IV
«Oui, dit-elle, c'est moi!... C'est moi... Je puis encore, Quand toute antique foi qu'un nom sacré décore Penche au cœur des mortels, --Ainsi qu'on voit le soir, à travers les bruines, Sur le sommet des monts s'incliner les ruines Des plus hautains castels,--
«Je puis, car nulle bouche encor ne me blasphème, Rallumer dans vos seins l'étincelle suprême Des éternels espoirs; Faire vivre en luttant, faire aimer les supplices, Faire braver la mort et trouver des délices Aux plus âpres devoirs.
«Je puis, dans les cœurs bas qui rampent près de terre, Que le vin des plaisirs chaque jour désaltère, Que l'égoïsme clôt, Je puis, moi, soulever, pour peu que je le veuille, Plus aisément que l'air ne soulève la feuille, Un sublime sanglot.
«Nul œil n'a mesuré le cercle que j'embrasse, Je façonne à loisir le corps, l'esprit, la race, Et la religion. Mais mon nom te suffit. Je suis pour toi la France! On dirait, n'est-ce pas? l'écho du mot souffrance... Pourtant mon lot fut bon.
«Il fut bon, étant rude et coupé pour ma taille. C'est moi qui vais devant dans la grande bataille Du progrès rayonnant. Je veux continuer ce rôle magnifique, Et j'ai peur du sommeil obscur et pacifique Qui règne maintenant.
«Élève donc la voix, parle à mes fils, poète, Car je souffre, et, perdus dans le bruit de leur fête, Ils ne le savent pas. Parle... ils arrêteront, s'ils voient que mon sang coule, Dans les tristes chemins où s'engouffre leur foule, L'essor fou de leurs pas.
«Tu leur diras: Je viens au nom de la Patrie. Frères, entendez-la! C'est elle qui vous prie... Ce jour est solennel. Tous vos vices mesquins, races exténuées, Effacent lentement, là-haut, dans les nuées, Son sourire éternel.
«Vous avez découvert que l'existence est brève, Que la mort, ce néant, succédant à ce rêve, N'ouvre rien au delà; Et vous avez pensé: «L'heure présente est bonne, «Elle seule est à nous, demain n'est à personne: «Jouissons, tout est là.»
«Vivre dans le présent, c'est être en décadence. Vingt peuples, délaissant leur antique prudence, Ont ainsi trébuché; C'est en chantant qu'ils ont glissé dans la nuit noire; De leurs débris encore--ô leçons de l'histoire!-- L'univers est jonché.
«Décadence!... O Français! un siècle est peu de chose; Pourtant, depuis cent ans, quelle métamorphose Dans nos vœux, dans nos mœurs! La terre, en écoutant, voilà cent ans à peine, Un jour prit pour des voix d'aube encore incertaine Nos confuses rumeurs.
«On vit comme un reflet d'éternelle lumière; Nous avions fait soudain rayonner la chaumière, Dans les champs, sous les cieux; Nos cœurs, tout enflammés d'intentions sublimes, Vers les plus nobles buts et les plus hautes cimes Volaient, audacieux.
«Jamais à si longs traits on ne but l'espérance. Avec quel front levé, quelle fière assurance, Nous parlions de demain! Nous tracions jusqu'à Dieu, dans le temps et l'espace, Peuple prédestiné, triomphateur qui passe, Notre royal chemin.
«Nous fondions la vertu, l'amour et la justice; Nous trouvions de la joie au fond du sacrifice, Même sans nuls témoins. Nos cœurs se sont lassés de ces biens invisibles; Dans nos seins aujourd'hui, pour qu'ils battent paisibles, Il leur faut beaucoup moins.
«Ah! que ne sommes-nous, en ces jours héroïques, Morts comme nous savions mourir alors, stoïques, Souriant au tombeau, Vaincus des rois ligués, écrasés par leur nombre, Mais vers les nations tendant à travers l'ombre Un immortel flambeau!
«Ce flambeau, dans nos mains il vacille, ô mes frères! Non, nous ne sommes plus les soldats téméraires, Chantant au bord du Rhin, Voulant conquérir moins des villes que des âmes, Remplaçant volontiers par des hymnes de flammes Les lourds canons d'airain.
«Sursum Corda!... Là-haut nos cœurs et nos pensées, Vers ce ciel, rayonnant de nos gloires passées, Ce beau ciel radieux, Ce ciel de France, où semble errer une âme douce Vers qui celui qu'on frappe et celui qu'on repousse Tournent toujours les yeux.
«Hélas! ce ciel profond, l'on vous dit qu'il est vide, Que nul Dieu n'y sourit, que votre cœur, avide D'espoir, vous a trompés. Frères, lorsque sa foi s'éteint, un pays tombe. Voyez donc, voyez donc à creuser quelle tomb Vos bras sont occupés!
«Mais l'infini toujours hante nos cœurs frivoles. On dit: «Je ne crois plus,» et devant mille idoles On fléchit les genoux. L'une au moins, la Patrie, est si pure et si belle Que les siècles ont vu presque abdiquer pour elle Le Dieu fort et jaloux.
«Le culte des Romains, leur vrai culte, fut Rome; Et jamais sentiment ne fit au cœur de l'homme Germer rien d'aussi fort. Leur antique vertu rend leur triomphe juste; Ils posèrent le trône éblouissant d'Auguste Sur des siècles d'effort.
«Nul revers n'abattait leur constance obstinée. Imitons-les. Ayons en notre destinée Cette invincible foi. Notre œuvre vaudra mieux que leur sombre conquête: Sur le cœur qui consent notre puissance est faite D'amour et non d'effroi.
«Nous sommes les voyants, les chercheurs, les apôtres; Quand c'est nous qui crions: «Sursum Corda!» les autres Lèvent un front riant; Car ils ont cru soudain voir luire en leurs ténèbres L'étoile qui guidait durant les nuits funèbres Les mages d'Orient.
«Jetons-le donc, ce cri! Les échos des vieux mondes Le rediront ensuite avec leurs voix profondes. N'ont-ils pas répété Après nous: «Dieu le veut!» dans des âges farouches? Et, plus tard, nous avons mis dans leur mille bouches Le grand mot Liberté!
«Vers tout ce qui sourit, vers tout ce qui rayonne, Vers l'Idéal portant l'immortelle couronne, Seul Dieu qui nous guida, Vers l'art, vers la science aux lueurs souveraines, Vers la fraternité, vers la bonté, ces reines, Français, Sursum Corda!»
[Ornement]
SOUVENIRS
[Ornement]
SOUVENIRS
Souvenirs, souvenirs, c'est par vous que j'existe! Ma vie est tout entière en votre vague émoi. Dans la nuit du passé, votre écho tendre ou triste Sauve seul du néant cet être qui fut Moi.
Sans vous, qu'en serait-il de mes courtes années, S'effaçant tour à tour dans le temps éternel, Et des illusions, si promptement fanées, Dont l'éclat met une âme en mon corps tout charnel?
Car il n'est rien de vrai dans toutes les chimères Qui, de leur vol léger, flottent sur mon chemin: Elles sont les reflets, brillants mais éphémères, Du l'univers au fond d'un organisme humain.
Mes sens, miroirs subtils de ces formes sans nombre, Eux-mêmes, je le sais, n'ont point de fixité, Mais changent leurs tableaux, rayonnants ou pleins d'ombre, Comme un fleuve mouvant par sa course emporté.
Dans mon cœur frémissant, dans ma chair douloureuse, Ce qui le mieux échappe à l'incessante mort, A l'évolution puissante et ténébreuse Qui partout en secret active son effort,
C'est ce qui n'est pas moi: l'ineffaçable trace Qu'a gravée en mon sein la foule des aïeux. Ma joie et mes douleurs sont celles de ma race, Et le feu de son âme éclate dans mes yeux.
Que devient donc ma vie en ces profonds mystères? Où retrouver ce Moi, qui périt chaque jour? O souvenirs! c'est vous, aux heures solitaires, Qui du frêle fantôme esquissez le contour.
C'est vous qui me rendez quelquefois à moi-même, Ombres qui reflétez l'ombre éteinte à jamais, Car vous ressuscitez en un songe suprême Tout ce qui m'a fait vivre et tout ce que j'aimais.
Nés avec chaque larme, avec chaque pensée, Partout où j'ai souffert, partout où j'ai vaincu, Vous maintenez pour moi l'existence effacée, Par vous seuls je peux dire aujourd'hui: «J'ai vécu!»
Venez donc, souvenirs à l'aile étincelante, Spectres des jours heureux et des paisibles soirs, Venez, pour enivrer mon âme chancelante Des bonheurs disparus et des anciens espoirs.
Vous que le temps revêt d'un invincible charme, O mes meilleurs amis! ô mon plus sûr trésor! Vous paraissez plus beaux à travers une larme, Aussi d'un œil mouillé je poursuis votre essor Au hasard de mes vers, parmi les rythmes d'or.
ÉTERNEL DÉSIR
Qui donc inventera des syllabes nouvelles, Troublantes pour le cœur comme un parfum pervers, Avec le charme atroce et les douceurs cruelles De nos longs souvenirs en ce vieil univers?
Qui donc découvrira des mots subtils et rares Dont nos fibres tout bas vibrent à se briser, Puisque le sourd écho de nos langues barbares Ne dit point l'infini du songe et du baiser?
L'excès de notre ivresse et de notre souffrance Semble animer la voix des forêts et des flots, Mais nous, pour égaler leur sauvage éloquence, Nous n'avons que l'accent éperdu des sanglots.
Oh! je voudrais trouver des paroles légères Dont le son vague et doux, suave et déchirant, Dise au cœur ce que dit sous les longues fougères La brise qui, le soir, les frôle en murmurant.
Et je voudrais rimer des vers dont la magie Ferait défaillir l'âme, avec l'aigu frisson Qu'éveille, fredonné vers la fin d'une orgie, L'air tant aimé jadis d'une ancienne chanson.
Et je voudrais encore, oh! je voudrais connaître Un langage disant les infinis regrets Et l'éternel désir de ce qui pourrait être, Du bonheur inconnu qui ne viendra jamais.
DANS LA FORÊT
Tout tremble à la fois. Les bois ont la voix De l'onde. Dans son lit amer Ainsi geint la mer Profonde.
J'écoute... Le vent Dans le pin mouvant S'engouffre. Tel se plaint le flot, C'est bien le sanglot Du gouffre.
L'âpre souffle mord Le hêtre et le tord Sans peine, Puis s'en va, hurlant, Rendre tout tremblant Le chêne.
Dans ces hauts abris, On dirait les cris, Très aigres, Des mâts de vaisseaux, Qui sont sur les eaux Si maigres.
Les sombres taillis Sont tous assaillis, O lutte! Par des vents diserts, Y jouant des airs De flûte.
Doux, tendres, puissants, Les bruits incessants, En foule, Se mêlent sans chocs. Ainsi pleure aux rocs La houle.
O grand univers! Tes échos divers, Pour l'âme, Ont la même voix: Les gouffres, les bois, La lame.
Que nous disent-ils Dans leurs chœurs subtils? Qu'importe! Ce n'est qu'un vain bruit, Et le vent qui fuit L'emporte.
UN BAL DE L'OPÉRA
Janvier, âpre et brutal, a desséché la rue, Sur notre orgie en feu lançant son souffle amer. Il est nuit. L'Opéra, vers qui chacun se rue, Ressemble au roc heurté par les flots de la mer.
Des carrosses bruyants déversent la cohue: Fracs noirs, paillettes d'or, maillots couleur de chair. La danse de Carpeaux se déroule, éperdue, Sentant les murs frémir d'un rythme ardent et cher.
Et la limpide lune, au doux rayon bleuâtre, Met une lueur pure au front de ce théâtre, Où s'essouffle, en hurlant, le plaisir effréné;
Tandis que, dans la houle humaine qui ruisselle, Un garde de Paris, par le froid étonné, Se tient, raide et muet, et grave, sur sa selle.
A LECONTE DE LISLE
Vos vers,--vos vers si beaux!--qui sous notre paupière Font, dans les soirs pensifs, monter des pleurs sacrés, Sont fiers, purs et puissants comme ces dieux de pierre Que d'un suprême orgueil la Grèce avait parés.
Incompris de la foule, à des lèvres vulgaires Ils n'ont point appelé de faciles sanglots. Les douleurs dont votre âme a pu saigner naguères N'obscurcissent jamais leurs sublimes tableaux.
L'égoïsme d'un cœur qu'un âpre amour déchire Y chercherait en vain des baumes fraternels, Car ils ne daignent pas regretter ni maudire Vos vers d'airain chantant sous les cieux éternels.
Sur la fuite des jours et le néant des choses Ils construisent en paix leur songe de beauté, Et l'esprit ignorant les invisibles causes Ne connaîtra jamais le prix qu'ils ont coûté.
Mais l'âme qu'enchanta leur ivresse profonde Voit, sous la majesté des impassibles vers, Palpiter l'idéal invincible du monde Et ruisseler les pleurs de ce vieil univers.
Août 1890.
TÊTE-A-TÊTE ROMANTIQUE
Nous avons, tous les deux, dit plus d'une folie, Ce soir, dans les sentiers étroits pour nos chevaux. Nous étions égarés loin du bruyant rallye, Et vous me racontiez votre mélancolie De l'accent pénétré que prennent les dévots.
Et je me défendais, par ma gaîté railleuse, De comprendre trop bien vos douces oraisons. Vous m'aviez fait quitter notre bande joyeuse Par un galop sournois dans la forêt ombreuse, Et le soleil quittait les hautes frondaisons.
Le long du chemin creux, tout rouge de bruyère, Nous allions maintenant, rapprochés, pas à pas. Sous les massifs profonds défaillait la lumière, Et le recueillement de la nature entière Nous fit, sans y songer, soudain parler tout bas.
Et moi, je me plaisais à ce brin d'aventure: C'était gracieux, fin, joli... presque touchant. J'ai ri, car j'aime à rire, et c'est bien ma nature; Mais ne me croyez pas trop folle créature... Non, je m'attendrissais, tout en vous le cachant.
Mais quoi! de vos chagrins je connais trop la cause. Moi, j'ai souffert aussi, tout en riant toujours. Hélas! rien n'en guérit, ni les vers, ni la prose, Ni le jeu, ni l'oubli, ni rien, ni quelque chose, Ni les longs cheveux d'or, ni les yeux de velours.
Qu'importe! Souffrez donc, puisqu'un instant de joie N'est jamais--dites-vous--chèrement acheté, Et que, parmi ces maux dont nous sommes la proie, Éclate par éclairs le bonheur qui les noie, Le bonheur d'un moment qui vaut l'éternité.
Vous aurais-je donné cette heure bienfaisante? Peut-être... et c'eût été plutôt l'illusion. L'Illusion!... Voilà la grande complaisante. Hier, quand nous causions, elle était là, présente, Dans les reflets pourprés du ciel en fusion.
Que faut-il donc de plus pour que l'âme se grise? Un bon cheval, un soir embaumé, vaporeux, Un charmant tête-à-tête obtenu par surprise, Un horizon lointain qui pâlit et s'irise, Et la rouge bruyère au bord d'un chemin creux.
