L'ENVOY.
Tost envahit fortuné, Hermionne; Tost fut Progné convertie en haronde; Tost fut Ithis en pieces tronsonné; Tost se passe la joye de ce monde.
LECTRE EN COMPLAINTE Envoyée par Fredet au duc d'Orléans.
Monseigneur, pour ce que scay bien Que vous avez, de vostre bien, Autreffoiz pris plaisir à lire De mes faiz qui ne valent rien, Dont trop à vous tenu me tien; Vouloir m'est pris de vous escripre, Et mon aventure vous dire, Laquelle conter vous desire; Car c'est raison que je le face, Esperant que de mon martire, Tel conseil qui devra suffire, Me donnerez de vostre grace.
Il est vray que de par Amours, Ung jour saint Valentin à Tours, Fut une grande feste ordonnée, Et fist assavoir par les cours, Comme de coustume a tousjours, Que chascun vint à la journée. Là eut grant joye demenée, Et mainte haulte loy donnée; Qui fut sans per, choisit adoncques; Si euz, comme par destinée, A mon gré la meilleure née Qui en France se trouvast oncques.
Comme ma Dame, ma maistresse Et ma terrienne Deesse, Tousjours la sers, et l'ay servie; Car il m'a, par deffense expresse, Commandé lui faire promesse D'estre sien pour toute ma vie; Car tant ma pensée a ravie, Et à la cherir asservie, Que je ne pourroye, sur m'ame, D'aultre jamais avoir envie, Tant feust elle bien assouvie, Si fort lui a pleu que je l'ame.
Mais ainsi m'en va, que depuis Qu'à elle donné je me suis, Je ne peuz avoir bien, ne joye, Fors que tous maulx et tous Ennuys, Qui à toute heure, jours et nuys, Me tourmentent où que je soye, Tant que ne scay que faire doye; Et semble, se dire l'osoye, Qu'ilz ayent tous ma mort jurée; Se vostre bonté n'y pourvoye, Force sera que par eulx voye Finer ma vie maleurée.
Pource que souvent ne la voy, Le plus que je puis, sur ma foy, Je ne fais qu'en elle penser; Savez vous la cause pourquoy? En esperant que mon ennoy Se deust aucunement cesser; Mais il ne me veult delaisser, Car plus en elle est mon penser, Et plus de doleur me court seure, Qui m'est si tres dure à passer, Que je désire trespasser Plus de mille foiz en une heure.
Que je sceusse prendre plaisir En riens qui soit, fors desplaisir, Las! je ne pourroye loing d'elle; Car c'est celle que mon desir M'a fait, pour maistresse choisir, Comme s'il n'en feust point de telle, Tout mon bien et mal vient de celle; Ainsi, comme il plaist à la belle, Il n'en est qu'à sa voulenté; Et ne cuidez pas que vous celle Que ce ne soit celle qu'appelle, Devant chascun, ma Leauté.
Puisque je l'ame si tresfort, N'a pas doncques Amours grant tort? De moy faire tant endurer, Ou dire fault qu'il soit d'accort, Que pour trop amer prengne mort, Ou moy faire desesperer; Quant pour plaindre, pour souspirer, Pour mal qu'il me voye tirer, Il ne m'en a que pis donné; En ce point me fault demourer, Car mieulx vault ainsi qu'empirer; Veez là comment suis gouverné!
Helas! ce qui plus me tourmente, Et dont fault que plus de dueil sente, C'est la grant doubte que je fais, Que je defaille à mon entente, Et que dutout perde l'actente De mes tant desirez souhais; Car je suis seur, plus qu'oncques mais, Que si par vous ne sont parfais, User ma vie me fauldra, En languissant desoresmais; Comme cil à qui, pour jamais, Toute plaisance deffauldra.
