IL A ÉTÉ TIRÉ DE CE LIVRE:
15 exemplaires sur papier de Hollande. 10 -- sur papier de Chine.
_Tous ces exemplaires sont numérotés & paraphés par l'Éditeur._
[Portrait]
POÉSIES
DE
Daniel Lesueur
_Visions Divines--Les Vrais Dieux Visions Antiques--Sonnets Philosophiques--Sursum Corda! Souvenirs--Paroles d'Amour_
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PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31
M DCCC XCVI
VISIONS DIVINES
[Ornement]
_L'ŒUVRE DES DIEUX_
Je vous vénère, ô dieux! vagues spectres sublimes, Que l'homme a tour à tour bénis et blasphémés. Mes chants s'élèveront vers vos lointaines cimes Pour tous les malheureux que vous avez charmés.
Vos bienfaisantes mains aux damnés de la vie, A ceux qu'abandonnaient la Fortune et l'Amour, Ont versé largement tous les biens qu'on envie, Éternisant pour eux nos vains bonheurs d'un jour.
Ils ont vécu, le cœur bercé par leur chimère, Traversant nos douleurs avec un front joyeux, Et même ils ont souri lorsque la Mort amère De son geste muet leur a fermé les yeux.
Ce qu'ils ont entrevu dans leur obscure voie N'est pas le joug pesant d'un stérile labeur, La terreur de la faim, la jeunesse sans joie, Le trépas solitaire et sa morne stupeur.
Non: c'est un sûr chemin, plein d'épreuves mystiques, Qui prend l'homme au berceau pour le conduire aux cieux, Qu'on parcourt, enivré d'encens et de cantiques, Versant du repentir les pleurs délicieux.
Saints transports effaçant toute douleur charnelle, Inépuisable amour issu d'un cœur divin, Impérissable espoir d'une extase éternelle, Qui vous a possédés n'a pas souffert en vain.
Pour l'assouvissement des appétits sans trêve, Malgré ses moissons d'or, le monde est trop étroit; Mais aux déshérités s'ouvre le champ du rêve... L'homme est un créateur qui fonde ce qu'il croit.
Et puisque la Nature aux lois mystérieuses, Nous donnant la douleur, nous livra l'infini, Pourquoi briserions-nous les ailes radieuses Qui nous portent plus haut que notre ciel terni?
Pour moi, je te salue, Illusion féconde, Qui seule à nos efforts viens prêter ta grandeur! Sur les antiques fronts de tous les dieux du monde C'est toi dont, à jamais, j'adore la splendeur.
_FANTÔMES DIVINS_
A l'heure où votre ciel croule, O dieux des siècles passés! Quand le monde rit et foule Tous vos trônes renversés, Je m'attendris et je songe Que votre subtil mensonge De l'Idéal qui nous ronge Est le radieux flambeau. Tous nos rêves dans votre ombre Ont flotté, formes sans nombre, Et votre gloire qui sombre Met notre espoir au tombeau.
Heureux ceux que notre sphère, En ses horizons étroits, Peut désormais satisfaire, Sous les cieux vides et froids! Heureux ceux dont la pensée, Parfois déçue et lassée, Vers la chimère effacée Ne se retourne jamais, Et dont le rêve impassible, Restreint au monde sensible, Ne poursuit pas l'impossible Jusqu'aux plus lointains sommets!
Pour moi, dans la vieille Égypte, Je m'égare sans remords Au sein de la sombre crypte Où vivent toujours ses morts. J'aime à croire qu'endormie Dans l'étroite tombe amie, La somptueuse momie Songe encore aux jours anciens, Et qu'en sa fixe prunelle, Durant la vie éternelle, Luit la vision charnelle Des bonheurs qui furent siens.
Ou bien, sur les bords du Gange, Dans un lumineux décor, Je contemple un monde étrange Et j'ai des ailes encor. Parmi les temps insondables, Mes destins inévitables Par des nombres formidables Comptent les ans révolus, Car les siècles par centaines Font les âmes incertaines Dignes de boire aux fontaines Où s'enivrent les élus.
Sous l'arbre au feuillage antique, Je m'assieds avec Bouddha, Épris du songe mystique Dont la beauté l'obséda. Là, sa douce âme pensive Vit s'approcher, agressive, La tentation lascive Des corps éclatants et nus; Ferme, il poursuivit sa voie, Car l'éclair de notre joie Est dérisoire et se noie En des gouffres inconnus.
