‹ Poésies Complètes - Tome 2Chapitre 44 sur 50 · L'ESCLAVE NOIR

L'ESCLAVE NOIR

STANCES

Sur une aquarelle de la princesse M***

Un bel esclave à peau d'ébène, Mohammed ou bien Abdallah, Pour mon musée, heureuse aubaine, Vient du pays de: la Fellah.

Comme elle, il habitait le Caire, Tout en fumant son latakieh, Il la voyait passer naguère Sur la place de l'Esbékieh.

Elle si blanche sous son masque, Lui si lumineusement noir; L'une agaçant l'amour fantasque Et l'autre en plein se laissant voir.

Faveur charmante, honneur insigne: Mais voudra-t-il servir chez nous, Ce glorieux nègre que signe Une main qu'on baise à genoux?

14 janvier 1869.

A CLAUDIUS POPELIN

SONNET II

Écrit sur un exemplaire de la Mode.

Sous ce petit format commode, Un grand problème est agité: On y cherche si la beauté Peut s'arranger avec la mode.

Notre art, à tort, répète l'ode Que, dans sa blanche nudité, Chanta la jeune antiquité; Il faut qu'aux temps l'on s'accommode.

Dans nos bals, aujourd'hui, Vénus Gonflerait ses charmes connus Du mensonge des crinolines;

Elle aurait guipures, malines, Une traîne à son cotillon, Et pour ceste un tatafouillon!

Août 1869.

SONNET

Vous étiez sous un arbre, assise en robe blanche, Quelque ouvrage à la main, à respirer le frais. Malgré l'ombre, pourtant, des rayons indiscrets Pénétraient jusqu'à vous, filtrant de branche en branche.

Ils jouaient sur le sein, sur le col, sur la hanche; Vous reculiez le siége et puis, l'instant d'après, Pleuvaient d'autres rayons sur vos divins attraits Comme des gouttes d'eau d'une urne qui s'épanche.

Apollon, Dieu du jour, essayait de poser Son baiser de lumière à vos lèvres de rose: --Un ancien, de la sorte, eût expliqué la chose.--

Trop vif était l'amour, trop brûlant le baiser, Et, comme la Daphné des Fables de la Grèce, La mortelle, du Dieu repoussait la caresse.

LE SONNET

A maître Claudius Popelin, émailleur et poëte.

SONNET III

Les quatrains du Sonnet sont de bons chevaliers Crêtés de lambrequins, plastronés d'armoiries, Marchant à pas égaux le long des galeries Ou veillant, lance au poing, droits contre les piliers.

Mais une dame attend au bas des escaliers; Sous son capuchon brun, comme dans les féeries, On voit confusément luire les pierreries, Ils la vont recevoir, graves et réguliers.

Pages de satin blanc, à la housse bouffante, Les tercets, plus légers, la prennent à leur tour Et jusqu'aux pieds du Roi conduisent cette infante.

Là, relevant son voile, apparaît triomphante La Belle, la Diva, digne qu'avec amour Claudius, sur l'émail, en trace le contour.

14 juillet 1870.

SONNET

J'aimais autrefois la forme païenne; Je m'étais créé, fou d'antiquité, Un blanc idéal de marbre sculpté D'hétaïre grecque ou milésienne.

Maintenant j'adore une Italienne, Un type accompli de modernité, Qui met des gilets, fume et prend du thé, Et qu'on croit Anglaise ou Parisienne.

L'amour, de mon marbre a fait un pastel, Les yeux blancs ont pris des tons de turquoise, La lèvre a rougi comme une framboise,

Et mon rêve grec dans l'or d'un cartel, Ressemble aux portraits de rose et de plâtre Où la Rosalba met sa fleur bleuâtre.

1870.

LE VINGT-SEPT MAI

POUR L'ANNIVERSAIRE DE NAISSANCE DE LA PRINCESSE M...

Paris brûle, la flamme à l'horizon s'élève; Cependant mai revient, mai rose et parfumé, Ramenant avec lui l'anniversaire aimé, Date chère où revit incessamment mon rêve.

