‹ Poésies religieuses, Préface de J. K. HuÿsmansChapitre 93 sur 96 · XXIII

XXIII

Opportet hæreses esse. Car il faut, en effet, encore, Que notre foi, donc, s'édulcore Opportet hæreses esse.

Il fallait quelque humilité, Ma Foi qui poses et grimaces, Afin que tu t'édulcorasses; Et l'hérésiarque entêté

T'a tenté, ne nous dis pas non, Jusque vers les pires péchés, T'entraînant du doute impur chez Le Diable t'ouvrant son fanon.

Or maintenant, courage! assez De larmes sur l'erreur d'un jour, Songe au pardon du Dieu d'amour. Opportet hæredes esse.

FINAL

J'ai fait ces vers bien qu'un bien indigne pécheur, O bien indigne, après tant de grâces données, Lâchement, salement, froidement piétinées Par mes pieds de pécheur, de vil et laid pécheur.

J'ai fait ces vers, Seigneur, à votre gloire encor, A votre gloire douce encore qui me tente Toujours, en attendant la formidable attente Ou de votre courroux ou de ta gloire encor,

Jésus, qui pus absoudre et bénir mon péché, Mon péché monstrueux, mon crime bien plutôt! Je me rementerais de votre amour, plutôt, Que de mon effrayant et vil et laid péché,

Jésus qui sus bénir ma folle indignité, Bénir, souffrir, mourir pour moi, ta créature, Et dès avant le temps, choisis dans la nature, Créateur, moi, ceci, pourri d'indignité!

Aussi, Jésus! avec un immense remords Et plein de tels sanglots! à cause de mes fautes, Je viens et je reviens à toi, crampes aux côtes, Les pieds pleins de cloques et les usages morts,

Les usages? Du coeur, de la tête, de tout Mon être on dirait cloué de paralysie Navrant en même temps ma pauvre poésie Qui ne s'exhale plus, mais qui reste debout

Comme frappée, ainsi le troupeau par l'orage, Berger en tête, et si fidèle nonobstant Mon coeur est là, Seigneur, qui t'adore d'autant Que tu m'aimes encore ainsi parmi l'orage.

Mon coeur est un troupeau dissipé par l'autan Mais qui se réunit quand le vrai Berger siffle Et que le bon vieux chien, Sergent ou Remords, giffle D'une dent suffisante et dure assez l'engeance

Affreuse que je suis, troupeau qui m'en allai Vers une monstrueuse et solitaire voie, O, me voici, Seigneur, ô votre sainte joie! Votre pacage simple en les prés où j'allai

Naguère, et le lin pur qu'il faut et qu'il fallut, Et la contrition, hélas! si nécessaire, Et si vous voulez bien accepter ma misère, La voici! faites-la, telle, hélas! qu'il fallut.

VERS POSTHUMES

ACTE DE FOI

«Le seul savant c'est encore Moïse»! Ainsi disais-je et pensais-je autrefois, Et quand j'y pense encore et, sans surprise, Me le redis avec la même voix,

Ma conviction, que tous les problèmes Étalés en vain à mon oeil naïf N'ont point mise à mal, séducteurs suprêmes, T'affirme à nouveau, dogme primitif.

La doctrine profane et l'art profane Ont quelque bon, mais, s'ils agissent seuls, C'est comme des spectres sous des linceuls.

La Genèse est claire, elle est diaphane, Et par elle je crois avec ardeur En Dieu, mon fauteur et mon créateur.

PAQUES

Dic, nobis, Maria quem vidisti in via.

De Rome, hier matin, les cloches revenues, Exhalent un concert glorieux dans les nues.

L'écho puissant qui flue et tombe de la tour, Vient magnifier l'air et la terre à leur tour.

L'oiseau, sanctifié par l'or des salves saintes Lui-même entonne un hymne aimable et las de plaintes,

Clame l'alléluia sur un air de chanson, Dans l'arbre, au ras des prés, et parmi le buisson.

L'alouette, un motet au bec, s'est envolée; Le rossignol a salué l'aube emperlée

D'accents énamourés d'un amour plus brûlant, Et comme lumineux d'un bonheur calme et lent,

Le printemps, né d'hier, allègrement frissonne; La nature frémit d'aise, et voici que sonne

Partout dans la campagne, au coeur des vieux beffrois, De l'altier campanile et du palais des rois,

Et de tous les fracas religieux des villes, Des Paris aux Moscous, des Londres aux Sévilles,

Le frais appel pour l'alme célébration De l'almissime jour de résurrection...

La colombe vole au sillon et l'agneau broute. Dis-nous, Marie, qui tu rencontras en route?

Le fleuve est d'or sous le soleil renouvelé... C'est le Seigneur «en Galilée il est allé!»

--Ah! que le coeur n'est-il lavé dans l'or du fleuve, Sanctifiée en l'or des cloches l'âme veuve!

Et que l'esprit n'est-il humble comme l'agneau, Blanc comme la colombe en ce clair renouveau

Et que l'homme, jadis conscience introublée, N'est-il en route encore pour la Galilée!

ASSOMPTION

Aujourd'hui c'est ma fête et j'ai droit à des fleurs (Sous mon autre prénom je n'ai droit qu'à mes pleurs), Car sachez-le bien tous, je m'appelle Marie Et sous le nom puissant d'une mère chérie Je me sens protégé du mal et du péché Qui m'avaient investi grâce au bien négligé. Je me sais à l'abri d'un monde que j'abhorre Et dont je ne saurais me séparer encore, Je me crois défendu contre tout choc et heurt Par ce nom qui s'en vient prier lorsque l'on meurt. En ce jour merveilleux de triomphe et de gloire, Il me semble que j'ai ma part de la victoire. O ma femme, entrons donc joyeux, c'est notre droit Dans le bonheur heureux... et le devoir qu'on doit.

PRIÈRE

Me voici devant Vous, contrit comme il le faut. Je sais tout le malheur d'avoir perdu la voie Et je n'ai plus d'espoir, et je n'ai plus de joie Qu'en une en qui je crois chastement, et qui vaut A mes yeux mieux que tout, et l'espoir et la joie.

Elle est bonne, elle me connaît depuis des ans. Nous eûmes des jours noirs, amers, jaloux, coupables, Mais nous allions sans trêve aux fins inéluctables, Balancés, ballottés, en proie à tous jusants Sur la mer où luisaient les astres favorables:

Franchise, lassitude affreuse du péché Sans esprit de retour, et pardons l'un à l'autre... Or, ce commencement de paix n'est-il point vôtre, Jésus, qui vous plaisez au repentir caché? Exaucez notre voeu qui n'est plus que le vôtre.

LE CHARME DU VENDREDI SAINT

La cathédrale est grise admirablement, Tandis que le jour luit adorablement Et que les arbres sont verts tout doucement.

Les paysans sont naïfs et de province Pour la plupart parents, dont la toilette grince, De parisiens dont l'orgueil n'est pas mince

De les promener autour du fameux monument Qui, néanmoins froissant l'orgueil de leur village, Semble à leurs yeux matois quelque chose qui ment Et va, comme un peu vil dans le sillage

Des bateaux mouches d'ailleurs pleins abondamment D'une clientèle amusante en diable, Qui file néanmoins, dévots irrémédiables, Voir les autels déserts et les tombeaux décorés richement.

Paris, jeudi 30 mars 1893.

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