Parfois, dans la steppe aride De l'Iran sec et poudreux, Sur le désert, qui se ride Vers l'horizon vaporeux, Je distingue dans la brume, Parmi l'air qui se parfume, Une simple pierre où fume Et flambe quelque tison: De l'Arya des vieux âges, Suivant ses pieux usages, C'est là l'autel où ses sages Murmurent leur oraison.
Des hauts remparts de Carthage, Où la terre aux flots s'unit, J'adore, un soir, sans partage, Le front si pur de Tanit. Dominant la mer tranquille, Elle sourit, immobile, Et sa puissance subtile Enchante et dissout le cœur; Ou bien son fin croissant grêle, Effleurant quelque tourelle, Semble, fantastique et frêle, Un hiéroglyphe moqueur.
Et devant quelque humble toile D'un vieux maître florentin, Où les mages voient l'étoile Qui blanchit dans le matin, Je nais aux siècles gothiques, Pour chanter de doux cantiques, Sous les merveilleux portiques Tout embrumés par l'encens, Et pour baiser avec joie, Sous le vitrail qui flamboie, De Jésus, dont le front ploie, Les membres éblouissants.
Non, je ne puis vous maudire, Vous, nos charmeurs, vous, les dieux! En vain le jour se retire De votre ciel radieux, De vous en vain mon cœur doute... Pour éclairer notre route Ce Demain, que je redoute, Qu'a-t-il de meilleur que vous? Dans notre existence brève, Vaut-il mieux marcher sans trêve, Ou s'enchanter d'un grand rêve, Les mains jointes, à genoux?
_LA CHARITÉ DE BOUDDHA_
Un jour, les pieds meurtris et brûlés de poussière, Las d'avoir trop marché sous un soleil de feu, Gautama, le doux prince aux yeux pleins de lumière, Vit d'humbles murs surgir dans l'air ardent et bleu.
Ce n'était plus le temps de ses splendeurs mondaines, Des repos nonchalants dans ses jardins fleuris, Tandis qu'au bruit charmeur des sonores fontaines Dansent rêveusement les lascives houris.
Il avait tout laissé des voluptés royales, Car il ne pouvait plus les goûter sans remord Depuis qu'il avait vu ces trois choses fatales, Savoir: la pauvreté, la souffrance et la mort.
Recherchant le secret de la douleur humaine, Durant des jours sans nombre il avait médité, Et sur l'arbre où mûrit la science certaine S'était formé pour lui le fruit de charité.
Dans ses rêves profonds sous le divin ombrage, Lui, l'éternel Bouddha, venait d'apprendre enfin Que l'homme, ignorant tout, a pour meilleur ouvrage D'aimer, et de donner lorsque son frère a faim.
Maintenant il allait sous le ciel impassible, Cherchant un malheureux pour lui prendre la main, Et murmurant les mots de tendresse indicible Qui devaient éclairer notre aride chemin.
Et voici que vers lui, la cruche sur l'épaule, Venait, à pas lassés, la femme d'un soudra. Le grand Réformateur alors comprit son rôle, Un céleste sourire à ses lèvres erra.
Il vit en un éclair l'infranchissable abîme Que la caste maudite entre les cœurs creusait La femme que voilà ne pouvait pas sans crime Approcher l'Aryen, dont l'orgueil l'écrasait.
Et c'était une atroce et honteuse souillure Que rien dans l'avenir ne pouvait effacer, Pour lui, que partager le pain ou bien l'eau pure Avec celle qui, lente et triste, allait passer.
Et le prince du sang, dont la très noble race Se peint sur son front blanc et dans son fier regard, S'avance... Mais la femme, en hâte, lui fait place, Puis, l'entendant parler, s'arrête, l'œil hagard.
Et Gautama disait, d'une voix dont la terre Toujours, de siècle en siècle, entend l'écho sacré: «J'ai soif, ma route est longue et l'âpre vent m'altère. Penche vers moi ta cruche, ô femme! et j'y boirai.»
Mais elle, doucement, lui répliquait, confuse: «Hélas! je suis en tout ta servante, seigneur; Mais mon père est soudra. Vois quelle erreur t'abuse. A boire par ma main tu perdrais ton honneur.
--«Femme, dit Gautama, je te demande à boire, C'est tout. Ne me dis point que ton père est soudra. Ces mots sont vanité, sœur, et tu peux me croire, Car par ma voix demain le monde l'apprendra.»
Et la femme inclina, muette de surprise, Sa cruche, et regarda cet homme au noble sang Dont la lèvre effleurait la rude argile grise, Et qui semblait joyeux de l'acte avilissant.
Elle ne savait pas, la pauvre dédaignée, Que celui qui buvait, humblement, de sa main, Verrait à ses autels la terre prosternée Et plierait sous sa loi le tiers du genre humain.