Le sang coule!...., aux bourgeons monte la jeune séve, Et l'azur luit au ciel par la poudre enfumé; Les oiseaux ont repris leur chant accoutumé, Comme si le canon ne tonnait pas sans trêve.

Et moi je pense à vous à travers ma douleur; Saint-Gratien m'apparaît aux bosquets de Versailles: Du souvenir sacré rien ne distrait mon cœur.

Mais mon humble jardin, dont croulent les murailles, N'a rien à vous offrir, tout criblé de mitrailles, Dans un éclat d'obus que cette pauvre fleur.

Versailles, 27 mai 1871.

SONNET

Un ange chez moi parfois vient le soir Dans un domino d'Hilcampt ou Palmyre, Robe en moire antique avec cachemire, Voilette et chapeau faisant masque noir.

Ses ailes ainsi, nul ne peut les voir, Ni ses yeux d'azur où le ciel se mire; Son joli menton que l'artiste admire, Un bouquet le cache ou bien un mouchoir.

Mon petit lit rouge à colonnes torses Ce soir-là se change en bleu paradis; Un rayon d'en haut dore mon taudis.

Et quand le plaisir a brisé nos forces, Nonchalant entr'acte à la volupté, Nous fumons tous deux en prenant le thé.

APRÈS LA BATAILLE

SONNET--BOUT-RIMÉ

Quel silence à présent sur ce morne--terrain Où la mêlée hier hurlait dans la--fumée! Il ne reste plus rien de cette grande--armée, Que des affûts brisés et des fragments--d'airain.

La bataille perdue importe au--souverain, Mais toujours l'amoureux chante à la bien--aimée Cette chanson de Mai, dont toute âme est--charmée; Toujours le soleil luit sur les vignes du--Rhin,

Toujours le rossignol pour la rose--soupire; Que l'aigle bicéphale ou l'aigle de--l'empire Sur le drapeau palpite au sommet du--donjon,

Sur les monts, dont les os changent la plaine en--butte, La nature éternelle et que rien ne--rebute, Étend un vert linceul fait de mousse et de--jonc!

A MAXIME DU CAMP

SONNET

Le charmant cadeau! cachet et papier, Cire de London, canif, plumes d'oie, Plumes de Perry dont le bec flamboie! Comment, cher ami, te remercier!

Mais en attendant je veux gribouiller Ce petit sonnet qu'en hâte je ploie Dans une enveloppe, et que je t'envoie Par un Azolin devenu portier!

Comme un vrai dandy, grâce à ces richesses, Sur vélin anglais, aux blanches duchesses Désormais je puis glisser un poulet,

Et sceller les vers qu'écrit le poëte Sur le champ d'azur du papier cream laid, Avec la devise empruntée à Gœthe!

ALLITÉRATIONS

IMITÉES DE CELLES DU ROMANCERO

Monté sur son fidèle barbe Vêtu d'un albornez d'āzūr, Emblème d'amour et de foi, Le vaillant Grenadin Gāzūl Passait sur la Vivarambla. Il était si beau que chācūn Se retournait en le voyant. A son balcon, Fatmé lā brūne Prenait le frais avec ses femmes. Le More au milieu de lā rūe Arrêtant son cheval lancé, Sur ses étriers d'or s'āssūre, Et, se haussant jusqu'au balcon, Dit:--Toi qui luis comme lā lūne Au milieu des étoiles d'or, Fatmé, perle de la nātūre, Fleur du Xenil et de l'Espagne, Réponds à mes feux je t'āssūre, Par jour, trois têtes de chrétien! --Sur mes genoux, vaillant Gāzūl, Pose la tienne chaque soir, Et je te promets, sans pārjūre, De t'adorer jusqu'au matin!

A UNE JEUNE AMIE

Quand je fis connaissance avec votre famille, A Marbœuf, au jardin de son cèdre si fier, (Ce souvenir pour moi semble dater d'hier), Madame, vous n'étiez qu'une petite fille.