Et quant devers Amours je viens Lui compter les maulx que soustiens, En lui requerant allegance. Il me respond: Je n'y puis riens, Mais va t'en au DUC D'ORLÉANS, Que fors lui, n'en a la puissance; Fay donc qu'ayes son accointance, Et te metz en sa bienveillance; Car, se tu le puis faire ainsi, Tu ne dois point faire doubtance, Que de ta dure desplaisance, Il n'en ait voulentiers merci.
A vous doncques me fault venir, Et vostre du tout devenir, Puisque vous avez ce povoir, Que de moy faire parvenir Au plus haut bien qui avenir Me peut jamais, à dire veoir; Pourquoy il vous plaise savoir, Que se vous y faictes devoir, Et voulez à mon fait entendre, Tellement que je puisse avoir Celle qui tant me plaist à voir, Vostre à tousjours je m'iray rendre.
Or n'oubliez pas, Monseigneur, Vostre tres humble serviteur; Mais escoutez mes dolans plains, Desquieulx je vous fais la clameur, Et vueillez, par vostre doulceur, Que par vous ilz soient estains, Car croiez qu'ilz ne sont pas fains, Ains pires avant plus que mains; Puis me donnez, de vostre grace, Je vous en pry à jointes mains, Tel responce que, soirs et mains, Tout mon vivant joyeulx me face.
AUTRE LECTRE EN COMPLAINTE FAISANT RESPONCE AU DIT FREDET.
Fredet, j'ay receu vostre lectre, Dont vous mercie chierement, Ou dedens avez voulu mectre Vostre fait bien entierement; Fier vous povez seurement En moy, tout, non pas à demy; Au besoing congnoist on l'amy.
S'Amour tient vostre cueur en serre, Ne vous esbahissez en rien; Il n'est nulle si forte guerre Qu'au derrain ne s'appaise bien; Amour le fait, comme je tien, Pour esprouver mieulx vostre vueil, Grant joye vient apres grant dueil.
Se vous dictes: Las! je ne puis Une telle doleur porter; Je vous respons: Beau Sire, et puis Vous en voulez vous depporter, Ou au Dieu d'amours rapporter? L'un des deux fault, se m'aist Dieux, voire; Puisqu'il est trait, il le fault boire.
Cuidez vous, par dueil et courroux, Ainsi gangner vostre vouloir? Nennil, ce ne sont que coups roux Qu'Amours met tout en nonchaloir; De riens ne vous pevent valoir, Et se les couchez en despense, Trop remaint de ce que fol pense. Voulez vous rompre votre teste Contre le mur? ce n'est pas sens; Il faut dancer, qui est en feste; Certes, autre raison n'y sens; Et pour ce la, je me consens Que souffrez qu'Amours vous demaine; Grant bien ne vient jamais sans paine.
Mais de voz doleurs raconter Faictes bien, ainsi qu'il me semble, Et les assommer et compter Devant Amours; car il ressemble A l'ostellier qui met ensemble, Et tout dedens son papier couche; Pour parler est faicte la bouche.
De pieca je fuz en ce point, Encore pis, loing d'allegence; Touteffoiz ne vouluz je point, De moy mesmes, faire vengence; Mais chauldement, par diligence, Pourchassay et playday mon fait; Peu gangne cellui qui se tait.
Et pour ce que la lectre dit Qu'Amours veult que vers moy tirez, De moy ne serez escondit, S'aucune chose desirez A vostre bien, quant l'escriprez; Paine mectray, d'entente franche, Que l'ayez de croq ou de hanche.
Combatez, d'estoc et de taille, Vostre dure merencolie, Et reprenez, commant qu'il aille, Espoir, confort et chiere lie; De ne vous oublier me lie, Autant en ce que puis et doy. Que se me teniez par le doy.
Or retournons à mon propos, Et ne parlons plus de cecy. Vray est que je suis en repos D'amours, mais non pas de Soussy; Et pour ce, je vous vueil aussy De me conseiller travailler, L'ami doit pour l'autre veillier.