Et lorsque, se perdant sur la poudreuse route, Le voyageur eut dit son fraternel adieu, Elle, qui le suivit d'un long regard sans doute, Dans le passant songeur n'entrevit pas le dieu.
_L'ORIENT_
Dans le clair Orient, que la lumière inonde, Près des limpides flots et des déserts de feu, Sous l'insondable ciel étincelant et bleu, Fleurit, naïve encor, la jeunesse du monde.
Là, dans l'enchantement des vivantes couleurs, L'Humanité s'attarde au sein d'un calme rêve, Car, du haut des autels, ses dieux veillent sans trêve, Pour accueillir ses vœux et charmer ses douleurs.
Dans l'espace enflammé, les horizons mystiques S'y déroulent sans fin parmi les rayons d'or. Nul clairvoyant regard n'y peut sonder encor Le sublime néant des visions antiques.
Le brahmane, approchant du Gange vénéré, S'incline en sa ferveur que nul doute n'altère; L'Arabe, balancé par le lent dromadaire, Du prophète, à mi-voix, redit le nom sacré.
Sous les saints oliviers, le chrétien de Syrie Évoque de Jésus le doux spectre sanglant, Et rêve qu'il effleure en son baiser tremblant Les pieds qu'ont arrosés les larmes de Marie.
Et d'infinis essaims de cœurs emplis de foi, Ayant pour but l'amour et pour vertu l'aumône, De l'aride Thibet aux bords du fleuve Jaune, Serviteurs de Bouddha, suivent sa pure loi.
De leurs ardents espoirs ignorant la folie, Ces peuples confiants, sans crainte et sans remord, Ayant rempli leurs jours, s'endorment dans la mort Sans avoir éprouvé notre mélancolie.
Dans l'avenir obscur, fermé d'un triple sceau, Ils goûteront les biens que notre cœur jalouse: L'orgueil des fils nombreux, la douceur de l'épouse, Tous les simples bonheurs du monde à son berceau.
Affermis pour longtemps sur ces supports augustes Que nos mains ont brisés sans trouver d'autre appui, Et dédaignant le mal qui nous trouble aujourd'hui, Ils resteront croyants, paisibles, fiers et justes.
Pour nous, près de trouver le vide sous nos pas, Nous avons trop détruit sans bâtir assez vite. D'amers pressentiments, que nul esprit n'évite, A nos espoirs hautains livrent d'obscurs combats.
Et nous prêtons parfois, aux heures de ténèbres, Une oreille inquiète aux lointains craquements Dont le bruit, sourd encor, monte des fondements De nos États vieillis, en des échos funèbres.
Crédules héritiers de l'humble et saint devoir, Vous qui des dieux anciens ne touchez point les voiles, Vivez, vivez heureux sous vos cieux pleins d'étoiles! Vos rêves sont meilleurs que notre âpre savoir.
Nul ne sait quel triomphe à vos âmes candides, Pour tant de patience, est peut-être promis. Poursuivez donc en paix sous les astres amis Votre songe éternel, au bord des mers splendides.
_LE PROGRÈS ET LES DIEUX_
Aux temps anciens, le monde existait dans un rêve; Les cieux élargissaient le terrestre horizon; L'espoir d'un avenir plein d'extases sans trêve Consolait de la vie incertaine et trop brève, Et le désir vainqueur supplantait la raison.
Hélas! il est des cœurs que le Progrès consterne, Des lèvres qui toujours invoqueront les dieux. La Science à l'œil froid conduit l'esprit moderne, Pourtant plus d'un genou dans l'ombre se prosterne, Plus d'un regard encor monte au ciel radieux.
C'est que, nous retirant l'espérance qui charme, Dévastant à jamais nos lointains paradis, La Science n'a pas effacé toute larme; En nos mains, au contraire, elle aiguise chaque arme, Et nous rend sans pitié pour les combats maudits.
L'antique Illusion, qui nous devient néfaste, Ne peut plus sans péril embellir le chemin. Notre champ de bataille est si sombre et si vaste Que jamais nulle haine ou de peuple ou de caste N'en ouvrit de pareil au désespoir humain.
Le sang n'y coule point: la lutte pour la vie N'offre point la grandeur des glorieux trépas; Les morts, nul ne les chante et nul ne les envie, Et l'effrayant clairon qui tous nous y convie, C'est le cri de la faim, qui ne pardonne pas.
Nos tournois acharnés ont l'univers pour lice. Sous nos efforts géants tout rempart est tombé. Le salaire est une arme, un mot d'ordre, un complice. Ni repos, ni pitié! Si son pied manque ou glisse, Le lutteur le plus fort a bientôt succombé.
Car le travail, facile aux époques naïves, Est pour nous l'incessant et terrible labeur. L'esclave d'autrefois, dans nos cités actives, Frémirait à l'aspect de nos races chétives, Qu'asservissent le fer et l'or et la vapeur.
Il rirait de dédain quand leur foule pâlie, Quittant le puits de mine ou l'obscur atelier, Lui dirait: «Nous, au moins, sommes libres.» Folie! Vous, libres?... Mais la loi qui vous dompte et vous lie Plus qu'aucun joug humain vous contraint de plier.
Dans sa marche en avant le Progrès implacable, Comme l'âpre Nature, écrase aveuglément Le faible, l'impuissant, le rêveur, l'incapable. Pour qui veut éluder son ordre redoutable, Honte, misère et mort sont un sûr châtiment.
Pourtant l'homme jamais ne vivra sans chimère. Nous aussi, nous avons notre espoir insensé: Le rêve social, en son ardeur amère, Prend des religions la puissance éphémère Et remplace à lui seul tous les dieux du passé.
Nous le verrons bientôt plus qu'eux impitoyable, Car il met l'idéal ici-bas, près de nous. Pour toucher à ce but, qui paraît saisissable, Le combat grandira, tellement effroyable Que les maux d'aujourd'hui pourront nous sembler doux.
Puisque telle est la loi, courbons donc notre tête; Mais ne maudissons pas, dans notre vain orgueil, En face des douleurs que demain nous apprête, Les dieux, dont la raison proclame la défaite, Mais dont nos cœurs meurtris portent encor le deuil.
_LA MORT DES DIEUX_
Dans le ciel vaporeux, aux fascinants abîmes, Au-dessus des brouillards d'argent, de cendre ou d'or, Sur leurs trônes d'azur siégeaient les dieux sublimes, Écoutant si vers eux nos chants montaient encor.
Ils étaient là, ces fils de notre immortel rêve, Unis et fraternels dans leur commun séjour, Car un même désir les enfanta sans trêve, Car ils furent aimés du même ardent amour.
Ils étaient là, sans haine et sans amère envie: Jupiter, Jéhovah, si prompts en leur courroux; Le grand Baal; Istar, déesse de la vie, Et le pâle Jésus sous ses longs cheveux roux;
Bouddha, dont la pitié s'épanche en flots mystiques; Vishnou, qui de toute âme est l'éternel amant; Allah, qu'ont célébré de belliqueux cantiques, Et le farouche Odin, roi du Nord inclément.
Et sur les fronts hautains de la céleste foule Régnaient le calme auguste et la sécurité: Les siècles devant eux passeraient, sombre houle, Mais sans pouvoir jamais ternir leur majesté.
Car l'homme, qui les fit du meilleur de son âme, Et qui par leur splendeur s'était laissé charmer, Quand il douterait d'eux ne serait point infâme Assez pour les maudire et pour les blasphémer;
Mais, les enveloppant d'un respect doux et tendre, Il bénirait toujours leurs fantômes puissants, Qui l'ont fait espérer avant qu'il pût comprendre, En lui donnant pour but les cieux éblouissants;
Il n'oublierait jamais que, sur sa route amère, Eux seuls ont soutenu, guidé ses premiers pas, Et qu'ils l'ont doucement calmé par leur chimère, Comme on calme un enfant en lui chantant tout bas.
Ainsi rêvaient les dieux au fond du ciel immense, Quand soudain, les troublant dans leur bleu paradis, Monta comme un long cri d'insulte et de démence: L'homme se disait libre... et les avait maudits!
Homme, pauvre insensé que mène un vain mirage, Maudis donc ton cerveau, ton cœur et ta raison! Les dieux ne sont-ils pas, réponds, ton propre ouvrage? Qui donc les a dressés, hors toi, sur l'horizon?
Quand tu brandis contre eux un inutile glaive, C'est ton illusion que menace ta main; Si tu crois saluer une aube qui se lève, Vois, tes propres flambeaux blanchissent ton chemin.
Va donc, poursuis un songe après un autre songe: Tu ne peux échapper à la loi de ton cœur. Mais écoute... Dans l'ombre où ton blasphème plonge, C'est de ta seule voix que rit l'écho moqueur.
C'est toi, c'est ton passé, dont ainsi tu te railles. Soit, tous tes dieux sont morts sous ton bras forcené; Mais d'autres de ton sein vont naître, et tes entrailles Demain feront jaillir ton rêve nouveau-né.
_PRIÈRE A MINERVE_