PAYSAGE DE MAI
Mai sourit, de rayons prodigue, Sur les champs de jeunes blés verts, Sur les prés, où l'œil se fatigue, Ébloui par leurs tons divers.
Dans la touffe de trèfle rose Éclate un bouton d'or en feu; La marguerite, large éclose, Est auprès du liseron bleu.
De tous côtés la terre blonde Se montre nette et de niveau, N'attendant pour être féconde Que le don d'un germe nouveau.
Au flanc des collines, barrière Élevée à notre horizon, Se creuse la blanche carrière, D'où va naître quelque maison.
Le sentier poudreux se dessine, Courbé par un bouquet de bois. On sent un parfum d'aubépine, On entend bruire des voix.
Et la campagne est solitaire; Ce chaud paysage d'été Est plein du rêve et du mystère De quelque monde inhabité.
Dans sa demeure close et fraîche, Le paysan, les membres las, Fuit un instant l'haleine sèche Qui flétrit les derniers lilas.
Mais parmi l'herbe déliée Où commence le sillon noir, Une charrue est oubliée: Voici la vie et le devoir.
PAYSAGE D'OCTOBRE
Octobre finit: dans l'allée, La couronne de la forêt, Jaunie et flétrie, est foulée Sous le pied du passant distrait.
A cette parure enlaidie, Dépouille des beaux jours défunts, Par moments la brise tiédie Vient dérober d'âcres parfums.
Dans la plaine, où flotte et se pose Un touchant et dernier rayon, Le laboureur grave dispose La charrue au bout du sillon.
Sur un peuplier, malgré l'heure, Des feuilles frémissent encor; Un soleil pâle les effleure, Et l'on dirait un arbre d'or.
Les vignes courent, avalanches, Du haut des coteaux jusqu'en bas, Et dressent dans les brumes blanches Leurs milliers de noirs échalas.
Au loin passe une silhouette Au mouvement discret et lent: C'est un chasseur, dont le chien guette Le lièvre en son gîte tremblant.
Les prés, que l'humidité ronge Et colore d'un brun sanguin, Portent en ligne qui s'allonge Les meules hautes du regain.
Et, comme une âme désolée, Là-bas fuit dans le ciel profond La silencieuse volée Des hirondelles qui s'en vont.
DEUX VOIX
Si quelquefois à ma fenêtre Je reste un moment à songer, Quand le jour vient de disparaître Et qu'au fond du ciel on voit naître La blanche étoile du berger;
A cette heure calme et bénie, C'est que j'aime entendre dans l'air Monter la rumeur infinie De Paris, confuse harmonie, Semblable à celle de la mer.
Ce bruit, fondu par la distance, De tant de voix, de tant de pas, Est-ce un chant? une plainte immense? Je ne sais... J'écoute, et je pense Au flot bleu qui brise là-bas.
Si quelquefois sur la falaise, En été, je reste à rêver, Lorsque le vent du soir s'apaise Et n'est plus qu'un souffle, qui baise Nos cheveux sans les soulever,
C'est qu'à mes pieds l'Océan gronde, Éternellement agité, Et qu'au murmure de son onde Je songe à la clameur profonde Montant d'une grande cité.
Océan, que nous veux-tu dire? Sont-ce là des hymnes, des cris? L'âme du monde qui soupire? Je ne sais... J'écoute, j'admire, Et je me souviens de Paris.
O vaste mer! ô ville immense! Mes deux muses, mes deux amours, Ne gardez jamais le silence! Je me tais en votre présence, Mais vous, pour moi, parlez toujours!
SOUFFLES D'ORAGE
La falaise est droite et superbe, Et le vent de la haute mer, Comme un faucheur abat sa gerbe, Y courbe l'herbe D'un souffle amer.
Moi, contre qui le roc se dresse, Et qui vais toujours en avant, J'aime, quand parfois il me presse, L'âpre caresse De ce grand vent.
Il me repousse, et je m'obstine; Malgré son effort irrité, Je gravis l'altière colline, D'où je domine L'immensité.
Ma vie, ainsi je l'ai comprise: Chemin hardi, falaise en fleur, Puis, troublant mon âme surprise, La rude brise De la douleur.
J'aime cette haleine sauvage, Que rien ne saurait apaiser, Et qui souvent sur mon visage Pose avec rage Son froid baiser.
Je me sens grandir dans la lutte. O vent glacé! tu peux rugir: Ce front, à ta fureur en butte, De nulle chute Ne doit rougir.
Mon pied est sûr et je m'élève; Je vois reculer l'horizon... Et j'ai, pour ce combat sans trêve, Quitté ma grève Et ma maison.
A CELUI OU CELLE QUI VIENDRA
A toi, petite Georgette, quelques jours avant ta naissance.
Toi qui vas naître, enfant, fragile et douce chose, Aube qui n'as point lui, fleur qui n'es point éclose, Incertain et charmant trésor, A ton éveil, je veux que mes rimes fidèles Palpitent sur ton front avec des frissons d'ailes, Comme un essaim d'abeilles d'or.
Hélas! elles n'ont pas le pouvoir de ces fées Qui paraissaient soudain, d'une étoile coiffées, Aux jours fabuleux d'autrefois, Et qui, d'un geste lent de leurs mains gracieuses, Faisaient pleuvoir en dons leurs faveurs précieuses Sur les berceaux des fils de rois.
Elles n'ont pas surtout, dans leur vain bruit qui charme, L'émoi délicieux de ta première larme, Ni l'accent de ton premier cri. Comparant à ta voix, qu'elle brûle d'entendre, Leurs longs rythmes pesants, ta mère heureuse et tendre De pitié sans doute a souri.
Qu'elles aillent pourtant chanter ta bienvenue! Qu'elles prennent leur vol sur la route inconnue Où descendront tes pas tremblants! Elles seront pour toi d'un bienfaisant présage, Et leur souffle, la nuit, baisera ton visage, Sous tes rideaux légers et blancs.
Elles diront, enfant, par leur grâce éphémère, A cette enfant tout près de devenir ta mère, Que les amis des premiers ans, Quand on sut les aimer fidèlement, comme elle, Pour les grouper ensuite autour d'un berceau frêle, Sont les plus riches des présents.
Elle est la fée, enfant: c'est elle qui te donne Les vieilles amitiés, rayonnante couronne De son joli front confiant. Dans ce monde où tu viens, rien ne vaut la tendresse. Tes yeux purs s'ouvriront sous la chaude caresse De notre amour vivifiant.
Viens, tout est prêt pour toi, petit hôte candide: Nos cœurs et nos baisers, et ta couchette vide, Qui rit dans l'appartement clair; Les mignons vêtements de batiste et de soie, Et les larges rubans dont le tissu chatoie, Bleu d'azur ou rose de chair.
Devant ces doux objets, l'œil se trouble et se mouille, Mon vers ému se tait. L'oiselet qui gazouille Encor manque au nid triomphant. Les vœux montent du cœur à la lèvre qui tremble... Sois fort, sois bon, sois simple et sois fier tout ensemble, Et sois heureux, petit enfant!
Octobre 1884.
UNE AVENTURE DE L'AMOUR
Amour s'est égaré. L'enfant cruel et beau Est entré dans un cimetière. Ses pieds nus ont heurté la dalle d'un tombeau; Il grelotte, assis sur la pierre.
Il a peur, il appelle... Et le vent de la nuit Éteint sa voix tremblante et douce. Dans l'ombre, tout est blanc et muet... Et, sans bruit, Des ombres glissent sur la mousse.
Devant lui, s'accoudant au bloc brisé d'un fût, Dans des colonnes ruinées, Une d'elles s'arrête... une d'elles qui fut Une vierge de seize années.
Elle n'a vu jamais cet enfant rose et nu, Dont l'œil mutin de pleurs se mouille; Jamais, non... même pas dans un rêve ingénu Que l'aurore joyeuse embrouille.
Elle ne connaît pas tous les savants baisers Qu'ont inventés les lèvres souples; Elle ne frémit pas, alors qu'inapaisés Sanglotent les spectres, par couples.
Donc elle ouvre tout grands ses yeux creux et pensifs Devant ce petit être étrange, Et s'étonne qu'il ait des airs aussi plaintifs Puisque sans doute c'est un ange.
Lui, saisi de respect pour ce fantôme pur, Immaculé comme les marbres, N'ose lui demander un chemin court et sûr Pour fuir parmi les mornes arbres.
Pourtant, dompté soudain par de poignants effrois, Il prend sa main si pâle et frêle... Puis, tous deux, ils s'en vont sur les noirs gazons froids, Où le grillon jette un cri grêle.
Or l'âme qu'habitaient les neigeuses candeurs Et les ignorances sublimes, Croit, en touchant l'enfant, glisser aux profondeurs De très vertigineux abîmes.
Car elle a reconnu l'invincible pouvoir Auquel fut soustraite sa vie; Tous les amers plaisirs qu'elle vient d'entrevoir, Ce sont eux, eux seuls qu'elle envie.
Et voici que bientôt paraît à son esprit, En souvenir impérissable, Un jeune homme aux traits fiers, qui jadis lui sourit Et traça son nom sur le sable.
Elle comprend alors qu'elle n'a point vécu, Et son regard morne retombe Sur cet enfant, par qui l'univers est vaincu Et qui règne encor dans la tombe.
Elle peut maintenant, en hâte, mais en vain, Le mener hors du cimetière, Hélas! car c'en est fait de son repos divin Pour l'éternité tout entière.
SONS ET PARFUMS
O musique divine! ô parfums!... votre ivresse, Seule, enchante toujours nos cœurs vieillis et las. Seuls, vous nous demeurez des choses d'ici-bas Dont la grâce fragile usa notre tendresse.
Sur la route assombrie et pleine de détresse Où, chancelants et lourds, posent nos derniers pas, Vous flottez, doux et chers, et nous parlez tout bas Du passé, qui s'éveille avec votre caresse.
L'air d'autrefois, l'arome aux exquises fadeurs, Ébranlent tout à coup l'âme en ses profondeurs, Lui rendant l'aiguillon des poignantes délices.
Pour vivre heureux encore, en un songe abîmés, Jusqu'au bord du tombeau nous avons pour complices Les sons et les parfums que nous avons aimés.
LE SOMMEIL
La nuit répand sur tout son ombre impartiale, Et dans le fond des cieux le jour s'est retiré, Comme un époux fermant la chambre nuptiale.
Vers le monde obscurci, tour à tour attiré, Chaque regard d'en haut, tombant de chaque étoile, Se tourne, et fait pâlir le poète inspiré.
La volupté puissante ôte en riant son voile... Et le tambour du pitre, au bord du grand chemin, Très tard ébranle encor la baraque de toile.
Ma lampe, clignotante ainsi qu'un œil humain Dont la veille ou les pleurs ont gonflé la paupière, S'affaiblit, et ma plume échappe de ma main.
O Sommeil! c'est vers toi que monte ma prière. Viens, toi, presque aussi doux qu'est la très douce Mort, Sur mon front incliné pose ton doigt de pierre.
Que la Nature est tendre à l'homme qui s'endort! Quand elle eut du néant tiré nos pauvres âmes, Elle fit le sommeil, prise par un remord.
Le sommeil... le repos, le nirvanâ des brahmes, Instants qui sont pour nous, par leur oubli profond, Les meilleurs après ceux dans lesquels nous aimâmes.
Matière inerte et sourde en qui tout se confond, Toi qui n'as pas de chair douloureuse et subtile, Quand tu m'ouvres ton sein, j'y descends jusqu'au fond;
Je dors, je t'appartiens, la douleur inutile Est vaincue, et mon cœur est plus indifférent Que n'est le marbre dur que le sculpteur mutile.
Ce bonheur passager que le réveil reprend, Avant-goût du bien-être immense de la tombe, Devenant éternel, enchante le mourant.
Sommeil, je t'ai prié... Tes bras s'ouvrent... J'y tombe.
SUR UN NUAGE
Sur un nuage gris--gris comme fine cendre-- Je voudrais, sur les bois tout vibrants de doux cris, Planer, planer longtemps, puis tout à coup descendre, Et ravir en son rêve un rossignol surpris, Sur un nuage gris.
Sur un nuage blanc--blanc comme douce neige-- Je voudrais, au sommet du mont étincelant, Découvrir l'édel-weiss, qu'un âpre exil protège, Et l'emporter ensuite, astre frêle et tremblant, Sur un nuage blanc.
Sur un nuage feu, nef aux ardentes voiles, Je voudrais--car la fleur des glaciers, c'est trop peu-- Aller glaner là-haut dans le champ des étoiles, Et choisir la plus fière au ciel immense et bleu, Sur un nuage feu.
Sur un nuage d'or, éperdu dans sa course, Je voudrais entraîner d'un invincible essor Celui que j'aime aux bords où la vie a sa source, Pour qu'en l'éternité nous nous aimions encor, Sur un nuage d'or.
UNE GOUTTE D'EAU
Élément merveilleux, source, miroir ou flamme, Flot d'azur qu'un rayon du ciel peut embraser, Dans ton sein palpitant tu dois cacher une âme, Vive, douce pourtant, et prompte à s'apaiser.
Ne dit-on pas: «Changeant comme l'onde et la femme»? Contre le roc ému la mer vient se briser; L'écume que, farouche, élève chaque lame, Sur les fleurs, dans la nuit, descend comme un baiser.
Roulant au flanc des monts, la cascade légère Semble glisser gaîment sur les lits de fougère; Le ruisseau chante ou pleure à travers les forêts.
Rien n'a tant de pouvoir et rien n'a tant de charme. O pure goutte d'eau, qui dira tes attraits? N'es-tu pas l'Océan?... N'es-tu pas une larme?
SONGE D'ÉTÉ
Sous les arbres verts, sous les arbres noirs, Dans l'éclat du jour ou l'ombre des soirs, J'aime errer sans trêve. Parmi les rameaux emplis de chansons Le vent passe et meurt en vagues frissons: Je poursuis mon rêve.
Sous les taillis clairs où midi s'endort Le soleil, jetant ses paillettes d'or, Se brise en fusées; Et les moucherons dans ce flamboiement, Ivres de chaleur, font un tournoiement D'ailes irisées.
Mille insectes fins se cachent, tapis Parmi les plis roux des anciens tapis De frondaisons sèches; Car les étés morts, sous de bruns linceuls, Dorment à jamais, oubliés et seuls, Dans les sentes fraîches.
Sur le pied rugueux des chênes touffus La mousse répand un reflet diffus De pâle émeraude; Et sur quelques fleurs, par vols lents et lourds, L'incertain bourdon au corps de velours Étincelle et rôde.
Dans les flots mouvants des sommets houleux Glissent par lambeaux les firmaments bleus, Comme des prunelles; Et, lorsque tout bruit paraît s'endormir, Même en ce silence on entend gémir Des voix solennelles.
Dans les bras tordus des ronciers fleuris La vive araignée au bout d'un fil gris Voltige et circule; Mon esprit, lassé par de longs combats, S'attendrit à suivre en ses vains ébats L'être minuscule.
