grise a l'aspect de la tombe Qui recouvre l'amour défunt!....
1865.
TRADUCTION LITTÉRALE
Des fragments en vers qui se trouvent dans