L'HEURE DU BERGER.
Hier Lisette Toute seulette Au bois filant, Alloit chantant La chansonnette. Elle s'assit Au bord de l'onde Claire et profonde: Deux fois s'y vit Jeune et mignonne, Et la friponne Deux fois sourit; Puis avec grâce Ses pieds penchoient Et se jouoient Sur la surface.
Discret témoin, Son chien fidèle Étoit près d'elle; Tandis qu'au loin Dans la prairie L'agneau naissant Alloit paissant L'herbe fleurie.
Le long du bois Je fais silence, Et je m'avance En tapinois; Puis en cachette Me rapprochant, Et la tirant Tout doucement Par la manchette: Salut à vous, Bonjour, ma Reine! N'ayez courroux Qu'on vous surprenne. A vos chansons Nous vous prenons Pour Philomèle. Aussi bien qu'elle Vous cadenciez, Ma toute Belle; Mais mieux feriez Si vous aimiez Aussi bien qu'elle. Plaire, charmer, Sur-tout aimer, C'est le partage, C'est le savoir Et le devoir Du premier âge.
J'ai quatorze ans, Répond Lisette; Suis trop jeunette, Et je n'entends Propos d'amans. Une Fillette Ne trouve rien En amourette Que du chagrin. On a beau faire; Tous les Galans Sont inconstans, Me dit ma mère.
Lors un soupir Vint la trahir, Et du plaisir Fut le présage. Le lieu, le tems, L'épais feuillage, Gazons naissans A notre usage, Tout me servoit Contre Lisette; A sa défaite Tout conspiroit. Elle s'offense, Menace, fuit, Puis s'adoucit, Puis recommence, Pleure, gémit, Se tait, succombe, Chancelle et tombe...
En rougissant Elle se lève, Sur moi soulève Son oeil mourant, Et me serrant Avec tendresse, Dit: cher Amant! Aimons sans cesse! Que nos amours Ne s'affoiblissent Et ne finissent Qu'avec nos jours!
A M. BERTIN.
Crois-moi; la brillante couronne Dont tu flattes ma vanité, C'est l'amitié qui me la donne, Sans l'aveu de la vérité. Fruits légers de ma foible veine, Cet honneur n'est point fait pour vous Modestes et connus à peine Vous me ferez peu de jaloux. Il est vrai qu'à la noble envie D'être célèbre après ma mort Je ne me sens pas assez fort Pour sacrifier cette vie. Dans les sentiers d'Anacréon Égarant ma jeunesse obscure, Je n'ai point la démangaison D'entremêler une chanson Aux écrits pompeux du Mercure, Et je renonce sans murmure A la trompeuse ambition D'une célébrité future. j'irai tout entier aux enfers. En vain ta voix douce et propice Promet plus de gloire à mes vers; Ma nullité se rend justice. Nos neveux, moins polis que toi, Flétriront bientôt ma couronne; Peu jaloux de vivre après moi, Je les approuve et leur pardonne.
FIN