Alors, sans regret, sans peur, sans dessein, J'écoute frémir, paisible en mon sein, L'éternelle vie; L'immense Nature, au fond des forêts, Laisse pénétrer en ses doux secrets Mon âme ravie.
Atome pensif, j'entends l'Infini Murmurer en moi son hymne béni Par la voix des choses. Mon cœur n'a qu'un jour, mais dans son néant Vient se refléter l'univers géant, Des soleils aux roses.
Sous les arbres verts, sous les arbres noirs, Dans l'éclat du jour ou l'ombre des soirs, J'aime errer sans trêve. Parmi les rameaux emplis de chansons Le vent passe et meurt en vagues frissons: Je poursuis mon rêve.
L'AME ET L'UNIVERS
Qu'importe le passé qui dans la nuit s'écroule? Qu'importe l'avenir? Vivrai-je encor demain? Pour mon cœur isolé que peut l'humaine foule? Et qu'importe l'espace à mon étroit chemin?
Multitude des jours, multitude des nombres, O cieux illimités! ô race des mortels! Je tends vers vous les mains vainement, pâles ombres... Les songes de mes nuits plus que vous sont réels.
Vous n'êtes, pour mes yeux que vous trompez sans trêve, Pour mon âme impuissante à vous jamais saisir, Que le fuyant reflet d'un impossible rêve Et que l'âpre aiguillon d'un éternel désir.
Devant le flot mouvant des heures et des choses, Près du fleuve infini que sondent nos regards Et qui roule la vie en ses métamorphoses, Tantales altérés, nous nous penchons hagards.
Nous ne possédons rien de ces biens sans mesure, Pas même un jour certain dans l'abîme des jours; Tout nous est étranger dans l'immense Nature, Tout, jusqu'au cœur chéri qui s'ouvre à nos amours.
Murés dans le présent, prisonniers dans notre être, Ce que nous possédons des trésors poursuivis C'est le mirage seul que nous fait apparaître La seconde éphémère où nous disons: «Je vis.»
La vision d'hier est à jamais éteinte; Qui sait sur quoi, demain, nos yeux seront ouverts?... Notre âme, renaissante à chaque heure qui tinte, N'est qu'un frisson furtif où frémit l'univers.
[Ornement]
PAROLES D'AMOUR
[Ornement]
AVEU
Ami, vous si profond, vous dont l'oreille écoute Les solennelles voix de l'immense univers, Vous m'avez demandé, pour vous railler sans doute, De vous parler en vers.
Vous connaissez pourtant les paroles de femme, Léger souffle effleurant votre lèvre tout bas: Votre cœur s'y enivre un instant, mais votre âme Les juge, et n'y croit pas.
Vous aimez le doux rythme et la lente harmonie; Vous trouverez peut-être un plaisir tout nouveau A voir ainsi monter la tendresse infinie Du cœur jusqu'au cerveau.
Tous ces balbutiements de bouches frémissantes, Tous ces aveux d'amour que vous avez comptés, Ils vous lasseront moins lorsqu'en rimes puissantes Ils seront racontés.
Eh bien, écoute-les... Ils sont toujours les mêmes. Qu'importe que je sache un art qui peut charmer, Puisque vous demandez en vos doutes suprêmes Si je sais mieux aimer?
Qu'importe que j'emprunte une langue divine, Si vous ne voyez pas sous les mots précieux Ces choses que, sans voix, on lit et l'on devine Dans un éclair des yeux?
Ainsi vous connaîtrez, en parcourant le monde, Tous les obscurs chemins par où l'homme a marché, Et mon cœur qui se montre, ô misère profonde! Vous restera caché.
Vous irez retrouver dans son ombre farouche, Avec son sens perdu, l'hiéroglyphe sacré; Mais en vous rappelant quelque mot de ma bouche Vous direz: «Est-ce vrai?»
Vous interrogerez les colonnes, les dômes, Les piliers de granit du temple au vaste front, Et vous les croirez, eux, ces muets, ces fantômes, Lorsqu'ils vous répondront.
Mais si, malgré les dieux à la morne attitude, Qui de leurs peuples morts nous gardent chaque trait, Devant vos yeux lassés, dans votre solitude, Mon visage apparaît,
Vous aurez aussitôt ce sceptique sourire, Que je comprends trop bien pour vouloir m'en blesser. J'en souffre, et je vous plains... Tout ce que je puis dire Ne saurait l'effacer.
Voilà bien, voilà bien la douleur éternelle, L'angoisse de l'amour et l'effroyable émoi Où l'on crie, en dépit de l'étreinte charnelle: «Cet être est-il à moi?...»
Pourtant les mots sont doux; quoique vains, ils vous plaisent Comme un chant dans les bois ou la plainte des mers. Sans vous guérir, qu'au moins les miens parfois apaisent Vos souvenirs amers.
Quand vous ignoreriez combien leur source est vive, Qu'importe!... Je me trouve heureuse simplement De penser que leur note attendrie et plaintive Vous délasse un moment.
RENDEZ-VOUS
Parfois vous m'expliquez votre philosophie: La vie en tout mêlée à la mort chaque jour. Mais dans ces vérités mon cœur, qui s'y confie, Ne voit que notre amour.
Je songe--devenue entre vos mains savante-- A ces temps si prochains où chacun de nos corps, Achevant son destin de matière vivante, Perdra ses fins ressorts.
Je songe à l'infini des formes successives Qu'ensuite vêtira chaque atome éternel, Dans l'avenir, rendu par les âmes pensives A l'élément charnel.
Peut-être--car les jeux de l'immense Nature Suivent, m'avez-vous dit, une inflexible loi-- Ce qui fut Vous aura quelque étrange aventure Avec ce qui fut Moi.
De votre être effacé peut-être une parcelle Rencontrera, là-bas, là-haut, je ne sais où, Un débris de mon cœur, qui maintenant recèle Son amour tendre et fou.
Peut-être--c'est, je crois, ce qu'apprend la chimie-- Quelque combinaison étroite surviendra: Un peu de votre cœur au cœur de votre amie Tout à coup se fondra.
Et la fatalité des effets et des causes, Bien que cruelle et dure et froide, aura rempli Ce que serments, aveux, promesses, douces choses, N'avaient point accompli.
SUPRÊME SAGESSE
Ami, lorsque pensif et chargé de science, Les pieds encor poudreux du chemin parcouru, Sceptique, et détrompé par votre expérience, Vous m'êtes apparu,
Je me suis dit, moi, faible et l'âme si meurtrie: «Il connaît des secrets pleins d'âpre volupté, Pouvant donner au cœur qui sanglote et qui prie L'impassibilité.
«Il sait, lui qui fraya sa route inexplorée, A travers des tombeaux, vers les siècles lointains, La valeur véritable et l'essence ignorée Des bonheurs incertains.
«Sans doute il guérira l'espoir qui reste encore, Et qui fait tant souffrir, étant toujours déçu, L'espoir, mal immortel, qui charme et qui dévore Le sein qui l'a conçu.
«La résignation et l'ardeur de connaître, Le spectacle évoqué des jours évanouis, Ont calmé doucement dans le fond de son être Les désirs inouïs.
«Il sonde le passé. Les vieilles pyramides Ne sont plus à ses yeux que des témoins d'hier. Il voit à ses débuts sauvages et stupides L'homme aujourd'hui si fier.
«De nos illusions, de la folle espérance, Il a vu commencer et finir le pouvoir: Règne court, séparant de l'heureuse ignorance Le tranquille savoir.
«Dès qu'elle eut la douleur de penser, l'âme humaine Par un songe divin s'est voulu consoler, Mais ce songe, en la route où son destin la mène, Déjà va s'envoler.»
Ayant vu tout cela, ces choses que l'Histoire Cache sous sa sévère et froide majesté, Elle qui d'un état fragile et transitoire Fait une éternité;
Ayant vu cet abîme et sondé ces problèmes, Vous deviez rapporter, chercheur audacieux, Le dernier mot voilé par tant d'obscurs emblèmes Sur terre et dans les cieux.
Et moi qui vous admire, et moi qui vous envie, J'ai levé sur vos yeux mes yeux mouillés de pleurs, Pour apprendre de vous à dérober ma vie Aux stériles douleurs.
Je vous ai demandé: «Par quoi faut-il sur terre, Par quoi faut-il emplir nos cœurs, qui n'ont qu'un jour?» Vous m'avez répondu, vous le savant austère: «Emplissez-les d'amour.»
Quoi! l'immense univers n'a point comblé le vôtre? Parmi tout ce qui naît et tout ce qui périt, Quoi! nul bien ne valait un autre cœur, un autre Qui pour vous seul s'ouvrît?
Vous m'avez révélé ce mystère suprême, Vous m'avez dit: «Le monde et le ciel éclatant Sont un gouffre effroyable et vide à moins qu'on n'aime, N'aimât-on qu'un instant.
«De l'homme disparu chaque infime vestige Dévoilerait vraiment trop d'atroce douleur, Si l'amour n'entr'ouvrait sur sa cendre, ô prodige! Son immortelle fleur.»
Partout il a germé, l'amour qui nous enivre, Vous l'avez vu partout où votre esprit plongea, Et vous venez me dire: «Il faut aimer pour vivre.» Je le savais déjà.
POURQUOI JE L'AI AIMÉ
Pourquoi donc l'ai-je aimé? C'est très étrange à dire. O mon cœur, réponds, toi! Pourquoi donc l'ai-je aimé? Tu sortais cependant d'un bien affreux martyre; Je te croyais fermé.
Ton sang avait coulé bien longtemps goutte à goutte; Des pleurs, des pleurs cruels avaient terni mes yeux. Ah! s'il avait souffert, je comprendrais sans doute, Mais il semblait heureux.
Ce n'est pas la douleur qui joignit nos deux âmes, On ne la lisait pas dans ses regards de feu; Il était fier et fort, et les chagrins des femmes L'irritaient quelque peu.
L'amour, pour lui, n'est pas le dieu qui nous tourmente: C'est un enfant joyeux jouant sur son chemin; Il se penche, et lui rit... C'est une fleur charmante Qui se fane en sa main.
Une chose pourtant lui paraissait amère, C'est que la fleur d'un jour, détruite sans pitié, Portât si rarement sur sa tige éphémère Le fruit de l'amitié.
Et j'ai cru deviner que dans la solitude Le plus hardi marcheur à la fin devient las: Ce n'était point l'amour, mais la sollicitude Qui manquait à ses pas.
L'amour... il en savait l'ivresse ardente et brève, Le secret égoïsme et les transports jaloux; Peut-être, malgré lui, nourrissait-il un rêve Plus profond et plus doux.
Lorsque je pressentis cette vague détresse Dans un être si fort et si maître de soi, J'eus l'éblouissement d'une immense tendresse Montant soudain en moi.
Présenter à sa soif la coupe intarissable, Être son ombre fraîche et son moment d'oubli, Voir en cette âme haute avec ce grain de sable L'équilibre établi;
Être mieux que sa sœur et mieux que sa maîtresse; Être le souvenir qu'il berce en souriant Quand luira sur son front l'éclatante tristesse Du ciel de l'Orient:
Voilà l'ambition douce et passionnée Qu'ont fait naître en mon cœur ses beaux yeux inconstants. Et lorsque de l'aimer je me suis étonnée, Il n'en était plus temps.
PHILOSOPHIE
Je songe bien souvent à votre œuvre profonde, A ce plan gigantesque en votre esprit conçu: Retracer pas à pas le chemin que le monde Poursuit à son insu;
Cet unique chemin où, dans l'ombre éternelle, Tout en semblant errer, marche le genre humain; Où jadis de ses dieux la bonté paternelle Le guidait par la main.
Vous contemplez partout les forces impassibles; Sans pouvoir présumer leurs effets à venir, Sans décider non plus sur leurs causes possibles Et sans les définir,
Vous voulez seulement constater leur empire, Dire où leur bras de fer a dirigé nos pas. Si pour d'autres Demain sera meilleur ou pire, Vous ne le cherchez pas.
Et Demain toutefois, recueillant vos idées, En illuminera le Passé, noir décor; Elles iront ainsi, par le temps fécondées, Grandissantes encor.
Elles ajouteront leur pierre à l'édifice Dont vous étudiez, pensif, les fondements: Tour dont le sang des cœurs, les pleurs du sacrifice Forment les durs ciments,
Et qui monte toujours, Babel inébranlable, Et qu'on n'augmentera qu'en faisant comme vous, En sondant les secrets du passé formidable, Car lui seul est à nous.
Moi, qui de ces lueurs reste tout éblouie, Et qui toujours échappe à la réalité, J'eus un songe embrassant--vision inouïe!-- La vague immensité.
Je vis l'effort constant de l'ardente Nature, A chaque illusion accordant son tribut Et suivant jusqu'au bout l'éternelle aventure, Toucher enfin le but.
De progrès en progrès se cherchant elle-même, Grâce à des millions de siècles entassés La matière unirait dans un être suprême Ses pouvoirs dispersés.
Elle aurait ce jour-là la pleine conscience De son essence propre et de ses propres lois; Toute évolution et toute expérience Cesseraient à la fois.
Les temps seraient remplis. La puissance infinie N'étant qu'un attribut de l'absolu savoir, Il paraîtrait enfin, ce Dieu que l'esprit nie, Que le cœur voudrait voir.
Ainsi s'expliquerait le tourment indicible, Le désir implacable et de tous les instants Qui sur l'âpre chemin du bonheur impossible Nous traîne haletants.
Ce rêve d'idéal, d'amour et de lumière, Qui commence à la bête et qui finit à Dieu, Nous charme, nous, chétifs, à la forme première Disant à peine adieu.
Mais tandis qu'autrefois, par une erreur grossière, Nous placions hors de nous la divine grandeur, Nous savons aujourd'hui que de notre poussière Doit surgir sa splendeur.
Nous la portons en nous, comme l'infime atome En germe recélait l'esprit qui resplendit. Quoi! déjà dans nos seins le sublime fantôme Se dégage et grandit.
Triomphe, ivresse, espoir où notre orgueil s'abreuve! Hélas! qu'il nous soit doux au moins de le penser, Car la loi qui nous fit, gauche et fragile épreuve, Va nous recommencer.
Mais peut-être,--ô mystère! ô synthèse des choses! Enfantement brutal, horrible, essentiel, Dont tout souffre, l'insecte en ses métamorphoses Et l'astre énorme au ciel,--
Peut-être, dans l'immense et finale harmonie, Rien ne s'étant perdu, nos maux, nos passions Feront plus de clarté que la gloire infinie Des constellations.
Et puisque, élaborant un Dieu, créant un être Qui réunisse en soi ses milliers d'éléments, La Force unique doit avant tout se connaître En tous ses changements,
Vous, dont l'œil calme a lu dans le temps et l'espace, Qui voulez, pressentant cette suprême loi, Dire à l'humanité qui se hâte et qui passe: «Attends, regarde-toi!»
Vous êtes en avant de la foule frivole, Vous avez fait un pas vers l'accomplissement, Et votre voix tranquille a mis une parole Dans notre bégaiement.