Je revins; vous grimpiez encor sur les genoux, Mais déjà dans votre œil brillait un feu plus tendre; La curiosité qui cherchait à comprendre Rendait vos jeux d'enfant moins bruyants et plus doux.

Le temps de renverser quelques urnes de prose Dans ce tonneau percé qu'on nomme feuilleton, Et l'enfant était femme, et déjà le bouton Trahissait en s'ouvrant les pudeurs de la rose.

Poussé d'un vague ennui, j'allai vers d'autres cieux... Et voici qu'au foyer nous nous trouvons encore, Vous, bel arbuste en fleur qu'un frais bourgeon décore Vous, toujours jeune fille, et moi déjà bien vieux.

SONNET

Mon œil, sur le cadran toujours fixé, calcule Quand l'heure au pas boîteux qui s'endort en chemin, Posant son doigt d'acier sur le chiffre romain Fera chanter le timbre au cœur de la pendule.

Le balancier palpite et l'aiguille circule, Mais le jour ne vient pas!--Une invisible main Arrête le marteau qui sonnera demain; Sur sa route d'émail le Temps bronche et recule.

Il n'en est pas ainsi quand je suis près de vous, Je m'assieds à vos pieds, j'embrasse vos genoux, Je mire mes yeux noirs dans vos blondes prunelles.

Votre main sur mon front, vous me dites des mots Que personne ne sait, pour endormir mes maux; --L'heure devient minute et fuit à tire d'ailes!

JETTATURA

FRAGMENT DE POËME

C'est le soir, le couchant allumant ses fournaises Semble un fondeur penché qui ravive des braises; Comme un bouclier d'or à la forge rougi, Par un brouillard sanglant le soleil élargi Plonge dans un amas de nuages étranges Qui font traîner sur l'eau la pourpre de leurs franges Le rivage est désert;--pour tout bruit l'on entend La respiration du gouffre haletant.

Le vent souffle; la mer, contre l'écueil qui fume, Pousse le blanc troupeau de ses coursiers d'écume. Ils montent à l'assaut, pêle-mêle nageant, Se dressant, secouant leur crinière d'argent, Éparpillant en l'air leur queue échevelée, Se mordant au poitrail, comme dans la mêlée, Enivrés du combat, se mordent des chevaux Au timon d'un quadrige attelés et rivaux, Mais le roc fait crouler leur folle armée en pluie Et semble au bord du gouffre un nageur qui s'essuie. Tel un grand nom, battu des sots et des jaloux, Voit à ses pieds se fondre et se perdre leurs coups.

En montant au sommet de la haute falaise D'où sur la pleine mer le regard plane à l'aise, N'apercevez-vous pas, là-bas, à l'horizon Où du jour qui s'éteint luit le dernier tison, Un point presque effacé?

Sans doute une mouette Faisant au bout d'un flot sa folle pirouette; De l'ouragan futur, un albatros, joyeux, Une aile dans la mer et l'autre dans les cieux; Ou bien une dorade, un requin en voyage Trahissant à fleur d'eau son dos gris qui surnage...

Non pas.--C'est un steamer et déjà l'on peut voir, Comme au cimier d'un casque un long panache noir, S'écheveler au vent l'aigrette de fumée Que pousse la vapeur de sa gueule enflammée. Le voilà qui s'approche et se range aux îlots, Et sa roue a cessé de souffleter les flots.

Du navire immobile un canot se détache. L'eau, qui s'enfle et s'abaisse, et le montre et le cache Par instants, dans l'abîme on le croit englouti; Mais de l'âcre vallon péniblement sorti, Bientôt il reparaît à la crête des lames, Ouvrant et refermant l'éventail de ses rames.

Auprès du gouvernail, morne, silencieux, Dans sa cape embossé, le chapeau sur les yeux, Un jeune homme est assis. Comme un peuple en tumulte Autour d'un Dieu, les flots lui crachent leur insulte; Le vent de son manteau fait palpiter les plis; L'esquif tremble et se plaint sous les coups du roulis; Il rêve, et, tout entier à ses noires chimères, Penche son front qui luit sous les perles amères.