Soussy maintient que c'est raison Qu'il ait sur tous vers moy puissance; Nonchaloir dit qu'en ma maison, Vault mieulx qu'il ait la gouvernance, Car il ramenera Plaisance, Que Soussy a bannye à tort, Sans resveillier le chat qui dort.
Soussy respond qu'estre ne peut, Tant qu'on est ou monde vivant, Car Fortune partout s'esmeut, Et est à chascun estrivant, En tous lieux va mal escrivant, Et toutes choses met en double; Elle a beaux yeulx et ne voit goute.
Si ne scay que je doye faire, Ne lequel d'eulx me laissera; Car, veu que tousjours j'ay affaire, Soussy jamais ne cessera, Mais mon plaisir rabessera, En quelque place que je voyse; Bien est aise, qui est sans noyse.
Quant en nonchaloir je m'esbas, Et desplaisir vueil debouter, Jamais ne scay parler si bas Que Soussy ne viengne escouter: Las! je le doy tant redoubter, Car à tort souvent me ravalle; Mais sans mascher fault que l'avalle.
Je ne scay remede quelconques, Quant ay mis ces choses en poys, Pour tous deux contenter adoncques, Fors les faire servir par moys; Mandez moy sur ce quelquefoys, Fredet, bon conseil par vostre ame, Foy que devez à vostre Dame.
RESPONCE DE FREDET AU DUC D'ORLÉANS.
Monseigneur, j'ay de vous receu, Et aussi de mot à mot leu, Une lectre qu'il vous a pleu Moy rescripre, touchant mon fait, Par laquelle j'ay apperceu Le bon vouloir qu'avez eu Vers moy tousjours, qui n'est pas peu, Dont tout mon dueil avez deffait; Et oultre plus comme j'ay veu, Avez voulu que j'aye sceu, De quoy il ne m'a point despleu, Ce qui tant vous griefve, ou refait; Sur quoy, de vous obeir meu, Non pas ainsi comme il est deu, Mais du tout au mieulx que j'ay peu, Mon conseil tel quel vous ait fait:
Vous plaigniez de la rigueur, Et aigreur, Que vous fait, par sa fureur, Et chaleur, Celluy que nommez Soussy, Qui sans cause et sans couleur, Et langueur, Par son ennuyeux labeur Et maleur, Vous tourmente sans mercy; Dont par force de douleur Vostre cueur Est noyé par grant langueur, Tout en pleur, Et souvent devient transy; Puis racontez, Monseigneur, Quel doulceur, Nonchaloir, par son bon eur Et valeur, Se offre vous faire aussi.
De Soussy vous vueil escripre, C'est ung tres merveilleux sire, Et fault dire Que cellui n'a pas couraige D'omme saige, Qui veult qu'avec lui demeure, Car il ne sert que de nuyre, Et ne pense, ne desire Qu'à destruire, Et fait à chascun dommaige, Et oultraige;
Ne lui chault qui vive ou meure, Et fut il seigneur d'empire, Ou qui que soit, tout fait frire, Et martire; Tant qu'il est en son servaige, Avantaige N'a nul, je le vous assure, Mille maulx, tous d'une tire, Ne lui pevent trop suffire; Il n'est pire, Tant fait de tourmenter raige, Et enraige Qu'à son gré tout ne demeure.
Soussy toult d'estre joyeulx, Et fait merencolieux Par tous lieux, Et bien souvent furieux, Tous ceulx où il a puissance; Par lui les biens gracieux Deviennent mal gracieux; Jeunes, vieux, Tout fait trouver ennuyeux A qui plaist son accointance; Puis, par sa grande savance,
Il avance Autour d'eulx Desesperance Qui, par ses diz ennuyeux, Et ses faiz malicieux Et crueux, Les met en ceste creance, Que jamais ilz n'auront mieulx; Lors sont à tel desplaisance, Que plus seroit leur plaisance, Sans doubtance, Brief mourir qu'estre mais tieulx.