L'ADIEU
Vous partez... Pourtant sur la terre Rien, disiez-vous, n'est vrai qu'aimer. Hélas! l'attrait d'une œuvre austère Semble aujourd'hui seul vous charmer. Vous allez, sondant les vieux mondes, Chercher des vérités profondes Parmi leurs poussières fécondes Que vous aurez su ranimer.
L'ardeur de savoir vous entraîne, L'amour n'a pu vous retenir, Et mon bonheur, éclos à peine, Comme un beau songe a dû finir. Mais, sous les étoiles sans nombre, Dans vos longs soirs sur la mer sombre, Que poursuit donc votre œil, dans l'ombre?... Est-ce un rêve, ou mon souvenir?
L'Inde éclatante et formidable Vous livre ses secrets de feu; Sous le symbole redoutable Vous évoquez l'âme et le dieu. Mais votre regard qui se lasse Se lève, et se perd dans l'espace... Est-ce mon image qui passe Alors, douce, au fond du ciel bleu?
L'exil est lourd, la route est dure, Vous affrontez bien des combats; Quelque dangereuse aventure Vient peut-être entraver vos pas. Mais une voix tendre et touchante Vous rend l'espoir et vous enchante... Est-ce alors mon amour qui chante Au fond de votre cœur, tout bas?
LETTRE ÉCRITE EN AUTOMNE
Vous nous avez quittés, nous laissant la tristesse De l'hiver qui déjà frissonne sur nos fronts Et des lugubres soirs tombant brusques et prompts. Le soleil, qui s'enfuit dans sa morne vitesse, Ouvre au sein des brouillards des trous sanglants et ronds.
Les peupliers jaunis et les grands ormes chauves Se dressent sur un ciel d'ardoise au dur reflet. Leurs fronts touffus, vers qui le passereau volait, Ne sont plus qu'un horrible amas de feuilles fauves Où le vent furieux joue ainsi qu'il lui plaît.
Les sentiers sont jonchés de leurs dépouilles sèches, Qui sous le pied distrait grincent sinistrement; Nul n'entend sans frémir leur sourd gémissement. Les livides matins, voilés de brumes fraîches, Dans les cieux, à regret, montent tardivement.
Nous suivons le vol fou des nuages rapides. Mais vous, vers l'équateur avançant chaque jour, Vous voyez s'élever de la mer, tour à tour, Des constellations nouvelles et splendides, Promontoires de flamme au scintillant contour.
Vous saluez, tandis que nos chairs se hérissent De douleur et de froid, un éternel été. Vers la rive immuable où vous êtes porté L'espoir tourne vos yeux. Les bonheurs qui périssent, Seuls, captivent encor notre cœur attristé.
Nous pensons au passé durant le crépuscule, Mais votre âme éblouie embrasse l'avenir. Nous nous disons: «Ceci n'a pu le retenir...» Vous, devant l'horizon qui sans cesse recule, Vous songez que l'exil est court et doit finir.
Car la Nature ainsi dirige nos pensées; Nul ne soustrait son cœur à l'effet souverain. Que le ciel soit d'azur ou bien qu'il soit d'airain, Que les étoiles d'or y brillent balancées, Notre rêve aussitôt devient sombre ou serein.
Notre être intérieur, qu'un aspect calme ou blesse, S'offre comme un sensible et frémissant miroir Où l'énorme univers se penche pour se voir. L'Infini redoutable emplit notre faiblesse; Son ombre y devient joie exquise ou désespoir.
De son reflet changeant se forment nos idées, Ses mystères profonds ont créé nos douleurs, Ses océans amers semblent des flots de pleurs; Nos âmes, par des yeux pleins d'amour obsédées, Dans leur gouffre attirant retrouvent ses couleurs.
Sphinx éternel et beau dont le sourire enivre, Il siège en sa puissance au fond même du Moi. Quand mon sein se soulève et palpite d'émoi, Et que j'y veux descendre et me regarder vivre, C'est lui que j'y découvre en reculant d'effroi.
Où suis-je?... Il me reprend et m'enlève à moi-même. Ce que je fus hier, le serai-je demain? Dans quel creuset brûlant me jettera sa main? Je voudrais bien savoir pourquoi je souffre ou j'aime, Je voudrais à mon gré poursuivre mon chemin.
Je ne le saurai pas, je marche à l'aventure: Tout l'univers circule en mes veines de feu, Dans mes moindres frissons ses Forces sont en jeu; J'accomplis les destins de l'immense Nature Aussi fatalement que l'atome et que Dieu.
Moi qu'emplit la pitié, je me sais implacable: Implacable aussi bien pour me laisser souffrir Que pour briser des cœurs que j'ai voulu chérir. L'affreuse vision du mal inévitable M'épouvante, et parfois je souhaite mourir.
Car je redeviendrais une poussière inerte, Sans nerfs, sans yeux, sans cœur, sans amour et sans soins; Insensible instrument, j'ignorerais du moins L'horreur de consommer jour après jour ma perte; Les maux que je ferais auraient d'autres témoins.
Et vous, que berce au loin la mer étincelante, Quand le soleil rougit les vagues de cristal, Que vous dit la splendeur du monde oriental? Nul désir n'émeut-il votre âme vigilante? Vous courbez-vous sans plainte au joug du sort fatal?
Pénétrer le secret des Forces souveraines Vous suffit-il?... D'un œil tranquille et d'un cœur fier, Les verriez-vous étreindre et broyer votre chair? Ah! du fond du néant j'aime insulter ces reines, Et pleurer longuement sur tout ce qui m'est cher.
INQUIÉTUDE
Vous reviendrez un jour de votre exil farouche, Un jour vous reverrez notre ciel pâle et doux; Mais l'adieu qu'en partant me laissa votre bouche, Vous en souviendrez-vous?
Au fond de votre cœur et de votre mémoire Ce tendre mot d'adieu, faible écho du passé, Tout un monde inconnu surgissant dans sa gloire L'aura-t-il effacé?
Vous en souviendrez-vous?... Sur cette rive étrange, A l'ombre des palais, au bord du lac sacré, Parmi les temples d'or baignés des flots du Gange, L'avez-vous murmuré?
L'avez-vous dit parfois, descendant en vous-même, Non plus prêt à me fuir, non plus comme un adieu, Mais sûr de votre cœur et dans l'ardeur suprême D'un solennel aveu?
L'avez-vous dit ainsi loin de moi?... L'Inde antique N'a-t-elle point, jalouse, épié le secret Qui, devant sa beauté rayonnante et mystique, Rendait votre œil distrait?
Oh! pour vous quelquefois j'ai peur de sa vengeance: Sur la jungle fiévreuse erre un souffle de mort, Et le tigre royal rôde avec diligence Dès que l'homme s'endort.
Oh! j'ai peur... Gardez-vous, s'il vous souvient encor, Lorsque vous me quittiez, de votre dernier mot, Dans les bois, sur le fleuve, ou près du roc sonore, De le dire tout haut.
Car la nature altière, imposante et terrible Que vous étudiez, connaît bien son dessein: L'homme, vile poussière, est passé par son crible Et se perd dans son sein.
Rien pour elle n'est moins qu'un être et qu'une vie; L'Inde veut l'âme esclave et joue avec la chair; En prononçant mon nom, craignez qu'elle n'envie Un souvenir trop cher.
C'est moi qui redirai, lorsque mon cœur se serre Et tremble pour vos jours auxquels il est lié, Ce mot magique et doux, ce mot qui fut sincère, Mais peut être oublié.
Et quand vous reviendrez, s'il n'est pas sur vos lèvres, Je n'en parlerai point, nous resterons amis. Vous voulez plus encor que l'amour et ses fièvres, Et je vous l'ai promis.
LE COLLIER DE PERLES
Lorsque votre départ désespéra mon âme, Tandis que je songeais à vos futurs dangers, Un doute vous saisit touchant mon cœur de femme.
Parfois les doux serments deviennent mensongers. Vous prîtes un collier que porta votre mère: Des perles, en trois rangs chatoyants et légers.
«Si vous n'avez pour moi qu'un amour éphémère,» Dites-vous, «si l'absence en vous sème l'oubli, Évitons au retour toute parole amère.
«Si le rêve d'un jour doit être enseveli, Sans un mot rendez-moi ces perles, et ma lèvre Ne protestera point contre un fait accompli.
«Une mâle douleur n'a pas de plainte mièvre. Puisse un jour ce collier, chère âme, à votre cou, M'annoncer le bonheur dont mon exil me sèvre.»
Hélas! et de vos mains je reçus le bijou. Vous aimiez ma tendresse et vous fuyiez loin d'elle: Tant l'homme en ses désirs est inconstant et fou.
Mais dans mon triste cœur je la sens éternelle. Qu'on mette en mon cercueil vos perles, si je meurs! Jusqu'au fond du tombeau je vous serai fidèle.
Mes yeux en ce moment les arrosent de pleurs. Tandis que loin de moi vous risquez votre vie, Un songe a, cette nuit, ravivé mes douleurs.
Enfin vous reveniez... La gloire qu'on envie Couronnait votre front, pâli par vos travaux; Je m'avançais vers vous, interdite et ravie.
Plus sacré qu'un fétiche adoré des dévots, Sur mon sein le collier, éclatant témoignage, A notre ancien amour marquait des jours nouveaux.
Et moi je le touchais, le tendre et noble gage; Vers lui d'un geste fier j'appelais vos regards: Vous comprendriez bien son mystique langage.
Horreur! vos yeux si beaux se dilatent, hagards... Entre mes doigts tremblants se rompt la fine chaîne, Et les perles soudain roulent de toutes parts.
Alors je m'éveillai dans une étrange peine. C'était un songe vain... Mais quoi! j'entends toujours Le bruit sinistre et doux du collier qui s'égrène.
Il est là, ruisselant sur l'écrin de velours, Intact et pur ainsi qu'en moi la foi jurée; Les seuls joyaux épars sont mes pleurs lents et lourds.
Ma douleur à sa cause est bien peu mesurée, Mais l'amour rend crédule au présage trompeur L'âme la plus hautaine et la plus assurée...
Et, malgré ma raison, ce rêve me fait peur.
L'OUBLI
Ainsi vous avez cru que l'oubli, vague sombre Dont le flux lourd et lent monte jour après jour, Avait pu dans mon cœur effacer jusqu'à l'ombre De mon divin amour.
La vie est-elle donc, ami, si magnifique Que j'ose me jouer de son meilleur trésor, Et compter que demain sa bonté pacifique Me le rendrait encor?
Hélas! n'est-elle pas si durement amère Que nous restons tremblants du bonheur effleuré: Il ne nous apparaît, dans une heure éphémère, Que pour être pleuré.
Quand nous l'avons touché de nos mains qui frémissent, Pour qu'il demeure, en vain nous prierions les dieux sourds Nos cœurs l'ont reconnu, nos cœurs s'épanouissent... Puis saignent pour toujours.
Et moi qui l'ai saisi, ce bonheur que l'on rêve, Et moi qui l'ai pressé sur mon sein palpitant, Je précipiterais sa course déjà brève Au néant qui l'attend!
Moi qui crains tant pour lui, le sachant périssable, Sur lui j'appellerais le souffle de l'oubli, Semblable au vent de mer qui recouvre de sable Un nom enseveli!
J'oublierais!... Mais quel bien me resterait sur terre, Puisque vous êtes loin, puisque tout doit finir, Puisque aujourd'hui déjà mon âme solitaire N'a plus qu'un souvenir.
J'en réveille l'ivresse et frémis, car je songe Que ce cher souvenir, seul, n'est point incertain; Gardé par le Passé, dans lequel mon œil plonge, Il échappe au destin.
Mais l'espoir, qui vous suit sur votre longue route, Qui vous ramène à moi tel qu'au soir des adieux, Dépend de l'Avenir, dont j'épie avec doute Le mot mystérieux.
C'est pourquoi j'éternise une heure passagère, Où mon cœur doucement a cru vous deviner; J'y vivrai jusqu'au jour où votre voix si chère Viendra m'en détourner.
LETTRE ÉCRITE AU PRINTEMPS
Hier la neige encor couvrait les plaines mornes, Les flots étaient changés en cristaux clairs et durs, Et nos cœurs se taisaient, pleins de doutes obscurs, Dans les limpides soirs aux tristesses sans bornes, Quand la lune montait, lente, au fond des cieux purs.
Et ce matin voici comme une molle haleine Flottante autour de nous dans les airs attiédis; L'eau ruisselle en torrents sur les prés reverdis, Et la forêt, de vie et de voix toute pleine, Semble tendre au doux vent ses grands bras engourdis.
C'est un moment rempli d'ineffable surprise. Nous savions que l'hiver devait s'enfuir un jour, Pourtant nous éprouvons, dans le soudain retour De ce baiser d'en haut, de cette chaude brise, Comme l'émoi causé par un naissant amour.
Pour moi, j'ai mieux encor que cette vague ivresse; Je vois dans le printemps la fin de votre exil. Je ne murmure plus: «Hélas! reviendra-t-il?» Le souffle des beaux jours a chassé ma détresse, Je respire l'espoir en son parfum subtil.
Oh! oui, vous reviendrez... Tout l'annonce et le chante. Dans mes songes déjà je crois voir sur la mer, La proue à l'occident, filer un grand steamer. Il sera, ce retour dont l'image m'enchante, Doux autant qu'autrefois le départ fut amer.
Venez... Nous reprendrons nos longues causeries; Dans nos cœurs éprouvés nous lirons jusqu'au fond. Au-dessus des humains et du vain bruit qu'ils font, Quelle extase ravit deux âmes attendries Lorsqu'une intimité sublime les confond!
L'amour nous a conduits par de mystiques voies. Vous l'accusiez un jour d'avoir trop tard uni Nos cœurs, où plus d'un rêve, hélas! s'était terni; Mais il nous préparait d'inconcevables joies, Car il nous mûrissait pour le moment béni.
Il nous fallait d'abord devenir forts et graves, Avoir beaucoup lutté, cherché, compris, souffert, Vu l'abîme des temps sous nos pas entr'ouvert, Et dominé le sort tranquillement, en braves, Pour que le vrai bonheur enfin nous fût offert.
Ce que nous nous dirons par les douces soirées, Dans le bruit de la ville ou le repos des bois, Sera tendre et profond, mais austère parfois, Car nos mains ont touché bien des choses sacrées; L'angoisse du néant fera trembler nos voix.
Mais un arome fin monte du sol humide Où la neige d'hier a doucement fondu. C'est le printemps, ami... Vous êtes attendu. Un petit passereau module un chant timide, Puis s'étonne, et soudain vole tout éperdu.
Oh! combien je jouis de ces métamorphoses! Chacune tour à tour va grandir mon espoir. Des fleurs!... Il va s'ouvrir des fleurs sur le sol noir! Venez... Il ne faut pas faire mentir les choses, Et les arbres m'ont dit que je vais vous revoir.
LE RETOUR
Il est donc terminé, ce long, ce pesant rêve Où mon cœur vous suivait bien loin sous d'autres cieux. Vous êtes près de moi; mon regard qui se lève Va rencontrer vos yeux.
Vos yeux... devant lesquels ont passé des merveilles, Et qui, las de sonder pourtant et de savoir, Après les jours brûlants, durant les sombres veilles, Se fermaient pour me voir.