L'on approche du bord, déjà les avirons Battent l'eau qui les fuit sur des rhythmes moins prompts; De sa quille d'airain rayant le sable humide, L'esquif s'est arrêté. D'un bond leste et rapide L'étranger saute à terre, et, faisant quelques pas, Gagne une place sèche où la mer n'atteint pas, Puis, d'un geste royal, jette aux marins sa bourse. Remis à flot, l'esquif, comme un cheval de course Secouant l'écuyer à son mors suspendu, Part.--L'étranger, debout sur son rocher ardu, Avant d'aller plus loin se retourne et regarde.

Quoiqu'il soit nuit, la mer d'une lueur blafarde Rayonne et l'on peut voir les rameurs sur leur banc Pour tirer l'aviron en arrière tombant. Contre les flots grossis l'embarcation lutte, Mais bientôt contournant son énorme volute, La houle, dans un pli de son blanc chapiteau, A saisi les marins et tordu le bateau. Sur le gouffre nageant, rares, ils apparaissent, Mais les flots en fureur de toutes parts les pressent. Cette nuit, ils ont beau tendre et roidir leurs bras, Leurs lits seront faits d'algue, et d'écume leurs draps. Sous un glauque suaire, au bruit sourd des tempêtes Un oreiller de sable endormira leurs têtes. Le dernier, pour finir un supplice trop long, Plonge comme une sonde à la suite du plomb.

Le jeune homme a tout vu, mais que le regard change! Le démon se tordant sous le pied de l'archange, L'aspic coupé qui cherche à ressouder ses nœuds N'ont pas dans la prunelle un éclair plus haineux; Et cependant, avec d'irrécusables teintes, Sur ses beaux traits, l'horreur et la pitié sont peintes; Sa poitrine oppressée éclate en sourds sanglots. Il descend au rivage, et, le pied dans les flots, Faisant fuir de ses cris les mouettes effarées, Agite éperdument ses mains désespérées!... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

AU BOIS DE BOULOGNE

Le front fumant encor d'une ardente besogne, L'autre jour, à cheval, dans le bois de Boulogne Je courais.--Les sentiers au feuillage nouveau, L'encens des bourgeons verts, me montaient au cerveau, Et laissant de côté livres neufs et vieux tomes, Je me baignais dans l'air aux lumineux atômes, Heureux, insouciant, comme tout cavalier Que berce du galop le rhythme régulier! Car en dépit des vers de Boileau, pris d'Horace, Le chagrin ne peut suivre une bête de race, Et, vous regardant fuir, s'asseoit, traînant le pied, Au talus du chemin, comme un estropié!

Par le sentier étroit qui borde chaque route Cheminait une vieille, au dos formant la voûte, Au front gris, à l'œil creux par la maigreur vidé, Au visage de bistre affreusement ridé, Parchemin que la vie a timbré de ses marques. Ainsi faite, on eût dit l'une de ces trois Parques, Groupe morne et fatal, peint par Buonarotti, Et qu'à Florence on voit dans le palais Pitti! Parfois elle allongeait sur une violette Hors de sa mante noire une main de squelette, Comme une vierge, en Mai, pour parfumer son cœur, De son ongle d'agathe au bois coupe une fleur. Ce souvenir fleuri des premières années, Mettait quelque fraîcheur sur ses tempes veinées, Et sa lèvre riait à ses anciens printemps, A ses beaux amoureux, défunts depuis trente ans.

LE RUISSEAU

Du creux de la roche moussue La petite source jaillit. Du Grand-Salève elle est issue Et deux brins d'herbe font son lit.

Dans l'ombre on l'entend qui bégaie Comme un enfant sur les genoux, Bientôt plus forte elle s'égaie Et s'amuse avec ses cailloux.

Elle brode de cascatelles Les blocs à remuer trop lourds, Comme l'on coudrait des dentelles Sur une robe de velours.

Les filles de la flore alpestre Prenant le frais près de ses eaux Écoutent son joyeux orchestre Soutenant le chant des oiseaux.