Se les maulx compter vouloye, Et la puissance en avoye, Que Soussy vous feroit bien; Mais à quoy l'entreprendroye? Car certes je ne sauroye D'un an vous dire combien, Et pour ce, à tant je m'en tien; Et maintenant je revien, Pour faire vostre vouloir, A parler, se j'en scay rien, Du grant aise, du hault bien, Lequel donne Nonchaloir.
Qui à Nonchaloir s'adresse, Et tout, pour estre sien, lesse Et delesse; En leesse, Sans que jamais mal le blesse, Pourra sa vie passer. Dueil, courroux, soussy, aspresse, Et tous ceulx de leur promesse, Soit tristesse, Ou destresse, Ou rudesse, Qui de mains grever ne cesse, Tous les fait avant passer.
Contre lui n'ont hardiesse; Il les vaint, par sa sagesse, Et abesse Leur duresse, Leur haultesse; Nul ose lui faire presse, N'encontre lui s'amasser, Car il maine joye en lesse, Qui le deffent d'eulx sans cesse, Par prouesse; Or donc qu'esse? Est il au monde richesse Qui sceut ung tel bien passer?
De lui vient plaisante vie Qui desvie Dueil, soussy, de toute place, De repos aise assouvie, Sans envie De bien qu'à autruy se face, Les autres bonnes efface, Et defface. Tout est en joye ravye, Tout fait a joyeuse face, Dont la grace De vous a bien desservye.
Nonchaloir, de sa nature, Lui soit fortune ou non dure, L'un et l'autre tout endure, Et prent en gré l'avanture, Car il ne tient d'ame conte; Joye, dueil, paix ou murmure, Gangner, perdre sans mesure, Soit à tort, ou par droicture, Tout lui est ung, je vous jure; Ne lui chault s'il besse ou monte, Ou se moindre le surmonte, D'un chascun à son gré compte, De quanque lui vient n'a honte, Soit bien ou mal, rien n'en compte, A tout faire s'avanture, Autant lui est Roi que Conte, La cause est, comme il raconte, Car à nulluy ne rent compte; Et pour ce, la fin de conte, Tousjours sa vie en paix dure.
Pourquoy, servir je vous conseille De nostre maistre Nonchaloir; Et bannissez, vueille ou non vueille, Soucy, sans plus vous en chaloir; De lui mieulx ne povez valoir, Mais soit hors de vostre memoire; Qui demande conseil doit croire.
Je vous supply qu'il vous suffise, Et aussi il ne vous desplaise, D'une question qu'ay cy mise, D'un mien amy tres en malaise; Dont, Monseigneur mais qu'il vous plaise, Vostre conseil avoir m'en fault; L'advis de deux mieulx que d'un vault.
Celluy que dy est si espris D'une tant belle, bonne Dame, Qu'il ne pourrait estre pris Tellement si tres fort il ame, Mais espoir n'a point, sur mon ame, D'avoir jamais d'elle secours; Pas n'est en paix qui sert amours.
Que autre Dame, se lui semble, Qui n'a point de meilleur vivant, Par le bien qu'en elle s'assemble, Le vouldroit bien, pour son servant; Non pourtant il mourrait avant Que son cueur se peust sien clamer; Par force l'en ne peut amer.
Et, pour ce, maintenant demande Qui lui sera moins chose forte? Celle amer qu'Amours lui commande, Où toute s'esperance est morte, Ou l'autre, combien qu'il rapporte Qu'amer ne la peut, ne desire; De deulx maulx on prent le moins pire.
Veez là de mon amy le cas, Auquel fauldroye bien envis; Mais conseiller ne le puis pas, Sans en avoir de vous l'advis; Fait en soit à votre devis, Monseigneur, car c'est bien raison, Et à tant fine ma raison.
LA COMPLAINTE DE FRANCE.