Vos yeux changeants... où j'aime à surprendre votre âme Tantôt douce, et croyante, et tendre, et se livrant, Tantôt sceptique au point que leur cruelle flamme Me brûle en m'effleurant.
Votre amour me ravit, comme aussi votre doute: En vain vous proclamez un fatalisme obscur, Je saurai malgré vous placer sur votre route Un bonheur calme et sûr.
Je connais le secret de la détresse affreuse Dont le plus fort se sent tôt ou tard accablé; Tout au fond de notre être un abîme se creuse Qui jamais n'est comblé.
Et plus le cœur est grand, plus le vide est immense. Sur votre cœur, ami, je me penche en tremblant... L'espoir de le remplir me saisit,--ô démence!-- Enchanteur et troublant.
Je ne puis qu'apaiser l'âpre mal qui le blesse, Tromper, jour après jour, son éternel désir, Puisque le bien suprême est, pour notre faiblesse, Impossible à saisir.
Mais j'ai rêvé du moins d'accomplir cette tâche. Je vous consolerai de l'immortel ennui. Mon amour à vos yeux voilera sans relâche Le néant, même en lui.
Vous ne me direz plus qu'il est court et fragile, Que la satiété mène aux mornes adieux. Par lui vous garderez sous votre front d'argile L'esprit serein des dieux.
Au bout de ce chemin rude et plein de vertige Que vous suivez, marchant vers un but inouï, Beau lis, il fleurira, mystique, sur sa tige Toujours épanoui.
Vous n'éprouverez plus l'angoisse des abîmes Où, tout en frémissant, plonge votre raison, Quand vous le reverrez, plus riant, sur les cimes, Après chaque saison.
Vous oublierez l'horreur de notre destin sombre, --Naître pour vivre seuls et mourir tout entiers,-- Parce que l'humble fleur dessinera son ombre, Le soir, sur vos sentiers.
Et comme elle a conçu de folles jalousies, Son calice profond, dans l'air des hauts sommets, Changera ses parfums suivant vos fantaisies, Sans s'épuiser jamais.
Afin que vous goûtiez toute joie auprès d'elle: Car son âme de fleur a conçu le dessein De vous offrir ainsi, pour vous garder fidèle, Mille amours dans son sein.
L'INDE BOUDDHIQUE
Ami, j'ai vu par vous les régions splendides Où vous avez erré si longtemps loin de moi; Votre amour et vos soins, qui m'y servent de guides, M'en ont ôté l'effroi.
J'ai plongé sans péril en leur puissant mystère. Vous seul avez porté le poids des lourds travaux; Vous seul avez bravé, dans votre exil austère, Mille dangers nouveaux.
Moi, je jouis en paix de votre œuvre hardie. O voyageur aux mains pleines d'illusions! La sphère où je circule est par vous agrandie, Car j'ai vos visions.
Si vous avez vécu dans les siècles antiques Que les temples déserts vous semblaient contenir, Moi, je hante aujourd'hui tous ces hautains portiques Dans votre souvenir.
L'Inde s'est tout entière empreinte en vos pensées, Et, comme j'y sais lire, ainsi je l'entrevois. Sa présente misère et ses splendeurs passées Me frappent à la fois.
Comme vous, ce que j'aime en elle, triste esclave, Ce n'est pas sa beauté, qu'un maître viola, Ni ses villes d'or fin que l'eau du Gange lave, Que l'Occident vola.
C'est l'idée immortelle, invincible, insondable, Qui jadis y fleurit, digne d'un tel décor, Qui, dans le sein muet du désert formidable, S'épanouit encor;
Idée où la science, en nos sombres contrées, Sans poétique flamme, arrive pas à pas, Mais qui brille et se vêt de ses grâces sacrées Au soleil de là-bas.
C'est l'évolution, l'éternité des choses, L'Absolu qui se crée, en des efforts constants, Par les combinaisons et les métamorphoses Des formes dans le temps.
C'est notre être perdant au tombeau sa substance, Mais s'immortalisant par tout ce qu'il aima, Effet qui devient cause après son existence, Mystérieux Karma[D].
Quoi! ne suffit-il pas à notre ardeur amère, Au sein du radieux et vivant tourbillon, De laisser après nous de notre œuvre éphémère Un éternel sillon?
Quoi! ne suffit-il pas au besoin de justice Qu'un mot de notre lèvre, aussitôt oublié, Pour le bien ou le mal à jamais retentisse, Fécond, multiplié?
A notre lâche cœur qui cherche un vain salaire, Que peindraient de plus grand ses vœux intéressés? Et pour nous arrêter aux heures de colère N'est-ce donc point assez?
L'Inde le proclama pendant trois mille années. Notre aride science à peine le pressent. Ces hautes vérités, vous les vîtes ornées D'un cadre éblouissant.
Elles apparaissaient pour vous sous les symboles, Parmi les dieux pensifs qui chargent les piliers, Des assises du temple aux arceaux des coupoles Surgissant par milliers.
Et vous les écoutiez, dans cette nuit sublime Où la lune, versant sa limpide clarté, Éclairait pour vous seul, comme au fond d'un abîme, Une morte cité[E].
Je revois avec vous ces scènes inouïes, Les monstrueux chevaux le long des murs dressés, Les merveilles de l'art partout épanouies En rêves insensés.
Parlez... Il est meilleur d'aimer que de connaître: Ces deux bonheurs pour moi sont en vous réunis. L'univers ne m'est rien s'il n'enferme en votre être Ses secrets infinis.
[D] Le Karma est un principe immatériel qui, pour les Bouddhistes, répond à l'idée de l'âme. Il ne conserve pas au delà de la tombe la personnalité de l'être humain; il en est la quintessence, ce qu'on pourrait appeler la résultante morale. Mais nous prenons ici le mot dans un sens plus précis, enveloppant sous ce terme la série impérissable d'effets dont toute existence devient le point de départ, et qui varie suivant chaque action, chaque parole et même chaque pensée de cette existence. Voilà en effet ce que nous laissons après nous d'immortel, ce qui attache au moindre de nos actes une telle importance et au rôle de l'homme une telle grandeur.--D. L.
[E] Vijayanagar, ancienne capitale du sud de l'Inde, dont les monuments sont encore debout, mais qui reste absolument abandonnée et dépeuplée.
SILENTIUM
Nunquam aliud natura, aliud sapientia dicit.
Ami, dans un moment de doute et de détresse, J'écrivis la boutade amère que voici. Mon âme, où vous lisez, toujours vous intéresse, Et des grands vers charmeurs vous aimez la caresse. Sans trop hocher la tête écoutez donc ceci:
Le verbe--notre orgueil--nous égare et nous leurre; C'est dans un jour maudit qu'il nous fut révélé. Le cœur n'a pas de mots: il chante ou bien il pleure, Il vibre pour jamais d'un soupir qui l'effleure. Hélas! depuis Babel nous avons trop parlé.
Nous avons gravement prononcé des syllabes Qui troublaient nos cerveaux et signifiaient peu; En caractères grecs, égyptiens, arabes, Enfermant l'infini, comme nos astrolabes En des chiffres crochus enferment le ciel bleu.
Nous avons profané dans nos langues vulgaires Le secret de notre être, inexpressible et doux, Ce secret que sans doute on a compris naguères Lorsque, innocent encor de ses premières guerres, L'homme sur son champ noir menait ses grands bœufs roux.
Le champ fumait d'amour sous l'aube rose et tendre; Un désir éperdu de produire gonflait La lèvre des sillons, et l'on pouvait entendre Comme un bruit de baisers s'élever et s'étendre Sur la cime des bois, lorsque le vent soufflait.
On sentait palpiter la vie intense et neuve Dans les veines du sol, les antres et les nids. Le berger, près de l'onde où le troupeau s'abreuve, Songeait à deux yeux clairs plus limpides qu'un fleuve Qui le verraient rentrer de ses travaux finis.
Tout germait, tout croissait dans l'aurore dorée, Tout aimait. Par l'amour triomphant du néant, La Nature venait de saisir la durée: La génération, formidable et sacrée, Livrait au couple humain tout l'avenir béant.
Il nous fallait rester, rudes fils de la terre, Purs, orgueilleux et nus, et soumis aux destins. De l'univers profond respectant le mystère, Il nous fallait, plongés dans un silence austère, Devant l'immensité courber nos fronts hautains.
Mais nous avons parlé... Nos bouches sacrilèges Ont fait des créateurs, des genèses, des dieux; Leur souffle a corrompu nos plus beaux privilèges Et mêlé d'espoirs faux, d'erreurs, de sortilèges, Même l'âpre grandeur des éternels adieux.
Notre rôle ici-bas, notre rôle superbe, N'était-il pas de vivre et, vivant, d'adorer?... D'adorer le soleil, la femme et le brin d'herbe, L'enfant, l'étoile d'or, les lis, le flot, la gerbe, Les cieux--mais sans jamais pourtant les implorer.
Qu'aurions-nous demandé que la bonne Nature N'eût pas placé déjà sur nos riants chemins? Quand nos rêves risquaient l'immortelle aventure, Nous ont-ils peint là-haut, pour l'extase future, Quelque chose de mieux que nos bonheurs humains?
Non!... Nous devions serrer sur nos chaudes poitrines, Pendant le jour béni qui nous était prêté, Nos charnelles amours, fragiles et divines, Créatrices amours, où seules nos doctrines, Malgré l'enfantement, ont mis l'impureté.
Puis nous devions mourir, fermer à la lumière Si douce des matins nos yeux reconnaissants; D'un suprême regard, plein de candeur première, Enveloppant les fils, l'épouse et la chaumière, Tout ce qui fait nos cœurs joyeux et frémissants.
Quel désir, quelle crainte eût ébranlé notre âme? Quel juge ou quel sauveur pouvions-nous invoquer? Nos devoirs--ceux qu'un ordre universel proclame-- Ont, pour l'esprit subtil et pour les sens de flamme, Des charmes si puissants qu'on n'y saurait manquer.
La Nature n'a pas commis à nos morales Le pouvoir de hâter son auguste action. Nos gestes sont les siens. Les ombres sépulcrales N'ont point de rouge enfer au bas de leurs spirales: L'œuvre utile avec soi porte sa sanction.
Ce qui doit être fait est bon et simple à faire; De quoi serions-nous donc alors récompensés? Et puisque la douleur suit le mal qu'on préfère Et qu'elle est pour nous seuls, par delà cette sphère Quel courroux frapperait de pauvres insensés?
O superstitions obscures et sanglantes! Sacrifices hideux fumant au bord des flots, Longues processions de victimes dolentes, Chaînes, croix et carcans et chastetés brûlantes, Vous avez pour toujours éveillé nos sanglots!
Comment vous effacer jamais de nos mémoires? Il nous faut remonter tous vos sentiers maudits, Saigner tous vos tourments, lire tous vos grimoires, Car vos crosses, vos clefs, vos chasubles de moires Cachent encor le seuil de nos vieux paradis.
O Nature, Nature, oh! dis, tes bras de mère S'ouvriront-ils encor pour tes fils révoltés? Nous voulions t'arracher notre vie éphémère; Mais nous y renonçons... L'épreuve est trop amère, Et nous tombons, martyrs de nos divinités!
Pour naître, nous quittons tes entrailles fécondes; Pour vivre, il faut ton air qui joue en nos poumons, Il faut tes fruits, ton blé, la fraîcheur de tes ondes; Pour aimer, il nous faut les caresses fécondes; C'est aussi sur ton sein que nous nous endormons.
Avons-nous tant parlé pour découvrir ces choses? Cent siècles ont passé, le jour est-il plus beau? Paraît-il dans les nids plus de métamorphoses, Plus d'étoiles au ciel, plus de feuilles aux roses, Depuis que nous restons penchés sur un tombeau?
Quoi! mourir est-il donc un problème si sombre? N'est-il point de splendeur dans un couchant vermeil? Tout s'éteint, douce loi. Pendant les nuits sans nombre, Alors que nous fermions nos paupières dans l'ombre, Nous est-il arrivé de craindre le sommeil?
Apprendrons-nous enfin à garder le silence, A demeurer muets devant les morts pensifs? A quoi bon tant de mots? Lorsque avec violence La passion en nous se déchaîne et s'élance, Nos plus informes cris sont les plus expressifs.
Que valent nos discours? En supposant un être --Un monstre, un malheureux--qui n'eût jamais aimé, Et qui, voulant un jour à cette aurore naître, Dans des livres choisis chercherait à connaître Les douloureux bonheurs dont le monde est charmé:
Sentirait-il, du chœur confus de nos paroles, Monter le frisson fou qui dévore la chair, Et l'éblouissement qui met des auréoles Blanches autour du front riant de nos idoles? Saurait-il tout le prix de ce qui nous est cher?
Non: ceci ne s'apprend qu'au fond des yeux sans voiles, Dans les bras enlacés et dans les cœurs unis, Dans les torrents de feu qui parcourent nos moelles. Pour savoir ce qu'on doit savoir sous les étoiles, Fermons le livre obscur et regardons les nids.
TOUJOURS
Nous l'avons prononcé, ce mot, ce mot suprême Que l'austère sagesse interdit à l'amour, Que tout fragile cœur pourtant au cœur qu'il aime Veut redire à son tour.
«Toujours!...» Nous avons dit: «toujours!» nous dont les âmes Acceptent fièrement l'universel destin Et roulent, fleuves purs, se perdre dans les lames D'un océan lointain.
Nous l'entendons mugir quand nous prêtons l'oreille, Cet abîme profond aux antres ténébreux, Et nous avons pu dire une chose pareille, Et nous sentir heureux!
Oui, car nous méprisons l'âpre mélancolie Qui fait pâlir les fronts quand luit la vérité. Notre «toujours» à nous s'efface et s'humilie Devant l'éternité.
Mais il n'en est pas moins joyeux lorsqu'il palpite, Sublime et vain serment, sur nos lèvres de chair. Nous savons où le Temps entraîne et précipite Tout ce qui nous est cher.
Si nous la murmurons, la trompeuse parole, A ceux de qui demain viendra nous séparer, C'est que l'amour poursuit cette illusion folle Et veut s'en enivrer.
Car, bien qu'il soit trop vrai que tout meurt et s'oublie, L'amour déjà n'est plus s'il croit qu'il peut finir. Nous aurions blasphémé, si l'aveu qui nous lie N'engageait l'avenir.
Et vous ignoreriez la véritable ivresse Si, bravant la raison sur son trône usurpé, De votre cœur le cri d'éternelle tendresse Ne s'était échappé.
Mais vous m'avez donné cette joie infinie. Qu'importe que je meure et que les temps soient courts! A votre lèvre enfin, qui raille, doute et nie, J'ai fait dire: «Toujours!»
UNE PENSÉE DE PASCAL
O Pascal, tu disais: «Quand l'univers immense Briserait l'homme, astre humble et qui dans l'ombre a lui, L'homme encor, méprisant l'univers en démence, Serait plus grand que lui.
«Tandis que la matière au hasard s'évertue, Lui, l'atome pensant, songe avant de périr; Le monde en l'écrasant ignore qu'il le tue; Lui, sait qu'il va mourir.»