De tous les coins de la montagne Elles s'y donnent rendez-vous, Chacune amène sa compagne Et les baisers y sont plus doux.

On n'a que quatre pas à faire Pour trouver au bord du Ruisseau Le cyclamen que Sand préfère Et la pervenche de Rousseau.

CHEZ LES ÉTOILES

FRAGMENT

SCÈNE I

LA REINE DES ÉTOILES.--LES ÉTOILES

LA REINE.

Le matin s'est levé qui borne mon empire; Mes sœurs, c'est aujourd'hui que mon pouvoir expire, Ma couronne s'éteint et mon front s'est voilé.... Élisez une reine au royaume étoilé!

LES ÉTOILES.

O toi qui vas quitter le trône de lumière Où ton pied pose encor sur la marche première, Avant de redescendre avec tes seuls rayons Aux cieux inférieurs où nous nous asseyons, Dis-nous, dis-nous le sort d'une amie éclipsée Que nous avons pleurée en larmes de rosée, Et dont nulle de nous lorsque la terre dort N'a vu, depuis seize ans, s'entr'ouvrir les yeux d'or.

LA REINE.

Vous allez la revoir cette sœur regrettée; Du fond de l'infini par la route lactée Elle arrive, et son front que l'exil a fait pur Va d'un éclat plus vif scintiller dans l'azur; Son repentir me touche et ma rigueur se lasse;

(A Vénus qui paraît.)

Pauvre étoile punie, enfin reprends ta place! Le pardon doit toujours suivre le châtiment. Mêle à tes noirs cheveux les fleurs du diamant, Comme autrefois là-haut je te permets de luire, Vénus, et je te donne une sphère à conduire.

(Aux Étoiles.)

Maintenant regagnez vos constellations; Vous toutes, et pensez à nos élections.

(La Reine disparaît avec la plupart des étoiles.)

SCÈNE II

VÉNUS.--DEUX ÉTOILES

PREMIÈRE ÉTOILE, à sa compagne.

Vous ne venez donc pas voter avec les autres, Pourquoi cela?

DEUXIÈME ÉTOILE.

Ma sœur, mes raisons sont les vôtres. Qui vous retient ici?

PREMIÈRE ÉTOILE.

Disons la vérité, Ève elle-même avait la curiosité:

(A Vénus.)

Je voudrais bien savoir quelle faute si grave, De déesse, vous fit tomber au rang d'esclave, Et, cachée à nos yeux, hors de nos tourbillons, Seize ans dans un nuage étouffer vos rayons? Oh! nous avons souvent, pauvre sœur condamnée, Pendant ce long exil plaint votre destinée.

VÉNUS.

Ma peine bien que rude était juste pourtant; Mon crime!... Mais pourquoi dans ce cœur palpitant . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ma fleur d'or disparut des parterres d'azur, Et ma faute inconnue eut un supplice obscur. La Reine avait le droit de punir ma faiblesse; Mais dans ce cœur souffrant, que le souvenir blesse, Fut-il bien généreux, ma sœur, de regarder Pour y lire un secret triste et doux à garder?

PREMIÈRE ÉTOILE.

Le peuple sidéral doit dans son assemblée Désigner une reine à la cour étoilée; Vos malheurs ont sur vous fixé l'attention; L'enthousiasme naît de la compassion. La grande et petite Ourse, Andromède, Céphée, Vous soutiennent; de vous Bérénice est coiffée, Et la Mouche bourdonne en vous cherchant des voix Sur lesquelles j'aurais peut-être quelques droits. Pour trôner au palais dont le ciel fait les voûtes, Il vous en faut cinq cents et vous les aurez toutes.

VÉNUS.

Au rêve caressé du pouvoir souverain On ne renonce pas, je le sais, sans chagrin.

PREMIÈRE ÉTOILE.

Vous l'avez deviné, je suis ambitieuse.

VÉNUS.

Pourtant vous vous disiez seulement curieuse; Calmez-vous, votre nom du mien sera vainqueur; D'autres soucis plus chers occupent seuls mon cœur. Vous voudriez monter, moi, je voudrais descendre!