France, jadis on te souloit nommer, En tous pays, le tresor de noblesse, Car ung chascun povoit en toy trouver Bonté, honneur, loyaulté, gentillesse, Clergie, sens, courtoisie, proesse; Tous estrangiers amoient te suir, Et maintenant voy, dont j'ay desplaisance, Qu'il te convient maint grief mal soustenir, Tres crestien, franc royaume de France.
Seez tu dont vient ton mal, à vray parler? Congnois tu point pourquoy es en tristesse? Conter le vueil, pour vers toy m'acquicter, Escoutes moy, et tu feras sagesse. Ton grant ourgueil, glotonnie, peresse, Convoitise, sans justice tenir, Et luxure, dont as eu habondance, Ont pourchacié vers Dieu de te punir, Tres crestien, franc royaume de France.
Ne te vueilles pourtant desesperer, Car Dieu est plain de mercy, à largesse; Va t'en vers lui sa grace demander, Car il t'a fait, de ja pieca, promesse; Mais que faces ton advocat Humblesse, Que tres joyeux sera de toy guerir; Entierement metz en lui ta fiance, Pour toy et tous, voulu en croix mourir, Tres crestien, franc royaume de France.
Souviengne toy comment voult ordonner Que criasses Montjoye, par liesse, Et, qu'en escu d'azur, deusses porter Trois fleurs de Lis d'or, et pour hardiesse Fermer en toy, t'envoya sa haultesse, L'Auriflamme qui t'a fait seigneurir Tes ennemis; ne metz en oubliance Telz dons haultains, dont lui pleut t'enrichir, Très crestien, franc royaume de France.
En oultre plus, te voulu envoyer Par un coulomb qui est plain de simplesse, La unction dont dois tes Roys sacrer, Afin qu'en eulx dignité plus en cresse; Et, plus qu'à nul, t'a voulu sa richesse De reliques et corps sains, departir; Tout le monde en a la congnoissance, Soyes certain qu'il ne te veult faillir, Tres crestien, franc royaume de France.
Court de Romme si te fait appeller Son bras dextre, car souvent de destresse L'as mise hors, et pour ce approuver, Les Papes font te seoir, seul, sans presse, A leur dextre, se droit jamais ne cesse; Et pour ce, dois fort pleurer et gemir, Quant tu desplais à Dieu qui tant t'avance En tous estas, lequel deusses cherir, Tres crestien, franc royaume de France.
Quelz champions souloit en toy trouver Crestienté! Ja ne fault que l'expresse; Charlemaine, Rolant et Olivier, En sont tesmoings, pour ce, je m'en delaisse, Et saint Loys Roy, qui fist la rudesse Des Sarrasins souvent aneantir, En son vivant, par travail et vaillance; Les croniques le monstrent, sans mentir, Tres crestien, franc royaume de France.
Pour ce, France, vueilles toy adviser, Et tost reprens de bien vivre l'adresse; Tous tes meffaiz metz paine d'amander, Faisant chanter et dire mainte messe Pour les ames de ceulx qui ont l'aspresse De dure mort souffert, pour te servir; Leurs loyaultez ayes en souvenance, Riens espargnié n'ont pour toy garantir, Tres crestien, franc royaume de France.
Dieu a les braz ouvers pour t'acoler, Prest d'oublier ta vie pecheresse; Requier pardon, bien te vendra aidier Nostre Dame, la tres puissant princesse, Qui est ton cry, et que tiens pour maistresse; Les sains aussi te vendront secourir, Desquelz les corps font en toy demourance. Ne vueilles plus en ton pechié dormir, Tres crestien, franc royaume de France.
Et je, CHARLES DUC D'ORLÉANS, rimer Voulu ces vers, ou temps de ma jeunesse, Devant chacun les vueil bien advouer, Car prisonnier les fis, je le confesse; Priant à Dieu, qu'avant qu'aye vieillesse, Le temps de paix partout puist avenir, Comme de cueur j'en ay la desirance, Et que voye tous tes maulx brief finir, Tres crestien, franc royaume de France.