Et moi, je te réponds: Immortel solitaire, Penseur sombre et puissant qui refusas d'aimer, Notre orgueil est plus haut, mais ton génie austère N'a point su l'exprimer.
Si nous sommes très grands, si l'univers s'incline Devant le rayon pur qui tremble sur nos fronts, C'est que nous enlaçons d'une étreinte divine Ceux que nous adorons.
C'est en les possédant que dans nos courtes heures Nous sommes les rivaux de l'Infini sacré; Lui seul nous les reprend lorsque dans ses demeures, Morts, ils ont pénétré.
Il les berce à jamais sur son sein formidable, Comme nous les bercions pendant les nuits d'amour; Mais il reste jaloux dans le temps insondable De nos baisers d'un jour.
Car à nos bien-aimés, en sa longue caresse, S'il dispense la paix et l'oubli précieux, Leur rend-il un instant l'ombre de cette ivresse Que leur versaient nos yeux?
Non, non!... Qu'il vienne alors et saisisse sa proie! Nous demeurons vainqueurs même au jour des adieux. Quand un cœur frémissant par nous s'emplit de joie, Nous devenons des dieux.
LES PEAUX DE TIGRE
Hier, dans le salon, de votre marche égale, Vous tourniez lentement, tandis que je songeais. Vos pas foulaient le poil des tigres du Bengale, Fauve, pailleté d'or et marqueté de jais.
Vos voyages lointains ont orné cette salle; Vingt pays ont produit ces merveilleux objets. Tout en pressant du pied la peau, robe royale, Vous formiez de nouveaux et hasardeux projets.
Mais, beau tigre enfermé dans ma passion folle, --Cage où s'épuiserait votre fureur frivole,-- Comment partiriez-vous, étant ainsi captif?
De vos grands fauves morts, couchés, les yeux sans flamme, Certes je verrai l'un avant vous fugitif! Car pour vous rendre libre il faut briser mon âme.
LA PANOPLIE
Vers l'angle où l'ombre douce attire le regard, Dans la pourpre enchâssé, l'acier pur étincelle; On dirait qu'un sang frais en longs filets ruisselle Sur le tranchant aigu du clair et fin poignard.
Le courbe yatagan lance un éclair hagard; Sa gaîne s'est usée à battre sur la selle; Et cette svelte dague, arme charmante, est celle Où Tolède épuisa son adresse et son art.
Toutes les voici donc, l'atroce avec l'exquise, Chacune ayant été par vous au loin conquise, Ces lames dont la pointe aime à percer les chairs.
Leur lit d'obscur velours les porte inassouvies, Car des cruels baisers qui leur furent si chers La soif les brûle encor, ces buveuses de vies.
REPENTIR
Je suis triste, ô grands bois! j'ai péché contre vous. Vous courbiez sur nos fronts vos feuillages si doux, Qu'assombrissait la nuit divine; Et nous pouvions errer en nous disant tout bas Ces choses que, souvent, l'oreille n'entend pas Tandis que le cœur les devine.
Hélas! et mes discours vous ont tous mis en deuil. J'ai laissé s'élever la voix de mon orgueil Dans votre auguste et pur silence, Et j'ai blessé celui qu'en secret vous charmiez. Dites, m'écoutiez-vous quand vous vous endormiez Au vent du soir qui vous balance?
Lui--lui, qui s'irritait--ne souffre déjà plus, Car j'ai chargé son mal de baumes superflus; J'ai guéri sans peine sa plaie. Il sait que je suis fière et qu'il était jaloux, Et que l'amour parfois, dans ses caprices fous, Met notre âme ainsi sur la claie.
Mais vous, m'accordez-vous aussi votre pardon? Vous avez par moments de doux airs d'abandon Qu'avec ivresse je contemple; Vous murmurez des bruits tendres comme des mots, Et vous arrondissez vos superbes rameaux Ainsi que les arceaux d'un temple.
Le jour, des fleurs sans nombre émaillent vos sentiers. Vous êtes rayonnants, sur vos sommets altiers L'azur tend ses immenses toiles; Mais je vous aime mieux dans le calme des soirs, Quand vous êtes pensifs, et que vos arbres noirs Pour fruits d'or portent des étoiles.
Si jamais j'ai rêvé de bonheur infini, Sans cesse j'y mêlais votre charme béni, O grands bois frissonnants et sombres! Afin de l'enchanter d'un songe surhumain, J'avais conduit celui que j'aime par la main Dans la profondeur de vos ombres.
Et puisque je l'ai fait souffrir dans ces beaux lieux, Puisqu'il a pu, sous votre abri mystérieux, Douter de mon amour sans bornes, Je vous croirai toujours irrités contre moi, Et je verrai toujours en tressaillant d'effroi Frémir vos hautes cimes mornes.
Mais du moins entendez aujourd'hui mon serment: Lorsque je marcherai pas à pas, lentement, Près de lui sous vos voûtes fraîches; Soit que le gai printemps fasse éclore les nids, Soit que le vent d'hiver sur les chemins brunis Roule à nos pieds vos feuilles sèches;
Craignant l'âpre regret et l'amer souvenir, Je ne laisserai point à ma lèvre venir Des mots moins doux que ma pensée. De mes torts d'un instant, bien que légers et courts, Humble, je veux distraire et consoler toujours Sa chère âme que j'ai blessée.
Et s'il veut éprouver son pouvoir absolu, --Ce pouvoir sous lequel l'amour a résolu De plier ma fière nature,-- Docile, il me verra suivre ses volontés, S'il vous invoque et s'il m'entraîne à ses côtés Dans vos abîmes de verdure.
L'AMOUR JOYEUX
Quoi! vous connaissez votre empire, Et vous pouvez être jaloux! Ami, ma lèvre ne respire Que pour vous.
Quoi! vous éprouvez ma tendresse, Et vous redoutez l'avenir! Vous croyez donc que votre ivresse Peut finir?
Savez-vous que mon cœur frissonne Quand votre front est soucieux? Mon bonheur s'efface ou rayonne Dans vos yeux.
Un mot de vous change mon âme: Aussi longtemps qu'il vous plaira, Votre souffle de cette flamme Se jouera.
Cher tyran qui prenez ma vie, Vous me la rendez quelquefois: C'est lorsque j'écoute, ravie, Votre voix;
Ou bien lorsque mon regard plonge Dans votre œil au rayon béni, Et que je m'enivre d'un songe Infini.
J'aime inventer des rimes folles Pour vous les murmurer tout bas; Vous n'êtes de leurs sons frivoles Jamais las.
Alors qu'ainsi je vous enchante, Quand vous vous inclinez vers moi, Et que le rythme ailé vous chante Mon émoi,
Nous avons le bonheur suprême, Et tous nos désirs superflus Ne demanderaient à Dieu même Rien de plus.
L'HEURE ENCHANTÉE
Rêves de ma jeunesse, ô mes rêves sublimes, Qui jadis habitiez d'inaccessibles cimes, Mes beaux oiseaux sacrés! Vous êtes descendus vivants parmi les hommes, Dans la réalité triste et sombre où nous sommes, Purs vous êtes entrés.
Je vous croyais trop beaux pour ce monde où tout pleure, Et voici que soudain au toit de ma demeure Se suspend votre vol. Quand l'aube luit j'entends frémir vos douces ailes, Et le soir vos chansons me font oublier celles Du divin rossignol.
Mes yeux vous ont suivis, pleins de larmes amères, Lorsque vous sembliez, visions éphémères, Fuir au sein de l'azur. Mon cœur de votre adieu se brisait en silence... Et voici qu'aujourd'hui votre nid se balance A l'angle de mon mur.
Que vous êtes charmants, fiers et joyeux, mes hôtes! Je vous ai vus planer dans des sphères très hautes, Parmi des rayons d'or; Tremblante, j'admirais votre splendeur farouche; Mais vous apparaissez, sous ma main qui vous touche, Plus radieux encor.
L'un de vous est l'Amour, sûr, profond et fidèle, L'Amour au vaste essor, dont le large coup d'aile Vibre dans l'infini; L'autre est l'Intimité qui fait une deux âmes; L'autre est la Poésie à l'aigrette de flammes, Chantant son chant béni.
Tous vous êtes venus, chers captifs de ma vie. Un seul eût pu me rendre heureuse à faire envie; Pourtant j'aurais souffert, Car mes vœux insensés vous appelaient ensemble. Mais le sort en un jour à mon seuil vous rassemble, Et mon ciel s'est ouvert.
Amour!... Culte du beau!... Communion suprême!... Oh! sentir qu'on s'élève au-dessus de soi-même, Que le cœur s'agrandit, Que l'on voit de plus loin la foule et ses mensonges, Parce qu'un œil aimé plein de merveilleux songes Doucement resplendit!
Oh! dans un clair esprit lire comme en un livre, Surprendre sa pensée et la faire revivre En des rythmes légers! D'un être grave et fort vaincre l'orgueil austère, L'entendre murmurer que rien ne vaut sur terre Nos aveux échangés!
Découvrir à la fois dans la main que l'on presse La virile énergie et l'exquise tendresse, Un ferme et cher soutien! Être deux, se livrer sans jamais se connaître, Et se trouver nouveaux et plus charmants peut-être Après chaque entretien!
Aimer tous deux les champs où frissonnent les roses, Les flots bleus, les parfums, les puériles choses, Les bois mystérieux! Accueillir la gaîté qui rit et qui s'éveille, Et fixer sur la vie, étonnante merveille, Un regard sérieux!
Tout voir, tout admirer, tout chercher, tout comprendre Au fond d'un cœur, miroir qui prend tout pour tout rendre, Cœur à notre âme uni; Savoir que rien n'est beau ni grand qu'il ne reflète, Et, comme en s'y peignant l'univers s'y complète, Y trouver l'infini!
O rêves, rêves d'or que formait ma jeunesse! Vous êtes devenus, riants et pleins d'ivresse, Une réalité. Je ne demande rien que prolonger cette heure: Dieu même n'en ferait pour moi point de meilleure Dans son éternité.
LA NATURE ET L'AMOUR
Ainsi donc, ô vallons! ô lacs purs! ô retraites Où rayonne l'amour sur la bruyère en fleur! Ils ne vous ont chantés, les orgueilleux poètes, Qu'au sein de leur douleur.
Ils ne vous ont parlé, par leurs voix immortelles, Que lorsque en vos abris ils sont revenus seuls, Et qu'ils n'ont plus trouvé sous vos ombres si belles Que d'horribles linceuls.
Leurs vers ont découlé de leur lèvre tremblante Lorsqu'ils ont parcouru votre désert sacré, Y suivant pas à pas la fuite grave et lente D'un fantôme adoré.
Et ce n'était point vous alors que leur tristesse Se plaisait à parer d'un charme déchirant: C'était leur amour mort et c'était leur jeunesse Qu'ils cherchaient en pleurant.
Ils vous ont accusés de rester impassibles Lorsqu'ils marchaient pensifs en sanglotant tout bas, Et que dans vos sentiers leurs rêves impossibles S'envolaient sous leurs pas.
Bien peu leur importaient vos airs gais ou moroses Quand leur bonheur semblait ne pas devoir finir, Mais plus tard ils ont dit que l'éclat de vos roses Blessait leur souvenir.
Ils se sont étonnés que vos grâces divines Devant leur désespoir resplendissent toujours, Et que vous n'eussiez point fait prendre à vos ravines Le deuil de leurs amours.
Que n'ai-je, ô bois charmants, leur sublime génie, Puisque je suis heureuse et que vous m'enchantez, Puisque celui dont l'âme à mon âme est unie S'avance à mes côtés!
Puisque je vois briller parmi vos frêles herbes En paillettes de feu les traits d'or du soleil, Et que sur les sommets de vos arbres superbes Reluit le jour vermeil!
Puisque tout est chansons, que tout est rire et joie Sous vos ombrages frais, dans les cieux, dans mon cœur! Oh! pourquoi donc faut-il que l'écho ne renvoie Que l'accent du malheur?
Pourquoi n'avons-nous pas des mots pleins de délire Qui fixent à jamais nos bonheurs fugitifs, Alors qu'un léger mal arrache à notre lyre Des accords si plaintifs?
Pour élever vers vous une voix attendrie, Beaux asiles profonds où mon cœur fut bercé, Non, je n'attendrai point l'heure où la rêverie S'en va vers le passé.
Non, je n'attendrai point de la trouver déserte La place où mon ami se reposa souvent, Et seule d'écouter dans la forêt inerte Les longs soupirs du vent.
Voyez, nous sommes deux, nous savons vous comprendre, Notre aveugle bonheur ne cache point vos cieux, Votre sereine paix rend notre amour plus tendre Et plus mystérieux.
Nous revenons à vous toujours, ô solitude! Votre calme imposant plaît à notre fierté; Les bois silencieux, dans leur noble attitude, Ont tant de majesté!
Notre âme, qui remonte aux sources de la vie, D'un monde étroit et vain fuyant les trahisons, S'agrandit tout à coup et s'élance ravie Vers vos purs horizons.
Nos pas en vos chemins errent à l'aventure, Vos aspects imprévus nous font longtemps rêver, Et tout autour de nous la tranquille Nature Semble nous approuver.
Qu'il monte donc vers vous, l'encens de nos hommages, Dans nos félicités il doit vous être offert; Et puissions-nous encor vous bénir, ô bocages, Quand nous aurons souffert!
Aujourd'hui, l'œil perdu dans vos riants abîmes, Nous sentons les liens qui nous tiennent unis, Se serrant doucement au souffle de vos cimes, Devenir infinis;
Et, songeant que demain les heures envolées, Blancs spectres, flotteront en ces muets séjours, Émus, nous voyons naître en vos vertes allées Les plus beaux de nos jours.
LE VOYAGE
Ami, quand nous avons tous deux quitté la France, Bien que l'exil fût court, volontaire et joyeux, J'ai surpris un reflet de rapide souffrance Qui passait dans vos yeux.
C'est lorsque le rivage, avec ses contours vagues, S'est perdu lentement dans une brume d'or. Rose, au loin la falaise, à l'horizon des vagues, Étincelait encor.
Vous m'avez avoué qu'une étreinte secrète Toujours vous oppressait le cœur, lorsque au départ Nos bords si familiers, noyant leur fine crête, Échappaient au regard.
Mais pouvais-je éprouver un sentiment d'angoisse, Moi... moi qui m'enfuyais loin du monde avec vous, De ce monde cruel, dont un seul coup d'œil froisse L'amour furtif et doux?
Ah! goûter un instant sur la terre étrangère Ces bonheurs par le sort à jamais déniés! Ah! croire pour un jour--ivresse mensongère-- Que vous m'apparteniez!