PREMIÈRE ÉTOILE.

De cette façon-là nous pourrons nous entendre; Quoi! vous refuseriez le nimbe à pointes d'or, Les clefs de diamant de l'éternel trésor?

VÉNUS.

Je ne les recevrais que pour vous les remettre; Je vous laisse le ciel, mais il faut me promettre......

PREMIÈRE ÉTOILE.

Vos désirs, quels qu'ils soient, par moi seront remplis Si le manteau royal me drape de ses plis, Je le jure!

VÉNUS.

Écoutez: la Reine des étoiles Reçoit de Dieu le don de percer tous les voiles; Elle sait le présent, elle voit l'avenir, Et, de l'éternité forcé de revenir, Le passé somnolent à sa voix ressuscite. Je vous cède mes droits; après la réussite, Reine, faites-moi voir la terre en tout son jour.

PREMIÈRE ÉTOILE.

Quoi? la terre? Ce triste et maussade séjour, Ce globule manqué, que pauvrement escorte Une lune blafarde et depuis longtemps morte!

VÉNUS.

Oui, ce grain de poussière égaré dans les cieux, Plus que mille soleils resplendit à mes yeux, Car l'amour l'illumine et nul astre ne brille Autant que la planète où rayonne ma fille!

PREMIÈRE ÉTOILE.

Quel astre sans pudeur, quel soleil libertin, Engendra ce produit, d'un rayon clandestin? Hercule, Antinoüs, vos deux voisins célestes, Ont eu de tous les temps des manières fort lestes: Je les soupçonnerais volontiers.

VÉNUS.

Oh! Non pas, Pour trouver mon amour, il faut chercher plus bas!

PREMIÈRE ÉTOILE.

L'homme, dans ses bonheurs comme dans ses désastres, Est conduit par des fils qui l'attachent aux astres; Il épèle son sort dans ce grand livre bleu Où nous traçons des mots en syllabes de feu; Vous savez cela.

VÉNUS.

Moi, j'étais l'heureuse étoile D'un jeune homme charmant, et, jamais sur la toile Ou dans le marbre, Appelle ou Phidias n'ont fait Un rêve de beauté plus pur et plus parfait. Le jour à peine éteint, je partais. Ma lumière Sur la terre endormie arrivait la première. J'avais des précédents; Phœbé jadis a mis Des baisers argentés sur des yeux endormis! Cet exemple divin me rendit moins peureuse, Et de mon protégé je devins amoureuse Comme autrefois Phœbé le fut d'Endymion. Sur son front, mon baiser tremblant dans un rayon, Tombait au fond des bois par les trous des guipures Que les feuillages font avec leurs découpures; Dans sa mansarde aussi, nid de fleurs sur les toits, A travers les parfums je me glissais parfois. Ces soirs-là, la moitié de la route était faite, Car je venais du ciel et c'était un poëte! Le coude à la fenêtre, il rêvait, il pensait; Je lisais dans son cœur le vers qu'il commençait! Charmée, à chaque idée ou touchante ou sublime, D'un reflet caressant j'illuminais la rime. Dans ses chants il parlait d'un idéal amour, D'une vision d'or, qu'obscurcissait le jour, Et que, toutes les nuits, il sentait sur son âme Passer comme un esprit de lumière et de flamme! Il m'avait devinée, ô bonheur sans pareil! Et moi, sans voir le jour luire au vitrail vermeil, Sans entendre là-haut gazouiller l'alouette, Je restai sur la terre aux bras de mon poëte. Puisque j'avais l'amour que m'importait le ciel! Se défiant de moi, la Reine fit l'appel; Un météore avait, rasant de près la terre, De ma faute surpris et trahi le mystère. La Reine me punit, oh! bien cruellement. Consumé de regrets et d'ennuis, mon amant Se meurt persuadé de n'avoir fait qu'un rêve, Et lorsque, je reviens, avant qu'il ne s'achève, Pour reprendre mon rang dans le céleste chœur, Il tombe, hélas, frappé d'une étincelle au cœur! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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