COMPLAINTE.
Amour, ne vous vueille desplaire. Se trop souvent à vous me plains, Je ne puis mon cueur faire taire, Pour la doleur dont il est plains; Helas! vueillez penser au meins Aux services qu'il vous a fais, Je vous en pry à jointes mains, Car il en est temps, ou jamais.
Monstrez qu'en avez souvenance, En lui donnant aucun secours, Faisant semblant qu'avez plaisance Plus à son bien, qu'à ses doulours; Ou me dictes, pour Dieu, Amours, Se le lairrez en cest estat, Car d'ainsi demourer tousjours, Cuidez vous que ce soit esbat?
Nennil, car Dangier qui desire De le mectre du tout à mort, L'a mis, pour plustost le destruire, En la prison de Desconfort; Ne jamais ne sera d'accort Qu'il en parte par son vouloir, Combien que trop, et à grant tort, Longtemps lui a fait mal avoir.
Et pour la tres mauvaise vie Que lui fait souffrir ce villain, Il est encheu en maladie, Car de tout ce qui lui est sain, A le rebours, j'en suy certain; En ceste dolente prison, Ne scay s'il passera demain, Qu'il ne meure sans guerison.
Car il n'a que poires d'angoisse Au matin, pour se desjeuner, Qui tant le refroisdist et froisse, Qu'il ne peut santé recouvrer; D'eaue ne lui fault point donner, Il en a de larmes assez; Tant a de mal, à vray parler. Que cent en seroient lassez.
Et n'a que le lit de pensée Pour soy reposer et gesir; Mais plaisance s'en est alée, Qui plus ne le povoit souffrir, A paine l'a peu retenir, S'espoir ne feust jusques à cy; N'a il donc raison, sans mentir? S'il fait requeste de mercy.
Il porte le noir de tristesse, Pour reconfort qu'il a perdu, N'oncques hors des fers de destresse N'est party, pour mal qu'il ait eu; Touteffoiz vous avez bien sceu Qu'à vous s'estoit du tout donné, Quelque doleur qu'il ait receu, Et vous l'avez abandonné!
Par m'ame, c'est donner courage A chascun de voz serviteurs De vous laisser, s'il estoit sage, Et querir son party ailleurs; Car tant qu'aurez telz gouverneurs, Comme Dangier, le desloyal, Vous n'aurez que plains et clameurs, Car il ne fist oncques que mal,
A mon cueur le conseilleroye Qu'il vous laissast; mais, par ma foy, Ja consentir ne lui feroye, Car tant de son vueil j'aperçoy, Quelque doleur qu'il ait en soy, Qu'il est vostre par devant tous; Et, par mon serement, je le croy, Qu'autre maistre n'aura que vous.
Or regardez, n'est ce merveille? Qu'il vous aime si loyaument, Quant toute doleur nompareille A receu, sans allegement, Et si le porte lyement, Pensant que une foiz mieulx sera; A vous s'en actent seulement, Ne ja aultrement ne fera.
Si m'a chargié que vous requiere, Comme pieca vous a requis, Que vueilliez oir sa priere: C'est qu'il soit hors de prison mis, Et Dangier et les siens bannis, Qui jamais ne vouldront son bien; Ou au moins qu'aye saufconduis Qu'ilz ne lui meffacent de rien.
Afin qu'il puist oir nouvelle De celle dont il est servant, Et souvent veoir sa beaulté belle; Car d'autre rien n'est desirant Que la servir, tout son vivant, Comme la plus belle qui soit, A qui Dieu doint de biens autant Que son loyal cueur en vouldroit.
COMPLAINTE.
