‹ Poésies Complètes - Tome 2Chapitre 37 sur 50 · L'IMPASSIBLE

L'IMPASSIBLE

SONNET

La Satiété dort au fond de vos grands yeux; En eux plus de désirs, plus d'amour, plus d'envie; Ils ont bu la lumière, ils ont tari la vie, Comme une mer profonde où s'absorbent les cieux.

Sous leur bleu sombre on lit le vaste ennui des Dieux, Pour qui toute chimère est d'avance assouvie, Et qui, sachant l'effet dont la cause est suivie, Mélangent au présent l'avenir déjà vieux.

L'infini s'est fondu dans vos larges prunelles, Et devant ce miroir qui ne réfléchit rien, L'Amour découragé s'asseoit, fermant ses ailes.

Vous, cependant, avec un calme olympien, Comme la Mnémosyne, à son socle accoudée, Vous poursuivez, rêveuse, une impossible idée.

Chamarande, juillet 1866.

A L. SEXTIUS

ODE IV: TRADUITE D'HORACE

L'âpre hiver se dissipe aux souffles printaniers, La barque oisive aux flots se livre; L'étable et l'âtre enfin lâchent leurs prisonniers Et le pré n'est plus blanc de givre. Sous la lune déjà Vénus conduit le chœur; Aux Nymphes les Grâces décentes, Se mêlent dans la ronde, et Vulcain, plein d'ardeur, Souffle les forges rougissantes. C'est le temps d'entourer son front de myrtes verts Ou de fleurs qu'avril renouvelle, Et d'immoler à Faune, aux bois d'ombre couverts, Le bouc ou, s'il lui plaît, l'agnelle. La pâle mort, d'un pied égal, heurte taudis Et palais.--O Sextius, songe Combien les longs espoirs sont à l'homme interdits La nuit et les Mânes--mensonge, Et la cour de Pluton te réclament. Là-bas Les dés ne font plus de monarque, Et l'on n'admire plus le tendre Lycidas, Que la vierge déjà remarque.

1866.

A L'IMPÉRATRICE

Suave et pur jasmin d'Espagne Où se posa l'abeille d'or, Une grâce vous accompagne Et vous possédez un trésor;

Vous, le sourire de la force, Le charme de la majesté, Vous avez la puissante amorce Qui prend les âmes--la bonté!

Et, derrière l'Impératrice A la couronne de rayons, Apparaît la consolatrice De toutes les afflictions.

Sans que votre cœur ne l'entende Il ne saurait tomber un pleur; Quelle est la main qui ne se tende Vers vous, du fond de son malheur?

Pensive, auguste et maternelle, Tenant compte des maux soufferts, Vous rafraîchissez de votre aile Les feux mérités des enfers.

Ce n'est pas seulement vers l'ombre Que va le regard de vos yeux, Dans la cellule étroite et sombre Faisant briller l'azur des cieux;

Ce regard que chacun implore, Qui luit sur tous comme un flambeau, S'arrête, plus touchant encore, Quand il a rencontré le Beau.

L'enthousiasme y met sa flamme Sans en altérer la douceur; Si le génie est une femme, Vous lui dites: «Venez, ma sœur,

«Je mettrai sur vous cette gloire Qui fait les hommes radieux, Ce ruban teint par la victoire, Pourpre humaine digne des dieux!»

Et votre main d'où tout ruisselle Sur le sein de Rosa Bonheur Allumant la rouge étincelle, Fait jaillir l'astre de l'Honneur!

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