Marcher à votre bras sans plus d'inquiétude, Parmi tant d'inconnus, qu'au fond des grand bois noirs Qui nous ont si souvent prêté leur solitude Dans la paix des beaux soirs;
Et ne pas me troubler devant tant de prunelles Pénétrant à loisir mon secret précieux, Plus que sous les yeux d'or aux lueurs éternelles Qui nous guettent des cieux;
Porter haut votre amour ainsi qu'une auréole, Le sentir rayonnant sur mon front, et passer Sans trembler de surprendre une injuste parole Prompte à le rabaisser;
Vous posséder sans cesse: en ouvrant ma paupière A l'aube, et jusqu'au soir où nous rentrerions las; Vous suivre tout le jour, et la nuit tout entière Dormir entre vos bras:
Voilà l'illusion qu'un rapide voyage Pour un moment changeait en douce vérité, Et qui m'apparaissait quand j'ai vu le rivage S'enfuir dans la clarté.
Car, vous le savez bien, pour toute femme aimante Il n'est qu'une patrie et qu'un vrai sol sacré: La terre qu'embellit la présence charmante D'un seul être adoré.
ÉCHOS D'AMOUR
Si je n'ai pas l'amour, que m'importe la vie? Qu'importe au prisonnier la splendeur d'un beau jour? Quel bien pourrait remplir mon âme inassouvie Si je n'ai pas l'amour?
Si je n'ai votre cœur,--le vôtre, ô ma chère âme!-- Que m'importe la gloire, enivrante liqueur? Son nectar à ma lèvre est comme une âpre flamme Si je n'ai votre cœur.
Si je n'ai votre espoir, cher, et votre pensée, Qu'importent mes travaux, sous la lampe, le soir? Qu'importent mes efforts et ma lutte insensée Si je n'ai votre espoir?
Si je n'ai vos bonheurs pour enchanter ma course, Qu'importe l'aiguillon des désirs suborneurs? Toute félicité m'est tarie en sa source Si je n'ai vos bonheurs.
Si je n'ai vos tourments, peu m'importent les larmes Que versent ici-bas les douloureux amants: L'ineffable pitié même est pour moi sans charmes Si je n'ai vos tourments.
Si je n'ai vos fiertés, qu'importe qu'on me blesse? Qu'importent les dédains par avance acceptés? Tous les souffles amers courberont ma faiblesse Si je n'ai vos fiertés.
Si je n'ai vos aveux à répéter en rêve, Qu'importe que la nuit vienne au gré de mes vœux, Sous les astres, chanter son doux hymne sans trêve, Si je n'ai vos aveux?
Si je n'ai votre amour, que m'importe la tombe? Qu'importent tous mes ans moissonnés sans retour? Que le sépulcre s'ouvre, ô cher, et que j'y tombe Si je n'ai votre amour!
LA FAUVETTE
Quand vous ouvrirez à votre fauvette La cage et le nid désormais déserts, Qui donc chantera pour vous de doux airs? Qui donc vous mettra tout le cœur en fête Quand s'envolera la chère fauvette?
Dans les jours de trouble et de dur souci, Elle avait toujours, malgré ses alarmes, Un chant dont le ciel semblait éclairci, Un chant quelquefois tout trempé de larmes, Dans les jours de trouble et de dur souci.
Hélas! elle était quelque peu farouche, Ne ressemblant guère aux oiseaux privés Qui vous becquetaient jadis dans la bouche, --Gens de basse-cour, des bourgeois rêvés.-- Hélas! elle était quelque peu farouche.
Elle aimait, c'est vrai, le feuillage altier Où le libre vent siffle quand il passe. N'effleurant jamais le banal sentier, Elle volait haut dans l'immense espace. Elle aimait, c'est vrai, le feuillage altier.
Vous vouliez ses chants sans avoir son âme. Pourriez-vous sentir la tiédeur du feu Sans laisser jaillir et danser la flamme? La fauvette part au fond du ciel bleu... Vous vouliez ses chants sans avoir son âme.
Mais quand s'ouvriront pour votre fauvette La cage et le nid désormais déserts, Qui donc chantera pour vous de doux airs? Qui donc vous mettra tout le cœur en fête Quand s'envolera la chère fauvette?
PROMENADE SOLITAIRE
Dans les bois frais, en la douceur des nuits, Vous avez seul promené vos ennuis.
Dans nos grands bois, sous la lune d'opale, N'avez-vous point entrevu mon front pâle?
L'air était plein des senteurs du lilas. Vous marchiez seul, pensif et le cœur las.
A l'heure où tout sommeille et tout s'apaise, L'ancien amour, est-ce lui qui vous pèse?
L'esprit peut-être, ou peut-être la chair, Hait en secret ce qui nous est trop cher.
C'est la révolte obscure et douloureuse De l'âme, en qui plus d'un gouffre se creuse.
Mystère étrange... Hélas! notre sein nu Garde à jamais un abîme inconnu.
Nous ignorons l'énigme qu'il recèle, Un sceau divin pour nous-mêmes le scelle.
Nous le frappons pour en troubler l'écho: L'écho s'éveille et ne rend qu'un sanglot.
Ah! n'allez plus, ami, dans le bois sombre Des jours perdus compter ainsi le nombre.
N'allez plus seul en nos anciens abris, D'un rêve amer vous y seriez surpris.
Non, n'allez plus à cette chère place Sans que mon bras si tendre vous enlace.
Car le Passé, sphinx aux rires railleurs, Nous guette aux lieux qui furent les meilleurs.
Et moi, je puis faire encore, ô ma vie! Un doux Présent pour votre âme ravie.
SOUFFLES D'AUTOMNE
Ce soir, ô mon ami, sur notre cher village Le premier vent d'automne a tristement soufflé. Nos bois se sont emplis d'un tumulte sauvage, Dont mon trop faible cœur est jusqu'au fond troublé.
Car sous le sombre ciel meurt la saison bénie, La rapide saison de nos bonheurs furtifs, Et c'est un souffle plein d'amertume infinie Qui tord et fait gémir les grands chênes plaintifs.
Reverrons-nous jamais la douce solitude Où les bruits importuns du monde s'éteignaient? Reviendrons-nous errer encor, sans lassitude, Dans ces sentiers étroits où nos mains se joignaient?
Chérirons-nous longtemps d'une égale tendresse Nos anciens nids d'amour perdus dans le bois frais? Y viendrons-nous puiser toujours la même ivresse, Sans jamais voir pâlir leurs immortels attraits?
La modeste demeure aux lourds meubles rustiques Semblera-t-elle encor si touchante à nos yeux, Parmi l'ombrage épais de ces forêts antiques Où, dans l'austère écho, sonnaient nos pas joyeux?
Sur la haute colline en notre course atteinte, Devant l'immense espace embrassé tant de fois, Resterons-nous encor, lorsque l'Angelus tinte, L'un sur l'autre appuyés, recueillis et sans voix?
Qui changera d'abord, la Nature ou nos âmes? Hélas! et qui de nous se lassera d'aimer? Suffiront-ils toujours à nos cœurs pleins de flammes, Ces bonheurs d'aujourd'hui qui les ont pu charmer?
Oh! qu'il est triste à dire à la chère retraite Le déchirant adieu qui nous sépare au seuil! Voilà pourquoi naissait mon angoisse secrète Devant le sombre aspect de la campagne en deuil.
Pleurez, ô grands bois noirs! Sifflez, ô vents funèbres! Feuilles mortes, tombez sur le chemin durci! Nuages, étendez vos voiles de ténèbres... Mon cœur, qui vous comprend, se glace et tremble aussi.
Et pourtant je devrais bénir votre détresse: Sans l'horreur de l'hiver, que vaudraient les beaux jours? Sans le cruel adieu, la passagère ivresse Mènerait aux sommeils insensibles et lourds.
Car en ce monde obscur dont la Mort est la reine Tout s'efface et périt de ce qu'on veut saisir, Mais qu'un bien seul échappe à la loi souveraine, C'est assez pour qu'en nous en meure le désir.
Ami, plus l'avenir nous réserve de larmes, Plus sembleront pesants nos jours chargés d'ennuis, Et plus rayonneront les indicibles charmes De nos discrets bonheurs, si promptement enfuis.
Puis, lorsqu'un doux printemps fera verdir les branches, Peut-être, revenus en notre ancien séjour, Parmi les frais lilas et les épines blanches, Nous verrons refleurir notre immortel amour.
MIRAGES NOCTURNES
Sous la tonnelle verte, au fond du frais jardin, Nous avions devisé devant la nappe blanche. Pour si peu quelquefois le cœur entier s'épanche. Tous nos bonheurs passés renaquirent soudain Sous la tonnelle verte, au fond du frais jardin.
Dans la nuit magnifique, au calme clair de lune, Le long train, serpentant parmi les noirs massifs, Nous ramena bien tard vers Paris, tout pensifs, Échangeant en baisers notre extase commune, Dans la nuit magnifique, au calme clair de lune.
Sur votre épaule, ami, j'avais posé mon front. Nous étions seuls. Au loin fuyaient les douces plaines. L'air vif, en se jouant, confondait nos haleines. (Jusqu'à la mort ainsi nos bouches se joindront.) Sur votre épaule, ami, j'avais posé mon front.
Je vous disais des mots très lents, d'une voix basse. Les grands arbres couraient; les groupes des maisons Piquaient d'étoiles d'or les sombres horizons; Quelque heure au loin sonnait, légère, dans l'espace. Je vous disais des mots très lents, d'une voix basse.
Je vous disais: «Voilà l'image de nos jours: Enlacés, nous verrons la fuite des années Partout disjoindre, unir, briser des destinées, Et nous nous appuierons l'un sur l'autre, toujours.» Je vous disais: «Voilà l'image de nos jours.»
Les bois, les champs dormaient, baignés de clartés bleues. Le grand train mugissait comme un monstre affolé Qui se fût dans l'abîme à jamais envolé, Entre la terre et nous mettant cent mille lieues. Les bois, les champs dormaient, baignés de clartés bleues.
Je n'avais pas besoin de relever les yeux Pour sentir jusqu'au cœur vos regards enivrés Qui se posaient sur moi, noyés de pleurs sacrés, Me causant un frisson aigu, délicieux... Je n'avais pas besoin de relever les yeux.
Et ce fut un instant plus beau qu'un très beau rêve. La Nature est vraiment une argile en nos mains; Nous pouvons en tirer des bonheurs surhumains, La transformant au gré d'une chimère brève. Oui, ce fut un instant plus beau qu'un très beau rêve.
RENOUVEAU
Tu veux entendre encor la langue douce et chère Qui t'a charmé jadis et vaincu par ma voix; Ton cœur veut s'enchanter de la rime légère, Ce soir, comme autrefois.
Tu me dis doucement, tout bas, le regard triste: «Après le mois des nids, les chants sont superflus. Ma fauvette se tait... Son amitié subsiste, Mais son amour n'est plus.
«A l'heure du désir, sous la tendre feuillée, En mai, la chanson part et vibre en liberté; Mais, plus tard, la forêt s'apaise, ensommeillée, Durant le morne été.
«Et toi, chère âme ardente et vive de poète, Tu nous fais des printemps très brillants, mais très courts. Le mien s'est envolé, car te voilà muette, Et depuis bien des jours.»
Méchant! Qu'as-tu pensé?... Ton reproche morose Me fait haïr la rime au double écho moqueur. Que t'importent, dis-moi, soit les vers, soit la prose, A toi qui vois mon cœur?
Cependant ton regret réveille dans mon âme Comme un concert lointain de nos hymnes chéris. Je veux revoir briller la même heureuse flamme En tes yeux attendris.
Puisque tu n'es point las de mes cris de tendresse, Penche-toi sur ma lèvre, ils y vont éclater. Puisque pour toi mes chants offrent la même ivresse, Je veux, je veux chanter!
Le doute bien connu que trahit ta prière, N'excite plus en moi de soucis anxieux; Je sais le dissiper, souriante et très fière, D'un regard de mes yeux.
Si donc en rythmes vains ma bouche balbutie Cet amour, qui grandit encore au fond de moi, Ce n'est point, cher jaloux, qu'en rien je me soucie De ton injuste émoi.
Non, c'est que tu te plais à mes frivoles rimes, C'est que je pense et parle et vis pour ton plaisir, Et que j'ai, pour franchir toutes les hautes cimes, L'aile de ton désir.
RÊVE ET RÉALITÉ
Vous n'avez pas voulu me suivre en un beau songe Où nous aurions vécu seuls et loin d'ici-bas, Couple unique, bercé d'un séduisant mensonge, Ignorant à jamais les vulgaires combats.
Vous n'avez pas voulu... Car votre regard plonge Dans l'âpre Vérité, que je ne connais pas, Et cette Vérité, dont le désir vous ronge, Seule a pu vous offrir d'indicibles appas.
Vous avez dédaigné mon rêve de poète, Et, dissipant l'espoir de ma pauvre âme en fête, Vous m'avez prodigué votre cruel savoir.
Soit... Marchons donc, ami, tout simplement sur terre. Mon cœur a, près de vous, choisi la route austère... Mais laissez-moi fermer les yeux, pour ne pas voir.
LE BONHEUR
Le bonheur... le bonheur... Cher, nous savons tous deux Combien ce mot étrange est vide de pensée, Ce mot dont l'âme humaine est à jamais bercée Entre la terre sombre et le ciel hasardeux.
Pourtant nous l'avons dit, et sur ma lèvre folle Avec une âpre ardeur il est souvent venu; Je l'ai vu rayonner surtout dans l'inconnu: Mon cœur s'est fatigué de ce tourment frivole.
Et je vous ai parfois vous-même fait souffrir, Car n'ayant nulle idole et nul espoir au monde Hors vous, je m'irritais, en mon erreur profonde, Que votre main ne sût d'un tel mal me guérir.
L'extase que le moine en sa froide cellule Trouve en Dieu, les vapeurs du haschisch et du vin, Ce qu'au monde réel l'homme demande en vain, Cet idéal fuyant dont le désir nous brûle,
J'ai voulu l'obtenir--moi qui n'y croyais pas-- D'un amour surhumain, sans faiblesse et sans trêve, Et je vous ai troublé d'un impossible rêve, Quand j'aurais dû charmer la route où vont vos pas.
Votre cœur tendre et fort comprend et me pardonne, Mais je prends ma chimère orgueilleuse en mépris. Ami, ma part de joie ineffable et sans prix, C'est l'humble et doux bonheur qu'en secret je vous donne.
LACRYMÆ SACRÆ
J'ai bu dans tes beaux yeux les deux divines larmes Où se fondait enfin tout l'orgueil de ton cœur. Pardonne si ma lèvre a pu trouver des charmes A goûter sur tes cils leur amère liqueur!
Les amants, torturés d'incessantes alarmes, Et des soupçons jaloux épuisant la rancœur, Jadis avaient du moins parmi leurs sûres armes, Pour conquérir l'aimé, quelque philtre vainqueur.
La sorcière mêlait, pour le blond ou la brune, Des simples merveilleux, cueillis au clair de lune, Et dans son noir chaudron les cuisait jusqu'au jour.
Un philtre, dissolvant même les cœurs de pierre, Ainsi me lie à toi d'un éternel amour: Je l'ai puisé brûlant au bord de ta paupière.
FEMME ET FLEURS
Ami, qui raillez mon sourire, Préférez-vous donc à mon rire Mes pleurs? Je suis trop prompte et trop fantasque, C'est vrai. Mettrez-vous donc un masque Aux fleurs?
Allez leur dire en la prairie: «Enfants, il ne faut pas qu'on rie, En l'air, Au papillon qui rôde et vole, Vous effleurant comme un frivole Éclair.
«Mais si la joie est un vain leurre, Il ne faut pas non plus qu'on pleure. Or çà, Sur mainte corolle irisée J'aperçois l'eau que la rosée Versa.
«Fleurs, il faut être philosophe. Votre âme est de bien mince étoffe, J'ai peur. Maint frelon, dans son doux langage, De son amour vous offre un gage Trompeur.
«Le vent qui passe vous irrite. Si le cœur de la marguerite Est d'or, Le bleuet manque de logique. Le souci du moins est tragique Encor;
«C'est une fleur grave et pensive, Dont l'humeur est un peu moins vive; Pour lui, J'estime assez son air morose, Qu'il reprend dès que l'aube rose A lui.»
Les fleurs, Maître plein de science, Trouvant tous vos sermons, je pense, Bornés, Sans raison peut-être et sans rime, Vous riront, ô penseur sublime, Au nez.
Moi, qui suis comme elles légère, Du rire aux larmes passagère, Rêvant Quand il faudrait être profonde, Livrant mon âme comme l'onde Au vent,
J'encours encor plus votre blâme, N'étant pas fleur mais étant femme, Hélas! La raison ne peut me séduire, Et votre esprit de me conduire Est las.
Ami, que je pleure ou je chante, Qu'importe?... Mon rêve m'enchante Un jour. Méritez-vous qu'on vous écoute? C'est vous qui mîtes sur ma route L'amour.
SORTILÈGE
Ami, pour éloigner quelque mal énervant Qui m'obsède, Vous avez un pouvoir si tendre que souvent Je vous cède.
Nonchalante, le soir, près du feu je m'assois, Sous la lampe. Grave, alors vous venez, et vous posez les doigts Sur ma tempe.
Droit au fond de mes yeux vous plongez longuement Vos prunelles, Astres dont les lueurs sont pour mon cœur aimant Éternelles;
Car toujours, dans l'abîme où, par un sort affreux, Tout retombe, Je les verrai briller au plafond ténébreux De ma tombe.
Elles dardent en moi par leur regard profond Tant de flammes, Que leur feu lentement dissout, change et confond Nos deux âmes.
Et sur mon front soumis vos caressantes mains, Empressées, Glissent en mon esprit par de subtils chemins Vos pensées.
Moi, je vous laisse faire, et tout bas je bénis Ma névrose. Je vois, en ces moments de plaisirs infinis, Tout en rose.
De vos grands yeux aimés au doux rayon charmeur Je me grise, Et j'admire en secret de votre art endormeur La méprise:
Car l'effluve magique en mon sang nuit et jour Qui ruisselle N'a pas de nom savant, et votre seul amour M'ensorcelle.
TRAVAUX COMMUNS
Oui, de nos deux efforts, oui, de nos deux pensées Jaillira quelque jour un vif et pur rayon. Dans les champs de l'esprit nos âmes enlacées, Bravant l'aveugle nuit et l'âpre tourbillon, Vont tracer jusqu'au bout leur immortel sillon.
Vous, vous aurez la force, et j'aurai l'espérance. Nous serons moins troublés par le néant humain, Nous aurons plus d'ardeur et de persévérance, Ami, puisque ma main serrera votre main Et que nous serons deux dans l'éternel chemin.
Certes, elle est immense et sombre, notre voie; L'univers la poursuit vers un but décevant. Pourtant c'est la meilleure et la plus noble joie D'y marcher en premier contre l'ombre et le vent Et de crier bien haut et toujours: «En avant!»
Nous n'arriverons point,--car jamais on n'arrive.-- Mais que m'importe, à moi qui vous suis pas à pas? Le bord où vous touchez, c'est ma suprême rive; Vous y suivre est l'espoir dernier de mes combats: Je ne veux pas savoir ce qui brille là-bas.
Des feux follets ardents qui guident l'âme humaine, Idéal, Vérité, Loi, Justice, Infini, Le seul qui m'ait charmée et qui si loin me mène, Le seul qui pour mes yeux ne se soit point terni, C'est l'Amour doux et fort, l'Amour tendre et béni.
C'est lui qui m'entraîna dans des sentiers sublimes. Tout ce que j'ai compris, il me l'a révélé. Et si je dois gravir encor de hautes cimes, C'est qu'en vous poursuivant sur le roc désolé Je franchirai le sol que vous aurez foulé.
Ami, conduisez-moi plus haut, plus haut encore, Et ne redoutez pas de me lasser jamais. Ce n'est point que la soif de savoir me dévore, Mais vous partiriez seul pour ces lointains sommets... Or mon cœur ne peut plus vous quitter désormais.
COUP D'ŒIL EN ARRIÈRE
Minuit!... Tout bruit meurt dans la rue. Je lisais de doux vers.--Voici Que souriante et douce aussi Votre image m'est apparue.
Le livre a glissé de mes doigts. Sur l'oreiller peuplé de songes, Avant de subir leurs mensonges, Il est bon de penser, parfois.
Quel silence sur toute chose! Ma chambre, en son intimité, Se recueille sous la clarté De ma lampe au fin globe rose.
Je vous aime depuis quatre ans. Quatre ans!... Ils ont passé bien vite. Les ai-je trouvés, dans leur fuite, Tristes?... joyeux?... indifférents?
Ils n'ont point été sans nuage: Vous m'avez parfois fait pleurer. Quelle adresse à se torturer Peut montrer l'amant le plus sage!
Vous vous mêliez d'être jaloux; Je me fâchais de vos boutades. Oui, nous eûmes des jours maussades, Ami, vous en souvenez-vous?
Il fut une heure plus amère, Quand votre esprit audacieux Vous fit au loin, sous d'autres cieux, Suivre votre haute chimère.
Oh! le train qui siffle et qui part! Peut-on se quitter quand on s'aime? Quel prix, à cet instant suprême, Prend un mot, un geste, un regard!
Mais, pour ces moments de détresse, Bien d'autres j'en pourrais compter Qui sont venus les racheter, Tout remplis d'une exquise ivresse.
Ainsi donc, remontant le cours Des quatre dernières années, Je vois des heures fortunées S'enlaçant à de sombres jours.
Ce que ma mémoire attentive Ne trouve point en ce passé: Ni dans le tourment insensé, Ni dans l'extase fugitive,
C'est--soit qu'il fût profond et doux, Soit qu'il brûlât comme une flamme-- Un sentiment, ô ma chère âme, Qui ne me fût venu par vous.
PENSÉES D'AUTOMNE
Le jour est passé; la nuit est venue Sous son grand manteau tout de noir velours; La brume obscurcit la longue avenue... Mais, tout bas, mon cœur, qui t'aime toujours, Chante la chanson de toi bien connue.
Le soleil s'éteint; la pluie est venue, Ses voiles tremblants flottent sur les bois; L'horizon brouillé se perd sous la nue... En moi doucement murmure une voix, Une voix d'amour, de toi bien connue.
L'été s'est enfui; la neige est venue; L'infini silence emplit nos forêts, La lune pâlit leur cime chenue... Mon cœur se souvient: elle a tant d'attraits, L'histoire d'hier, par toi bien connue!
Les ans passeront. Quand sera venue La mort, qui clora mes yeux pour jamais, Qu'alors dans ta main ma main soit tenue, Afin que mon âme, ô toi que j'aimais, S'endorme en l'extase où tu l'as connue.
SERMENTS D'AMOUR
L'exil, le temps, la douleur elle-même Sont les vaincus du grand Amour sacré. C'est pour jamais, mon amour, que je t'aime: Je l'ai juré!
Je l'ai juré. Les bois sur la colline, Les grands prés verts que parfument les foins, Le ruisseau pur où le saule s'incline Sont mes témoins.
Ils ont reçu ma suprême parole. Si tu gémis, d'un doute torturé, Que leur écho t'apaise et te console: «Je l'ai juré!»
Nous vieillirons, car tout change sur terre. Que ces amis, moins fragiles que nous, Longtemps encor gardent dans leur mystère L'aveu si doux.
Et quand, très tard, au déclin de ta vie, Tu reviendras en notre cher séjour, Que tout répète à ton âme ravie Mon chant d'amour;
Ce tendre chant qu'en mes jeunes années Je redisais pour charmer ton ennui: A ses accents tes peines obstinées Toujours ont fui.
Et cependant tu proclamais la femme Un être frêle, impulsif, décevant... Autant vaudrait se fier à son âme Qu'aux jeux du vent.
Mais j'opposais à ton soupçon farouche L'arrêt futur des rêveuses forêts, Sachant qu'un jour les serments de ma bouche, Tu les croirais.
Car s'il est vrai que tout meurt et s'efface, Il est un bien que rien ne peut ternir, Trésor qu'ici tout sentier te retrace: Un souvenir.
Chacun poursuit sans repos sa chimère, Rêve éternel dont le cœur est charmé. Mais la moins vaine et la moins éphémère, C'est--en ce monde où la joie est amère-- Avoir aimé.
A MES VERS
Laissez-moi vous bénir, douces rimes fidèles, Puisque vos sons, légers comme un battement d'ailes, Quelquefois l'ont charmé. Laissez-moi vous bénir, ô mes vers, frais calices, Puisque mon bien-aimé respire avec délices Votre souffle embaumé!
Vous l'avez consolé sur la rive lointaine. Sans le quitter jamais dans sa route incertaine, Vous chantiez sur son cœur. Un peu de moi par vous vivait sur sa poitrine; Il sentait naître en lui l'espérance divine A votre accent vainqueur.
Le soir, il s'asseyait, lassé, pour vous relire; La farouche forêt, vibrant comme une lyre, Tout à coup se taisait. Il n'entendait que vous dans l'immense nature, Et le pesant souci de sa rude aventure Un instant s'apaisait.
Vous portiez devant lui dans l'ombre et dans l'espace, Afin de diriger ce voyageur qui passe, L'amour, brillant fanal; L'affreux péril en vain posait sur lui ses ongles, Votre vive lueur éteignait dans les jungles L'œil du tigre royal.
Il vous a répétés à l'écho des vieux temples, Aux portiques déserts, montrant, mornes exemples, Notre fragilité: L'homme meurt, et ses dieux, que le temps brise et roule; L'autel, étant de marbre, un peu plus tard s'écroule Que la divinité.
Vous partagiez ainsi ses profondes pensées. Vous lui devez la vie, ô strophes cadencées, Il vous fit naître en moi. Vous procédez de lui: moi qui suis votre mère, Je ne vous ai donné que la grâce éphémère, Lui, la force et la foi.
Partez pour l'enchanter, fruits d'un hymen sublime. Votre naissance est haute, et pure, et légitime: Qu'il soit donc fier de vous! Vous êtes siens. Sans lui, vous dormiriez encore, Germes obscurs marqués pour ne jamais éclore, Dans le néant jaloux.
Souvent je sens en moi son esprit qui s'éveille; Alors il faut écrire et prolonger la veille, Et vous naissez, mes vers. J'aime ce doux travail qui me tient accoudée: Enfermer en tremblant l'essor de son idée Dans mes rythmes divers.
Et s'il la reconnaît, pour peu qu'il lui sourie, Si, puissante, elle vit sous la strophe fleurie, Quel triomphe charmant! Lorsque aussi pleinement deux êtres se possèdent, Il n'est point sous le ciel de bonheurs qui ne cèdent A leur enivrement.
Laissez-moi vous bénir, douces rimes fidèles, Puisque vos sons, légers comme un battement d'ailes, Quelquefois l'ont charmé. Laissez-moi vous bénir, ô mes vers, frais calices, Puisque mon bien-aimé respire avec délices Votre souffle embaumé!
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TABLE
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TABLE DES MATIÈRES
VISIONS DIVINES
L'Œuvre des Dieux 3 Fantômes divins 5 La Charité de Bouddha 10 L'Orient 13 Le Progrès et les Dieux 16 La Mort des Dieux 19 Prière à Minerve 22
LES VRAIS DIEUX
PROLOGUE 31 I. Le Désir 32 II. L'Illusion 35 III. La Mort 38
VISIONS ANTIQUES
La Main de la Momie 43 Le Colosse de Memnon 46 Une Victoire de Rhamsès II 49 Les Loisirs de Sardanapale 50 La Légende de Satni-Khamoïs 53
SONNETS PHILOSOPHIQUES
DÉDICACE 63 I. Le Temps 64 II. Les Forces 65 III. La Vie 66 IV. La Lutte pour l'Existence 67 V. La Source 68 VI. La Mort 69 VII. Dieu 70 VIII. Les premiers Ages 71 IX. Les Sentiments 72 X. La Raison 73 XI. L'Idéal 74 XII. Le Caractère 75 XIII. L'Histoire 76 XIV. La Morale 77 XV. La Voix des Morts 78 XVI. L'Œuvre de la Nature 79 XVII. Les Races de l'Avenir 80 XVIII. Les Pyramides 81 XIX. Le But final 82 XX. L'Atome humain 83 XXI. La Fin d'un Monde 84
SURSUM CORDA!
SURSUM CORDA! 87
SOUVENIRS
Souvenirs 101 Éternel Désir 104 Dans la Forêt 106 Un Bal de l'Opéra 109 A Leconte de Lisle 110 Tête-à-tête romantique 112 Paysage de Mai 114 Paysage d'Octobre 116 Deux Voix 118 Souffles d'orage 120 A Celui ou Celle qui viendra 122 Une Aventure de l'Amour 125 Sons et Parfums 128 Le Sommeil 129 Sur un Nuage 131 Une Goutte d'eau 133 Songe d'Été 134 L'Ame et l'Univers 137
PAROLES D'AMOUR
Aveu 141 Rendez-vous 144 Suprême Sagesse 146 Pourquoi je l'ai aimé 149 Philosophie 152 L'Adieu 156 Lettre écrite en Automne 158 Inquiétude 162 Le Collier de Perles 165 L'Oubli 168 Lettre écrite au Printemps 170 Le Retour 173 L'Inde Bouddhique 176 Silentium 180 Toujours 186 Une Pensée de Pascal 188 Les Peaux de Tigre 190 La Panoplie 191 Repentir 192 L'Amour joyeux 195 L'Heure enchantée 197 La Nature et l'Amour 201 Le Voyage 205 Échos d'Amour 208 La Fauvette 210 Promenade solitaire 212 Souffles d'Automne 214 Mirages nocturnes 217 Renouveau 219 Rêve et Réalité 221 Le Bonheur 222 Lacrymæ sacræ 224 Femme et Fleurs 225 Sortilège 228 Travaux communs 230 Coup d'œil en arrière 232 Pensées d'Automne 235 Serments d'Amour 237 A mes Vers 239
[Ornement]
Achevé d'imprimer le vingt-six octobre mil huit cent quatre-vingt-quinze PAR ALPHONSE LEMERRE 25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25 A PARIS
PETITE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE
(AUTEURS CONTEMPORAINS)
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Chaque œuvre est ornée d'un portrait gravé à l'eau-forte.
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JULES DE LA MADELÈNE. Le Marquis des Saffras. 1 v. 6 fr.
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