Ma seule Dame et ma maîtresse, Où gist de tout mon bien l'espoir, Et sans qui, plaisir, ne liesse, Ne me pevent en riens valoir; Pleust à Dieu que peussiez savoir Le mal, l'ennuy et le courrous, Qu'à toute heure me fault avoir Pource que je suis loings de vous.
Helas! or ay je souvenance Que je vous vy derrainement A si tres joyeuse plaisance, Qu'il me sembloit certainement Que jamais ennuyeux tourment Ne devoit pres de moi venir, Mais je trouvay bien autrement, Quant me fallut de vous partir.
Car, quant ce vint au congié prandre, Je ne savoye, pour le mieulx, Auquel me valoit plus entendre, Ou à mon cueur, ou à mes yeulx; Car je trouvay, ainsi m'aid' Dieux, Mon cueur courroucié si tres fort Qu'oncques ne le vy, en nulz lieux. Si eslongné de reconfort.
Et d'autre part, mes yeulx estoient En ung tel vouloir de pleurer Qu'à peine tenir s'en povoient, N'ilz n'osoient riens regarder; Car, par ung seul semblant monstrer En riens d'en estre desplaisans, C'eust esté pour faire parler Les jalous et les mesdisans.
Et de la grant paour que j'avoye Que leur dueil si ne feust congneu, Auquel entendre ne savoye; Oncques si esbahy ne fu, Si dolent, ne si esperdu; Car, par Dieu, j'eusse mieulx amé, Avant que l'en l'eust apperecu, N'avoir jamais jour esté né.
Car, se par ma folle maniere, J'eusse monstré, ou par semblant Venant de voulenté legiere, L'amour dont je vous ayme tant, Par quoy eussiez eu, tant ne quant, De blasme, ne de deshonneur; Je scay bien que tout mon vivant, Je fusse langui en doleur.
En ce point, et encore pire, Alors de vous je me party, Sans avoir loisir de vous dire Les maulx dont j'estoye party: Touteffoiz, Belle, je vous dy Qu'il vous pleust de vouloir penser Que je vous avoye servi, Et serviroye sans cesser.
Tant comme dureroit ma vie, Et, quant de mort seroye pris, De m'ame seriez servie, Priant pour vous en Paradis, S'il en estoit en son devis; Et mes biens, mon cueur et mon corps, Je les vous ay du tout soubzmis; Mais ca esté de leurs accors.
Car il n'est nulle que je clame, Ne qui se puist nommer, de vray, Ma seule souveraine Dame, Fors que vous, à qui me donnay Le premier jour que regarday Vostre belle plaisant beaulté, De qui vray serviteur mourray, En gardant tousjours loyaulté.
Or vueilliez donc avoir pensée, Puisque lors j'avoye tel dueil, Belle tres loyaument amée, Qu'encore plus grant le recueil, Maintenant que, contre mon vueil, Me fault estre de vous loingtains, Et que veoir ne puis à l'ueil Voz belles, blanches, doulces mains,
Et vostre beaulté nompareille, Que veoye si voulentiers, Plaine de doulceur à merveille, Dont tous voz faiz sont si entiers, Qu'ilz ont esté les messaigiers De me tollir, et pres, et loing, Mes vouloirs et mes desiriers; Ainsi m'aid' Dieu à mon besoing.
Si vous supply, tres bonne et belle, Qu'ayez souvenance de moy; Car, à tousjours, vous serez celle Que serviray comme je doy; Je le vous prometz par ma foy, Dutout à vous me suis donné; Se Dieu plaist, je feray pourquoy J'en seray tres bien guerdonné.
COMPLAINTE.
L'autrier en ung lieu me trouvay, Triste, pensif et doloreux, Tout mon fait, bien au long, comptay Au hault Prince des amoureux, Lequel m'a esté rigoreux, Ou temps que mon cueur le servoit; Et, ainsi qu'il me respondoit, Souvenir, qui fut au plus pres, Ses ditz et les miens escripvoit En la maniere cy apres: