‹ Poésies Complètes - Tome 2Chapitre 39 sur 50 · III

III

Il est d'autres cités dolentes Que d'autres Dante décriront; Les heures s'y traînent bien lentes, La faute a la rougeur au front.

Là gémissent les vierges folles Qui vont sans lampe dans la nuit; Les paresseuses aux mains molles Que l'éclat d'un bijou séduit;

La coupable, presque novice, Trébuchée au chemin glissant, Et toutes celles que le vice Sur son char emporte en passant.

Sans craindre pour vos pieds la fange, Vous traversez ces lieux maudits, Comme en enfer, un bel Archange Qui descendrait du Paradis.

Vous visitez dortoirs, chapelle, Et la cellule et l'atelier, Allant où chacun vous appelle Et ne voulant rien oublier.

Si, dans la triste infirmerie, Au chevet, où râle la mort, Vous trouvez une sœur qui prie, L'innocence près du remord,

Vous ployez les genoux, et l'âme, Dont l'aile bat pour le départ, Croit voir resplendir Notre-Dame A travers son vague regard.

Lorsque se tait la litanie, Vous vous penchez pour mieux saisir Sur les lèvres de l'agonie Le suprême et secret désir.

La jeune mourante, éperdue, Qui ne parlait plus qu'avec Dieu, D'une voix à peine entendue Confie à votre cœur son vœu.

Cet humble vœu, dernier caprice, Est recueilli pieusement, Et de l'enfant l'Impératrice Exécute le testament.

15 août 1866.

A CLAUDIUS POPELIN

SONNET

Le Temps efface l'Art avec un doigt trop prompt, Et l'Éternité manque à la forme divine. Le Vinci sous son crêpe à peine se devine, Et de Monna Lisa l'ombre envahit le front.

Ce que nos yeux ont vu, bien peu d'yeux le verront. On cherche au Vatican Raphaël en ruine, Michel-Ange s'éteint aux murs de la Sixtine, Comme Apelle et Zeuxis ils s'évanouiront.

Mais toi, mon Claudius, tu fixes ta pensée; Tel que l'ambre une fleur, l'immarcescible émail Contre les ans vaincus abrite ton travail.

Des reflets de l'iris ton œuvre est nuancée, L'ardente transparence y luit sur le paillon, Et chez toi l'Idéal a toujours son rayon.

1866.

A INGRES

SONNET

(En réponse à l'envoi d'un fragment de l'Apothéose d'Homère)

Du plafond où, les pieds sur le blanc escabeau, Trône Homère, au milieu de l'immortelle foule Dont le chœur dans l'azur s'étage et se déroule, Pour m'en faire présent tu coupas un lambeau.

Merci, maître invaincu, prêtre fervent du beau, Qui de la forme pure as conservé le moule, Et seul, resté debout dans ce siècle qui croule, De l'antique idéal tiens toujours le flambeau!

Tes nobles fils, Eschyle, Euripide et Sophocle, Descendus de ton ciel pour rayonner chez moi, Déposent leurs lauriers et leurs vers sur un socle;

Et mon humble logis, devenu, grâce à toi, Riche comme un palais et sacré comme un temple, Pour ces hôtes divins est à peine assez ample!

1866.

LE ROSE

SONNET

Je connais tous les tons de la gamme du rose, Laque, pourpre, carmin, cinabre et vermillon. Je sais ton incarnat, aile du papillon, Et les teintes que prend la pudeur de la rose.

A Grenade, des bords que le Xénil arrose J'ai, sur le Mulhacen lamé de blanc paillon, Vu la neige rosir sous le dernier rayon Que l'astre, en se couchant, comme un baiser y pose.

J'ai vu l'aurore mettre un doux reflet pourpré Aux Vénus soulevant le voile qui leur pèse, Et surpris dans les bois la rougeur de la fraise.

Mais le rose qui monte à votre front nacré Au moindre madrigal qu'on vous force d'entendre De la fraîche palette est le ton le plus tendre.

1867.

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